Thérèse Baillif

⏱️ Temps de lecture estimé : 7 min(s)

🎧

Thérèse Baillif se raconte à la troisième personne avec son autobiographie « Passe encore de bâtir »

Thérèse Baillif, personnalité bien connue, et estimée, des générations qui ont précédé les trentenaires réunionnais d’aujourd’hui, retrace dans cette autobiographie minutieuse son remarquable parcours existentiel depuis sa naissance en 1930 jusqu’à cette année 2025 où, sollicitée par son entourage, elle livre au public les détails, péripéties, accidents et petits et grands bonheurs de sa vie, à la troisième personne sous le personnage d’Emilie (son autre prénom).

« J’ai décidé, à tort ou à raison, de ne pas utiliser la formule personnelle. J’ai fait le choix d’écrire en prenant de la distance ».

Nul besoin de tenter d’en faire toute une histoire : la vie même d’Emilie est un roman.

Pour être plus précis, disons que cette autobiographie se lit, se vit, tout en constituant une mine de témoignages, de documents et de séquences réalistes où pourraient puiser sociologues et historiens, comme un récit à tonalité romanesque dont les multiples protagonistes qui gravitent autour du personnage principal font fonction actancielle d’adjuvants pour les uns ou d’opposants pour les autres au destin d’une petite fille, d’une adolescente, d’une femme qui, à tous les âges de son existence, décide de faire ce qu’elle est convaincue qu’elle doit faire, s’octroyant ainsi d’une façon décisive et obstinée le statut de son propre destinateur.

Car c’est bien là son trait de caractère dominant : dès qu’elle a choisi la voie qu’elle a décidé de suivre, dès qu’elle a défini l’objectif qu’elle veut atteindre, rien ne l’arrête, elle va de l’avant.

Emilie est née en août 1930, dans un écart des Avirons uniquement desservi par un car courant d’air, d’un cultivateur-boutiquier planteur de cannes et éleveur de cochons noirs, et d’une femme au foyer passablement autonome, ce qui la situe « en avance sur son temps » par rapport aux mentalités puissamment masculinistes de l’époque, puisqu’elle s’occupe tout à la fois de toutes les affaires domestiques, de la boutique de son mari quand ce dernier est aux champs, d’une serre qu’elle a conçue, d’une petite mercerie dont elle assure la gestion pour sa part…

Les premières années d’Emilie se déroulent dans ce milieu modeste, industrieux et paisible, ponctuées « par des rites très précis », selon des horaires quotidiens et un calendrier aux variables saisonniers que décline la narratrice dans le détail, lever, café, travail, déjeuner, tâches domestiques, corvées dévolues aux un(e)s et aux autres, temps de repos et de jeux, messe du dimanche, séances de catéchisme, moments festifs profanes et célébrations religieuses, entrée à « la grande école », séjours chez les oncles et tantes et chez les grand-mères…

« La vie s’écoulait, laborieuse, sans trop de heurts apparents, et cet univers était plutôt rassurant pour la petite fille ».

La narratrice décrit très précisément l’environnement, les contraintes sociales, les traditions, les mille et un éléments d’un quotidien à forte empreinte rurale, rapporte d’une façon remarquablement réaliste les faits divers locaux en les inscrivant ponctuellement dans l’actualité régionale et une contemporanéité plus lointaine, se remémore maintes anecdotes à tonalité triste, ou joyeuse, ou amusante, ou pénible, brosse une série de tableaux pittoresques mettant en scène une galerie de personnages représentatifs de cette époque qu’elle ressuscite de façon animée pour le plaisir du lecteur spectateur.

Du récit se dégage donc l’expression d’une enfance plutôt heureuse, insouciante, jusqu’à ce jour de 1941 qui marque la mort de la mère…

« Cette date est un véritable tournant dans l’itinéraire de vie de la petite Emilie ».

Emilie a dix ans.

Passée la période convenable de veuvage, son père se remarie. D’autres enfants naissent, choyés par leur mère qui, concomitamment, néglige, maltraite, bat « ceux du premier lit ».

Emilie n’a qu’une hâte : échapper à l’ambiance devenue pesante de ce ménage. Elle sait déjà ce qu’elle veut. Elle s’arroge les rênes de sa vie. Ayant obtenu son certificat d’études primaires, elle est inscrite au cours complémentaire de Saint Benoît et prend pension chez un parent résidant à proximité de l’école. Vient ensuite le cursus lycéen, que le manque de moyens financiers interrompt, à son grand dam, en fin de première. Ne voulant pas se retrouver à la charge de sa belle-mère, la jeune femme décide de devenir indépendante, cherche et obtient un premier emploi. C’est le début d’un parcours professionnel que notre personnage rend obstinément ascensionnel en se présentant aux épreuves de multiples concours externes et internes de recrutement et de promotion de la fonction publique ou d’organismes privés. Trait de caractère foncier dans l’exercice de ses fonctions : elle ne se laissera jamais marcher sur les pieds, elle ne supportera jamais l’injustice.

