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Artiste, militante et actrice culturelle, Jade nous parle de son parcours, de son enfance et de son cheminement musical. Elle revient sur son engagement au rond-point des Azalées et sur les actions sociales et culturelles qu’elle mène. Elle partage également son rapport à sa pilosité et le regard qu’elle porte sur elle-même.
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Je rencontre Jade, un jour de pluie. Nous nous réfugions dans une pâtisserie chocolaterie à L’ Etang-Salé-Les-hauts pour notre entretien. Le temps est humide, nous commandons un chaï, un chocolat chaud et des cookies. Jade Jourdan est plus connue sous son nom d’artiste Jade. Artiste, militante, elle collabore aujourd’hui avec la mairie de L’Étang-Salé pour mettre les artistes émergents en l’air à travers un événement, Zékli dont le concert aura lieu ce soir, vendredi 18 septembre à 20 h au Théâtre des Sables.
Ses actions culturelles dans la commune de L’Etang-Salé

Ce vendredi 18 septembre, au théâtre des Sables, les groupes Myëlava, Tranvanan Péi et Milé feront une restitution de leur résidence devant les acteurs de la culture et le public.
La première édition de Zékli qui veut dire en créole réunionnais, « éclat, étincelle » met à l’honneur ces artistes et groupes de maloya pour leur créativité et leur singularité qui contribuent au rayonnement de la culture réunionnaise. Zékli propose un plateau en public de 30 minutes pour chaque artiste avec des entractes qui laisseront place aux rencontres professionnelles avec des directeurs de salle, des programmateurs, des développeurs d’artistes.
À l’issue de Zékli, Les artistes auront eu une journée de résidence, un concert, une captation vidéo de celui-ci et un cachet d’artiste bien sûr.
Jade ajoute : « Donc c’est magnifique pour moi, là c’est droit dans mes valeurs. mi vé bien collaborer avec le système, avec toutes ces institutions si c’est pour faire des trin koma. Pas de problème. »
Jade travaille aussi avec le service d’animation de la commune. Elle et d’autres intervenants animent des ateliers maloya que ce soit de l’instrumental, du chant ou de la danse ainsi que du moringue dans les cases de quartier. Elle souligne : «Une restitution est ensuite faite pour le 20 décembre sur le stade Gilbert Delgard ou bien pour le 21 juin pour la Fête de la musique : »
« Et au-delà de ça, à mon petit niveau, dit-elle, je vais au bar rouge qui s’appelle maintenant le bar bleu ou le blue bar tous les mercredis à 17h 30, je rale le roulèr, le sati, le pikèr, le kayamb, le triangle et le balafon… au lieu que demoune i boire boire boire pour batay après, bah là ils boivent moins du coup puisqu’ils sont en train de jouer et puis chacun se reconnecte avec sa tradition, sa culture et au bout de un an tu en ressors avec deux trois pépites. »
« Enfin c’est mwin mi adore tu vois ce genre d’action là, ramener la culture dans les espaces populaires comme ça et c’est trop beau. »
Son premier groupe de musique est un groupe de maloya
Bien que Jade soit née à Saint-Joseph, elle est une enfant de la commune de L’Etang-Salé. Avant de faire ses premiers pas, elle monte sur un cheval. À 11 ans, Jade fait de la lutte. Elle sera championne junior de La Réunion dans la catégorie des 63 kg, en 2008 avec le club La dominicaine Olympique club (DOC) situé à L’Etang Salé.
Puis, un jour, comme elle le raconte, alors quelle joue du piano en chantant son langage imaginaire sa mère rentre chez elle après avoir ramassé son linge. Elle pense alors qu’elle a laissé un CD ou la radio allumée. Elle découvre alors sa fille en train de chanter. Sa maman et sa grand-mère l’inscrivent à un concours de chant à Saint-Paul, où elle finit première. Elle gagne alors un an de cours de chant.
Elle fera ses armes dans les sound systems. Elle rencontrera différents artistes contrairement à moi, dit-elle, : « ils disent des choses avec des mots. Des choses qui ont du sens…. moi en tout cas, ce que lé plus simple et ce qui me fait raisonner, vibrer, c’est l’improvisation vocale totale avec des onomatopées, des vibrations, des vibra sons. Le langage de l’âme quoi, ma base musicale, c’est ça. »
Elle se forme pendant deux ans au CIAM, Centre d’Information et d’Activités Musicales, une école de musiques actuelles à Bordeaux à l’époque financée par la Région Réunion. « Donc, ça c’était génial parce qu’on découvre le langage universel de la musique, tu vois ? Comment parler à des musiciens », me dit-elle
Son premier groupe de musique à l’le de La Réunion est un groupe de maloya. Elle joue ses compositions dont un morceau que vous pouvez retrouver sur sa page YouTube : Larg pa lo trin. « À l’époque j’avais le droit, dit-elle, je ne me posais pas la question. » Elle jouait du maloya à Saint-Leu en mangeant du poisson fraîchement péché. C’étaient les prémices des ronds maloya. Elle organisait des kabars libération avec son amie Sylvianne.
« Nou té kraz Maloya comme ça… ça résonnait en moi, c’était la trance, la tradition même puis de voir tous ces héritiers du Maloya, tu vois, s’exprimer sur zot propre instrument et avec des voix parfois fausses mais qui te transperce et moi c’est ça que mi aime », dit-elle.
« Mi fé pas partie de l’histoire de La Réunion. Mais mwin na une histoire à La Réunion »

