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[Politique] L’outre-mer choisit Le Pen

ÉLECTION PRÉSIDENTIELLE 2022

En récoltant plus de 60% des suffrages aux Antilles françaises et à La Réunion, Marine Le Pen confirme son ancrage ultramarin. Ce vote représente aussi et surtout la profonde rupture de cet électorat avec le président sortant. 

À cause du décalage horaire, le vote y est organisé la veille : une fois encore, les Antilles françaises auront fait sensation avec la fuite de leurs résultats sur les réseaux sociaux un peu avant les premières estimations nationales. Les îles de Martinique et de Guadeloupe, avec la Guyane, auraient élu Jean-Luc Mélenchon au premier tour de l’élection présidentielle si la nation toute entière avait voté à leur image ; Marine Le Pen aurait très largement battu Emmanuel Macron au second, si les électeurs des départements et régions françaises d’Amérique avaient été les seuls à choisir. 

À La Réunion Marine Le Pen cumule 59,57 % des suffrages. © Philippe Nanpon

Dans son discours, la candidate du RN ne s’y est d’ailleurs pas trompée, elle qui remercie les « compatriotes des provinces et des campagnes mais aussi des outre-mer qui m’ont largement placé en tête du second tour avec une force extraordinaire qui m’honore et me touche sincèrement. Cette France trop oubliée, nous, nous ne l’oublions pas. »

60% en Martinique et en Guyane, 69% en Guadeloupe – où elle avait pourtant été fraîchement accueillie dans la dernière ligne droite de la campagne : la candidate du Rassemblement national (RN) réalise des scores absolument inédits dans ces territoires. Elle fait plus que doubler la proportion d’électeurs qui la choisissent au second tour, puisque la même configuration la donnait systématiquement perdante il y a cinq ans, face à Emmanuel Macron. Ce dernier ne peut se réjouir de sa victoire qu’en Nouvelle-Calédonie, où il réunit 61% des suffrages exprimés. Tout comme lors du récent référendum sur l’indépendance, les partis et organisations indépendantistes avaient appelé sur place à un boycott du scrutin. 

Mayotte, bastion du RN

« La Guadeloupe et l’outre-mer en général ont décidé de brûler la maison du maître avec leur bulletin de vote, analyse dans une référence à l’histoire esclavagiste de ces endroits, Pierre-Yves Chicot, maître de conférences de droit public HDR à l’université des Antilles, avocat au barreau de Guadeloupe. Il y a une telle révolte, au sens noble, pas une montée d’adrénaline ou un mouvement irrationnel, que les citoyens ont choisi de brûler la maison du maître symboliquement. Il s’agit de lutter contre la politique ultralibérale de ce président qui a pris la décision irréversible de supprimer les « contrats aidés » au tout début de son mandat et fait la promotion de mesures liberticides pendant la crise sanitaire. »

Le divorce avec le président sortant est total et ne se limite pas à un bassin océanique. À La Réunion où, à l’échelle de l’île, Marine Le Pen n’avait jamais réuni plus de 39% des bulletins de vote, cette fois la fille de Jean-Marie Le Pen cumule près de 60 % des suffrages (59,57 %). À la Plaine-des-Palmistes, village des Hauts emblématique de la lutte pour la liberté contre le système colonial et esclavagiste, son score est de 73%.

Et à Mayotte, île-martyr de la décolonisation à la française, 101eme département français depuis 2011, la candidate du RN convainc une majorité des électeurs qui ont choisi d’aller voter. La violence, difficile à supporter au quotidien, et la tragédie de la criminalisation de la circulation entre les îles de cet archipel africain, auront achevé de faire de « l’île aux parfums » un bastion du RN. 

« Missié ka fé goj si mwen »!

Il avait dépêché son conseiller Outre-mer à l’Élysée en Martinique pour en faire un préfet controversé et conspué : sur place, Emmanuel Macron n’a pas convaincu. Même si aucun sondage ne peut le préciser dans l’immédiat parce que les enquêtes d’opinion sont peu fiables ou inexistantes dans l’outre-mer, il apparaît clairement que le président sortant n’a pas bénéficié du report des voix de Jean-Luc Mélenchon au premier tour. L’abstention, certes toujours forte mais néanmoins en légère baisse dans la grande majorité des territoires ultramarins, démontre que les électeurs se sont toujours davantage détourné d’Emmanuel Macron, une fois que le candidat de l’Union populaire à été éliminé du scrutin. 

Au-delà de la campagne déterminée que Marine Le Pen y a menée, année après année, et qui a fini par porter ses fruits, l’enseignement de ce second tour dans l’outre-mer français est la confirmation d’un rejet profond et massif du président sortant. « Sa stratégie de communication est en rupture profonde avec ce que nous sommes, conclut Pierre-Yves Chicot. En créole, il y a une expression qui dit : Missié ka fé goj si mwen ! Cela signifie que cet homme n’est pas dans une culture destinée à emporter l’adhésion. Il est perçu comme quelqu’un qui s’égosille pour assujettir les citoyens. »

Julien Sartre

A propos de l'auteur

Julien Sartre

Journaliste d’investigation autant que reporter multipliant les aller-retour entre tous les « confettis de l’empire », Julien Sartre est spécialiste de l’Outre-mer français. Ancien correspondant du Quotidien de La Réunion à Paris, il travaille pour plusieurs journaux basés à Tahiti, aux Antilles et en Guyane et dans la capitale française. À Parallèle Sud, il a promis de compenser son empreinte carbone, sans renoncer à la lutte contre l’État colonial.

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