« Un jour que son patron lui faisait une observation qu’elle jugeait injustifiée sur l’exécution d’une tâche, elle répliqua vertement en argumentant à propos de la position dans laquelle elle s’était trouvée ».

En parallèle se construit et se déroule une vie de famille avec le mariage en 1953, la naissance des enfants, leur éducation, leurs études, leur envol. Emilie raconte, relate, fait renaître, confie, allant parfois jusqu’à l’intime, les hauts, les bas, les soucis, les échecs, les réussites. L’empathie qui touche le lecteur ne faiblit à aucune phase de sa lecture.

Advient enfin le chapitre qui s’intitule « Le temps de l’engagement ». On sort de la sphère privée. Emilie devient un personnage visible, public, s’engage en politique, puis et surtout dans le champ associatif, humaniste, et milite en particulier pour l’égalité des droits des femmes et des hommes, en un combat journalier dont elle sait qu’il est constamment à relancer, rien n’étant en ce domaine social comme en d’autres jamais définitivement acquis. Elle acquiert à La Réunion la notoriété qu’on lui connaît, et la reconnaissance qu’elle n’a personnellement jamais sollicitée.

« Elle n’avait jamais cherché les honneurs. Elle les avait accueillis avec gratitude, mais sans forfanterie ».

Le récit s’achève sur le bilan lucide, excluant toute fausse modestie, d’une existence remarquablement bien remplie, conduite avec ténacité vers des objectifs déterminés, menée apparemment sans temps mort. Emilie ne revendique toutefois nullement avoir toujours et exclusivement eu raison dans le choix de ces objectifs et des actions qu’elle a engagées pour les atteindre. En introspection, elle s’interroge encore sur ce qui l’a impulsée.

« Elle se demande comment cette petite fille timide, introvertie, et paralysée par ses complexes, dont le destin se dessinait plutôt, comme pour ses copines d’enfance, dans la continuité inéluctable de la tradition villageoise, a pu oser braver les difficultés et être devenue une espèce de défricheuse ».

A ce jour Thérèse (Emilie) Baillif a près de quatre-vingt-seize ans. Souhaitons-lui de vivre encore de belles années de paix !

Patryck Froissart

(Contribution extérieure)

Photo mise en avant : archives personnelles de Thérèse Baillif

109 vues

A propos de l'auteur

Patryck Froissart

Patryck Froissart, originaire du Borinage, a enseigné les Lettres dans le Nord de la France, dans le Cantal, dans l’Aude, au Maroc, à La Réunion, à Mayotte, avant de devenir Inspecteur, puis proviseur à La Réunion et à Maurice, et d’effectuer des missions de direction et de formation au Cameroun, en Oman, en Mauritanie, au Rwanda, en Côte d’Ivoire.
Membre permanent des jurys des concours nationaux de la SPAF (Société des Poètes et Artistes de France)
Correcteur aux Editions Maurice Nadeau
Correcteur aux Editions Constellations
Membre du Comité de Lecture de la revue Art et Poésie
Membre de l’AREAW (Association Royale des Ecrivains et Artistes de Wallonie)
Membre de la SGDL (Société des Gens De Lettres)
Membre de la SPF (Société des Poètes Français)
Publications :
-Le dromadaire et la salangane, recueil de tankas (Ed. Franco-canadiennes du tanka francophone)
-Li Ann ou Le Tropique des Chimères, roman (Editions Maurice Nadeau)
-L’Arnitoile, poésie (Sinope Editions)
-Contredanses macabres, poésie (Editions Constellations)
-Pulsations perverses, conte poétique (Editions Constellations) paru en décembre 2025

Ajouter un commentaire

⚠︎ Cet espace d'échange mis à disposition de nos lectrices et lecteurs ne reflète pas l'avis du média mais ceux des commentateurs. Les commentaires doivent être respectueux des individus et de la loi. Tout commentaire ne respectant pas ceux-ci ne sera pas publié. Consultez nos conditions générales d'utilisation. Vous souhaitez signaler un commentaire abusif, cliquez ici.

Articles suggérés

S’abonnerFaire un donNewsletters
Parallèle Sud

GRATUIT
VOIR