Quand je questionne Jade par rapport à ses origines, elle me répond : « mes origines, gros tracas alors que mi devrais èt fier, tu vois. Mais des fois, c’est pas facile d’être fier d’être française. D’être fier de faire partie d’un pays qui vend des armes par là-bas, qui cautionne ceci, cela, telle guerre,…qui fait encore des actions un peu chelou… qui font pas partie de mes valeurs et de nos valeurs à beaucoup d’entre nous. »
Jade à des ancètres pieds-noirs, Italiens, espagnols. Elle connaît ses origines à la suites d’un test offert par sa mère. Après l’épisode des gilets jaunes, du rond-point des Azalées au Tampon. Jade a fait l’objet d’une polémique sur ses origines. Elle a été pointé du doigt en tant que descendante de colons.
Elle continue : « Du coup quand ça la touche à mwin, tu vois, c’est ce côté remise en question de mes origines, alors que pour mwin euh ben moi lé né là, la grandi tér la, mwin lé pas kréol. Ça, c’est un truc que m’a toujours dit, mwin lé pas kréol dans mon sang, il n’y a pas de descendants d’esclaves. En fait, mi fé pas partie de l’histoire de La Réunion. Mais mwin na une histoire à La Réunion. »
« Mwin mi koné rien que sa mèm. Et mon band parents aussi ont une histoire ancrée à La Réunion avec band Adekalom Donc c’est pas n’importe quoi. C’est pas demoune que la arrivée avant-hier , il y a quelques années quoi. Donc mi èmré quand même mettre la nuance », insiste-t-elle. « Bref, voilà donc mes origines, c’est ce petit mélange. C’est l’histoire de mes ancêtres. J’espère ne pas avoir à porter tout ça sur mes épaules. Juste porter ce que mi lé dans cette enveloppe là…. »

Rond-point des Azalées
« On a fait un truc révolutionnaire, légendaire qui est gravé dans l’histoire de la Réunion.» Jade revient sur cette période des Gilets jaunes. Le barrage du rond-poind des Azalées. « C’était le 17 novembre 2018… c’était le seul endroit où on avait les pieds de bois, l’ombrage, etc. Un gros rond-point comme ça. »
Elle me parle de ce point stratégiques pour bloquer les quatre routes et de leur organisation, des rotations afin que chacun puisse rester un moment à l’ombre avant de retourner en plein soleil avec son chapeau. « Au fur et à mesure des jours, les matantes qui pouvaient pas rester trop dans le soleil, elles té vyin avec la table, le carry, tous les marmites, finalement… lieu de pique-nique le midi et on allait faire les barrages… Incroyable ! »

