Jacky Sinédia éborgné lors du mouvement des gilets jaunes

[Justice] Un vrai éborgné, une « fausse » balle et un non-lieu

JACKY SINÉDIA A PERDU UN OEIL LE 27 NOVEMBRE 2018 À SAINT-LOUIS LORS D’AFFRONTEMENTS ENTRE GENDARMES ET GILETS JAUNES

Victime collatérale lors des affrontements entre forces de l’ordre et gilets jaunes, Jacky Sinédia a eu le visage fracturé et l’oeil arraché. Après plusieurs opérations, il ne s’est pas complètement relevé de ses blessures. Sa plainte a été rejetée à deux reprises. Faute de témoins, le juge n’a pu recueillir que la version des forces de l’ordre qui soutiennent qu’un flashball ne peut pas être à l’origine de la blessure. Récits…

Lors des manifestations des gilets jaunes à La Réunion, fin novembre 2018, trois citoyens ont été éborgnés. D’abord Ritchie à Saint-Paul puis, le même soir du 27 novembre, Cédric à La Possession et Jacky à Saint-Louis. Tous trois ont affirmé ne pas avoir pris part aux affrontements entre manifestants et forces de l’ordre et être des victimes collatérales.

Tous trois ont laissé un témoignage dans un document vidéo de 8 minutes réalisé par Nicolas Martin de 51prod. Il avait été diffusé en avril 2019.

A notre connaissance Ritchie n’a pas souhaité mener sa plainte jusqu’à son terme et Cédric préfère ne plus s’exprimer sur ce drame qui l’a mutilé à vie. Jacky Sinédia, quant à lui, n’entend pas se taire. Il persiste à estimer avoir été doublement victime d’une injustice : la première fois du fait d’un tir de flash ball, la seconde fois par le classement de sa plainte sans suite et l’impossibilité donc de désigner le ou les responsables de sa profonde blessure.

Trois ans et demi après les faits, il rouvre les classeurs dans lesquels il a rangé toutes les pièces de sa procédure. Beaucoup d’amertume s’échappe des documents médicaux et juridiques. Tout est en désordre. Rien de réconfortant n’y figure. Il y a ce premier classement sans suite, signé du parquet de Saint-Pierre moins de deux mois après l’agression au motif que l’auteur était « inconnu ».

Aucun témoin

On y retrouve des échanges de courriers pour obtenir l’aide juridictionnelle. Visiblement, ça n’a pas suffi pour lui permettre d’aller au bout de sa quête. « Quand tu n’as pas les moyens de te payer un bon avocat, tu peux crever », lâche-t-il. Il avait insisté pourtant après avoir reçu 1 000 euros de soutien de la part du collectif national « Désarmons-les ». Il avait déposé une nouvelle plainte avec constitution de partie civile le 11 octobre 2019.

Un juge a mené l’instruction. De nouvelles auditions ont eu lieu au cours de l’année 2020. Les gradés de la gendarmerie ont affiné leurs dépositions. En revanche, aucun témoin direct de la scène ne s’est manifesté. « On avait pourtant lancé un appel à témoins sur la radio », regrette la fille de la victime.

Manque de solidarité ou crainte de s’entendre accusé d’exaction, personne, présent au moment des échauffourées, ne s’est manifesté pour contredire la version des forces d’intervention. Le 10 mars 2021, le juge concluait donc son instruction par un non-lieu faute d’avoir pu réunir des charges contre quiconque.

Récit détaillé de l’émeute par les gendarmes

Lorsque nous retrouvons Jacky Sinédia chez lui — visionnez son témoignage — nous sommes surpris de constater qu’il n’a jamais lu les 8 pages de l’ordonnance de non-lieu bien qu’elles soient rangées dans son classeur. Il a cependant bien compris que son affaire est « finie ». Nous lui lisons le compte rendu du magistrat à voix haute et Jacky Sinédia entend alors pour la première fois le récit de son malheur… (L’ordonnance de non-lieu intégrale est jointe à l’article)

Ecoeuré d’avoir été débouté, Jacky Sinédia n’avait jamais lu la version des gendarmes.

Il est fait état de deux auditions de la victime racontant dans quelles circonstances elle a reçu un projectile dans l’oeil « provenant de sa gauche en l’air ». Dans sa première déclaration, Jacky Sinédia dit que « les manifestants lançaient des trucs sur les forces de l’ordre qui répliquaient avec des grenades lacrymogènes ». Dans la seconde il dit « ne pas avoir vu de manifestants jeter des projectiles en raison de la densité de la fumée qui l’entourait ». Il dit aussi ne pas avoir entendu de sommation provenant des gendarmes.

