Il y a la sapologie, l’art de se saper, et il y a aussi, dans la zone du parc Technor à Saint-Denis, un atelier où l’on soigne les souliers. Depuis dix ans, Sayed Mohayyuddeen Sayed Ibrahim, cordonnier autodidacte, redonne vie aux chaussures, sacs et valises sous l’enseigne La boîte à chaussures.
Un parcours forgé sur le tas#
Avant d’ouvrir son propre atelier en juin 2015, Sayed a travaillé dans le multiservices, où il touchait déjà à la cordonnerie, à la gravure ou encore à la reproduction de clés. Après une période de chômage et des soucis de santé, il décide de se lancer. « Je savais qu’il y avait de la demande, car il n’y a presque plus de cordonniers sur l’île. J’ai dit : why not ? ».
Il rachète les machines et l’atelier d’un ami maroquinier, puis complète son matériel auprès d’un autre artisan. « Je suis autodidacte. J’ai appris sur le tas. J’ai commencé ce métier à 40 ans, il n’est jamais trop tard. »
Un métier de passion et de service#
Dans sa petite échoppe en bord de route, « docteur Sayed » se consacre aux travaux classiques : ressemelage, pose de patins, couture, changement de fermetures éclair ou encore réparation de talons. Les tarifs restent modestes : « On passe parfois deux heures pour 40 €. Mais je le fais, parce que je rends service », confie-t-il.
Pour lui, la cordonnerie est autant un artisanat qu’un art de vivre : « Dans artisan, il y a artiste. C’est un beau métier. Si on ne l’aime pas, on ne peut pas le faire. »
Des spécificités réunionnaises#
Le climat tropical complique la vie des souliers : « Le caoutchouc s’effrite, le plastique durcit et casse. Ici, 70 % de l’activité, c’est du collage », explique-t-il. L’humidité attaque particulièrement les chaussures oubliées au placard : « Beaucoup de clients ressortent leurs San Marina depuis la fermeture de l’enseigne. Mais à La Réunion, il ne faut pas être collectionneur : il faut porter ses chaussures. »
Ses conseils sont simples : alterner ses paires, utiliser des embauchoirs pour absorber l’humidité, investir dans des produits d’entretien adaptés.
Un artisan proche de ses clients#
Avec humour, il raconte les anecdotes de son quotidien : une cliente affolée de voir son cordonnier taper ses escarpins au marteau, ou encore un appel surprenant : « Un monsieur m’a demandé si je ne réparais pas uniquement les chaussures d’église ! »
Son rapport aux clients dépasse parfois la simple réparation : « Les gens viennent me voir pour demander conseil. Il y a toujours une solution : réparer… ou jeter. »
Un métier en voie de disparition#
Sayed déplore qu’il n’y a plus de formation en cordonnerie à La Réunion depuis plus de 20 ans : « Les jeunes doivent partir en métropole s’ils veulent apprendre. Pourtant, il y a du travail pour tout le monde. Ce qui compte, c’est le sérieux et la passion. »
Et demain ?#
À l’approche du Grand Raid, Sayed s’attend à voir défiler encore plus de chaussures de trail, fragiles sur les sentiers réunionnais. Mais qu’il s’agisse de baskets trouées, de talons usés ou de sacs éventrés, le docteur en « souliertologie » garde la même philosophie : « Mettez vos chaussures, profitez-en. Elles sont faites pour marcher. » Citoyennes et citoyens , à vos souliers !!!
Franck Butel