Elle se souvient du 3 janvier 2019 quand Jean Christo a dit : « mais koifé les gars alon dor ter la… Et ben ouais 1, 2, 3, 4 jours 5 jours là ça arrive à 7 ans je crois. Bana la tenu 7 ans, mwin 4 ans ». « Et puis c’est souvent dans l’histoire de l’humanité que na une petite minorité demoune révolutionnaire qui ont pu changer des choses quand on regarde bien… »
Elle raconte : « C’était magnifique avec tout kalité demoune, je me rappellerai toujours de cette petite madame en talons aiguilles bourgeoise, elle disait : nous, nous lé bourgeois. Elle arrivait avec ce petit talon aiguille comme ça dans la boue, elle arrivait avec sa tarte framboise, le champagne, désolé « nous peu pas rester aujourd’hui ». Elle repartait et c’était très bien accueilli. Tout le monde avait sa place juste parce qu’on avait les mêmes valeurs, tu vois. Pas par rapport aux histoires de couleur, d’apparence, d’origine. »
« Au début là, on n’avait juste besoin du nombre, de la masse, des gens éveillés avec les mêmes valeurs, c’est tout ce dont on a besoin. On a fait un truc révolutionnaire, légendaire qui est gravé dans l’histoire de La Réunion quoi, un truc qui marque les esprits. »
Le Kerveguen avait contacté plusieurs artistes, dont Jade, pour faire une vidéo de ce qu’ils devenaient pendant le confinement. Jade décide alors de proposer la création d’une scène. S’ensuit une programmation de maloya, sound system et autres styles au goût du rond-point des Azalées.
Jade m’explique que pendant quatre ans, elle a mis l’artistique de côté : « C’était tout mon vie quoi. Mi té sa travay dans une école de musique, Tikaz music à Trois-mares donc à 10 minutes mais mon esprit était que sur le rond-point.»
Rupture
Puis vient la rupture : on l’accuse d’être colon. « Pas besoin d’être noir en fait pour être anticolonialisme. faut juste être un peu éveillé, c’est tout », résume-t-elle.
Après un long deuil et une remise en question, elle est persuadée que « malgré tout, le jour où il y a un bêbête révolution vraiment que nou tout nou retrouv à nou. Tu vois ? Parce que ça, ça peut pas avoir bougé. Ça c’est notre lien entre zazalé. Ça, ça bouge pas. »
L’une de ses réflexions est la peur de se mettre trop en avant comme certaines personnes lui reprochent. Jade se demande si elle est vraiment une artiste : « Ces dernières années, mwin lé pu cette cette Jade explosive qui ne réfléchit pas. Maintenant, il y a toujours une réflexion. Est-ce que là c’est de l’accaparation ? Est-ce que li sa juge a mwin ? Est-ce que là, mi déborde ? Est-ce que là, ça dérange une communauté en particulier ? Parce que mwin lé ce style demoune qui prend en considération les autres en fait. »
Jade a décidé de mettre de l’énergie dans ses projets. Son public lui redemande un spectacle qu’elle a déjà joué au théâtre des Sables. Il s’agit d’un spectacle de deux heures qui propose un voyage dans l’univers de Jade. Mêlant sa langue imaginaire, le crèole, le français et l’ anglais. Le spectacle associe musique, poème, et des histoires. avec la collaboration de divers artistes et des invités en première partie. Jade a hâte de retrouver son public et de lui donner une place d’acteur, de musicien.
Un tournant dans sa carriere, la Koral Ker faham
La Koral Ker Faham est à son initiative. Elle a été créée par Sabine Majorel et Jade. Tous les lundis depuis le 22 janvier 2024, une trentaine de femmes se retrouvent sous le kiosque de Tanambo à Terre-Sainte pour chanter du maloya traditionnel à capella. Jade dit réaliser un rêve. Elle raconte aussi avoir été dépassé par ce projet.
Elle pensait réunir une dizaine de femmes. Le premier jour, elles étaient 32. La Koral est sollicitée par des groupes de Maloya ou des chanteurs comme Urban Filéas, Milé pour les accompagner. Les médiathèques et des associations font aussi appelle à la Koral. Retrouvez, sur notre site, prochainement, un article dédié à la Koral Ker Faham.

