Alors que les mobilisations lycéennes se poursuivent partout en France, les vidéos de violences policières et les témoignages de lycéens blessés, interpellés ou brutalisés se multiplient. Face à ces images, le discours politique semble pourtant toujours privilégier une même lecture : rappeler les violences subies par les forces de l’ordre, défendre leurs interventions et appeler au rétablissement de l’ordre. Comme si, avant même d’être votée, la présomption de légitime défense était déjà devenue une réalité politique.
Juillet 2026 – Les députés adoptent en première lecture la proposition de loi visant à reconnaître une présomption de légitime défense pour les forces de l’ordre. Octobre 2026 – Alors que le mouvement lycéen parti de Créteil se poursuit partout en France, les vidéos de violences policières et les témoignages de ces violences inondent nos réseaux sociaux. Il ne se passe pas un jour sans qu’une nouvelle affaire impliquant des agents des forces de l’ordre n’apparaisse sur nos feeds.
Des violences filmées, un discours politique qui ne change pas
Vidéo montrant une lycéenne maitrisée par un agent qui lui touche ensuite les cheveux et laisse sa main glisser vers sa poitrine, véhicule de police fonçant dans la foule (plusieurs vidéos montrent cette même « technique » utilisée dans différentes villes), un jeune qui perd sa main suite au lancement d’une grenade de désencerclement, à Meudon un jeune arrêté et trainé dans du verre. La liste est longue et nous ne saurions vous en faire un inventaire exhaustif.
Alors que le texte de loi sur la présomption de légitime défense poursuit sa route dans le dédale parlementaire et doit bientôt être discuté au Sénat, les discours politiques développent de facto une présomption de légitimité de la violence des forces de l’ordre. Sur FranceInfo, la porte-parole du gouvernement, Maud Bregeon, réfute l’idée selon laquelle la police disposerait d’un « armement disproportionné » ou, à l’inverse, que dans leurs interventions, ceux-ci feraient preuve de « proportionnalité » et de « discernement ». Interrogée sur la grenade qui a arraché la main d’un jeune homme à Lens, elle s’est contentée de rappeler les « plus de 700 policiers et gendarmes blessés » selon les chiffres du gouvernement.
Même rhétorique lors de la séance des questions ouvertes au gouvernement du mercredi 7 octobre à l’Assemblée nationale. La députée Virginie Duby-Muller (droite républicaine) fustige la « violence illégitime inacceptable » des manifestants et appuie sur les policiers et gendarmes blessés ainsi que le personnel de l’Éducation nationale victime de violence (sans jamais faire de distinction entre ceux blessés par des manifestants et ceux blessés par l’intervention des forces de l’ordre). Le ministre de l’Intérieur, Laurent Nunez, acquiesce et rassure : « Évidemment, nous allons continuer à déployer un dispositif de policiers et de gendarmes conséquent. »
Sur Cnews, le lundi 5 octobre, la porte-parole du gouvernement, toujours, demande à ce que « l’on n’inverse pas la charge de la preuve » concernant les violences subies par les forces de l’ordre. Face « aux images d’une grande violence aux abords des lycées » et « des policiers pris pour cible », « la priorité est de rétablir l’ordre ». Au passage, elle mentionne des journalistes victimes de violence, laissant supposer que celles-ci sont du fait de manifestants, alors même que de nombreux témoignages de confrères évoquent plutôt une responsabilité des forces de l’ordre, même lorsqu’ils sont identifiés.
Drones, interdiction de manifester : le déploiement d’une politique sécuritaire
Alors que le 18 août dernier, la loi RIPOST était votée et permet maintenant de sanctionner plus durement les organisateurs de rassemblements non validés par la préfecture et ceux qui y participent, le gouvernement veut sanctionner financièrement ceux qui cassent mais aussi ceux qui se trouvent au même moment sur les lieux des faits, renforçant encore plus l’arsenal répressif mais également dissuassif à l’encontre de ceux qui voudraient manifester. Cette proposition de loi, portée par le Premier ministre, sera d’ailleurs débattue au Sénat à partir du 27 octobre prochain.
À La Réunion, la politique sécuritaire de l’État s’est également renforcée après une semaine de mobilisation. Depuis le mardi 6 octobre, la préfecture a déployé des dizaines de drones pour surveiller les manifestations et le mercredi 7 octobre, un arrêté préfectoral interdit les rassemblements autour du lycée Roland-Garros au Tampon les jeudi 8 et vendredi 9 octobre. Un arrêté d’ailleurs contesté par les élèves du lycée concerné. À Paris, les policiers, eux, filtrent les pancartes qui sont autorisées ou pas à être tenues par les manifestants et ont inauguré leur nouvel équipement : un bouclier avec une lumière stroboscopique qui rend difficile la captation d’images (quand on vous dit qu’on pense aux journalistes).
Interpellations et gardes à vue : la répression change d’échelle
Certes, concernant certains faits de violence filmés et concernant des forces de police ou de gendarmerie, l’IGPN a été saisie comme à Dunkerque et ce rodéo urbain de la police comme le décrit Libération, à Lens où le jeune a perdu sa main suite à l’explosion d’une grenade ou encore à Saint-Ouen-l’Aumône après qu’un policier ait effectué un tir tendu d’une grenade dans le visage d’un lycéen. Bien sûr, une saisie de l’IGPN ne signifie en rien que les faits seront sanctionnés. On se souvient trop bien des 23 éborgnés des gilets jaunes qui, pour la plupart, n’ont pas vu la couleur d’une sanction à l’encontre des agents qui avaient tiré (dans un article daté de novembre 2023, L’Express relatait le classement sans suite de six affaires, deux non-lieux et aucune condamnation). Mais au-delà de ces faits, on observe un durcissement de la politique sécuritaire à travers les chiffres des interpellations et des gardes à vue depuis mai 68.
Avec la collaboration de l’historien Vincent Lemire, le journal Libération tente de faire une comparaison et on observe que depuis mai 1968, seul le mouvement des Gilets jaunes a été réprimé de manière plus forte avec plus de 7582 interpellations et 6736 personnes placées en garde à vue contre 5060 et 6547 depuis le début du mouvement lycéen de 2026 (au 8 octobre, Franceinfo annonce un chiffre dépassant les 6600 interpellations). Si on se focalise sur les mobilisations lycéennes, on observe que les chiffres sont inédits quand on les compare à Mai 68 et aux manifestations contre le CPE. L’historien parle d’un « emballement répressif sidérant » et « d’un nombre de gardes à vue atteint en deux semaines déjà exceptionnel parmi les mouvements comparables ». Pour conclure, face à ces chiffres et cet « emballement d’une ampleur terrifiante », il déclare : « C’est sans doute le but recherché : terrifier les lycéens, leur faire peur, pour casser la mobilisation. »
Olivier Ceccaldi


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