Tournée en camping-car
Jade part un mois en tournée en métropole chaque année depuis treize ans. Elle y amène des musiciens qui correspondent à ses valeurs et, comme elle le dit, « Sak té envie nir, Sak té motivé, Sak té correspond aux valeurs, nou monte un petit projet et puis nou sa va. Ce pourrait être un projet de langage imaginaire totalement de A à Z. »
Il faut pouvoir s’adapter à la vie en camping-car. Cette année elle est partie avec Alidré Lion, un artiste réunionnais de reggae spirituel et Kan, un artiste mauricien, multidisciplinaire qui fabrique des instruments avec des déchets plastiques. Par exemple, un ravane avec du film plastique.
quatrième édition du festival Kosa in sonz

Jade prépare son festival Kosa in sonz. Il aura lieu les 9, 10 et 11 octobre à la ferme Lou Cachet à La Rivière-Saint-Louis. Pour cette quatrième édition, il y aura du reggae et du maloya mélangés : « Pour cette quatrième édition, je reviens un peu à mes amours de jeunesse parce qu’il y a beaucoup de reggae. Donc beaucoup beaucoup. En fait, on dirait que mi programme par rapport à mes besoins, mes envies… Ça vient naturellement… Donc là, il y a pas mal de reggae il y a toujours du maloya ou du maloya métissé mélangé. »
La première édition à eu lieu les 11, 12, 13, 14 août 2023. C’était un événement qu’elle avait organisé avec les cogérants de l’école Tikaz music pour sauver leur école. Tous les artistes, dont Danyèl Waro, ou encore le groupe Mouvman Alé ont participé bénévolement. Ça leur avait permis de récolter 5 235 € pour Tikaz music et de tenir le cap encore une ou deux années.
Elle souhaite, dans un futur proche, organiser un événement à Croc-Parc avec tous les artistes qui l’ont soutenue pour cette première édition et les rémunérer. Elle ajoute : « il y a une réalité de terrain qui me rattrape. »
Elle revient aussi sur la troisième édition dont la programmation était entièrement consacrée au maloya avec Urban Fileas, Votia et aussi la jeunesse maloya. « Cette troisième édition, dit-elle, a été assez enrichissante sur le plan du Maloya et des connexions spirituelles. »
Son rapport à sa pilosité
Jade répond spontanément : « La tantine na la plume partout. » Le seul moment où elle peut s’occuper de sa barbe, c’est au volant de sa voiture. D’ailleurs on peut le voir dans le clip du morceau Badinaz.
Une fois, elle s’est retrouvée à caresser sa moustache et sa barbe. Les deux s’étaient rejointes. Elle se souvient du collège, où elle avait droit à des surnoms comme « Chewbacca » ou « Grizzly » : « Je me rappelle avoir eu le choix. Soit tu te couvres, grosse chaleur koma … tu couvres tes bras… soit tu t’en balek, tu en rigoles. Et en fait, j’ai choisi ce chemin -là. »
Jade raconte le moment de la bascule. Celui où elle a dû choisir une posture face à ses moqueries pour qu’elles coulent sur elle comme de l’eau sur feuille songe. Elle se souvient de ses femmes qui venaient lui demander comment elle faisait pour assumer ça ? Elles aussi avaient une pilosité importante. Elles n’étaient pas prêtes à l’assumer.
Elle explique n’avoir aucun mérite. Une fois qu’elle a fait le choix de passer outre, c’était naturel. « Dieu merci de m’avoir donnée cette force d’encaisser ça. »
« ou lé zoreil ou kréol ? » et « ou sé in trans ?»
En janvier dernier, Jade fait un post sur Facebook : « Kisa i koné amwin mieux … ke mwin mém ?! » avec des photos d’elle avec la moustache et la barbe. Elle dénonce le jugement des gens et les questions auxquelles elle doit faire face au quotidien : « Ou lé zoreil ou kréol ? » et « ou sé in trans? »
Elle avait peut-être besoin d’assumer dit-elle. Ce post a eu des répercussions. Des femmes l’ont contactée pour lui dire que c’était bien qu’une femme ose. « Très bien, dit-elle, si ça a pu servir la communauté. » Elle rajoute : « pour dire la vérité mi sens a mwin bien mieux quand mi la poin de plume…c’est la société qui nous a formatées sûrement… Mais mi sens à mwin beaucoup plus confiante quand mwin lé complètement épilée »
« On m’a souvent dit : tu incarnes, tu es, tu vis féministe. Tu ne le prônes pas, tu ne l’es pas dans les mots. Je le suis dans les actes sans le faire exprès. »


Hannah Oredugba Gbikpi



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