« Un ou deux lance-pierres qui (nous) jetaient des billes (…) plusieurs agates en porcelaine »

Dans un contexte chaotique d’affrontement entre forces de l’ordre et manifestants, les pompiers se sont portés au secours de Jacky Sinédia. Ils sont arrivés à 17h00, 18h30 ou 19h00 selon les dépositions. Ils sont repartis à 19h15. Il était alors question de « prendre en charge un individu victime d’un tir de flashball ». Les premiers rapports médicaux, au CHU de Saint-Pierre, font eux aussi référence à un tir de flashball. Lors de leurs auditions, les gradés de la gendarmerie s’emploient à démontrer le contraire.

Hélicoptère, blindés et grenades par centaines

Le commandant de l’escadron mobile de Mirande (Gers) — deux pelotons appelés en renfort à La Réunion — évoque l’utilisation par les manifestants de « un ou deux lance-pierres qui (nous) jetaient des billes (…) plusieurs agates en porcelaine ». Il indique que ses hommes ont, après sommation, utilisé des lanceurs de grenades explosives de type F4 et des GML2 (grenades à main) en précisant que nombre de F4 n’ont pas explosé et que « les GML2 étaient tirées au ras du sol dans un espace vide ».

Des balles de défense (LBD 40mm) ont aussi été tirées par l’escadron tout au long de la manoeuvre « jusqu’à 20 heures », ressort-il de cette première déposition, mais, est-il précisé, « chaque tir faisait l’objet d’un avertissement et était effectué sous le contrôle d’un superviseur ». Les manifestants se trouvaient entre 20 et 50 mètres et le capitaine de gendarmerie affirme que les tirs de LBD n’occasionnent pas de blessure significative au-delà de 25 mètres.

Aucune vidéo n’a été versée au dossier car, selon les gendarmes, la pluie avait mis leurs caméras hors d’usage.

Une deuxième déposition évoque « 20 à 25 jeunes très agressifs » armés de galets, « vers 16h30 » : « Il est alors fait usage entre 5 et 8 grenades F4 et 4 à 5 GML2 pendant une dizaine de minutes. Avec la pluie qui tombe depuis le début de l’après-midi, la zone est vraiment chaotique, le sol est jonché de pavés, on a un nuage de lacrymogène persistant. Entre temps nous sommes réapprovisionnés deux fois en munition par hélicoptère (2 fois 180 grenades) ». Des véhicules blindés sont également mobilisés. Les gendarmes départementaux se chargent du centre-ville quand les mobiles tiennent leurs positions sur le rond-point de Bel-Air.

Il n’y avait plus de flashball sur le site d’après les gendarmes

Le 3 mars 2020 Jacky Sinédia est entendu par le juge d’instruction. Il réitère sa plainte. La magistrate soulève alors le fait que l’étendue des blessures (oedèmes sur la partie gauche du visage, paupière inférieure et supérieure et lésion sur le bord gauche du nez) « aurait pu accréditer la thèse selon laquelle un tir de LBD n’aurait pas causé ces blessures ».

« Si le projectile reçu par la victime était issu des forces de l’ordre il ne pouvait être issu que d’un tir non ciblé ou d’une grenade non dépotée et propulsée en cloche »

L’enquête de la Section de recherche de Saint-Denis relève quant à elle qu’un oeil touché par un tir de LBD 40 peut subir des lésions jusqu’à 60 mètres de distance et que les lanceurs Cougar utilisés ont une portée pouvant aller jusqu’à 200 mètres. Les relevés métriques ont permis aux enquêteurs de déterminer que les forces de l’ordre s’étaient trouvées, au plus près, à 68 mètres de la victime.

Il est acté qu’à 16h00, les gendarmes équipés de flashball avaient été relevés et qu’il n’y avait plus de flashball sur le site. La disposition des lieux et la végétation permet aux gendarmes « d’exclure la possibilité qu’un tir ciblé de balle de défense ait causé les blessures infligées à Jacky Sinédia ». « Si le projectile reçu par la victime était issu des forces de l’ordre il ne pouvait être issu que d’un tir non ciblé ou d’une grenade non dépotée et propulsée en cloche par un lanceur Cougar », dit l’ordonnance de non lieu. Elle note que la victime se trouvait dans une « zone occupée par les émeutiers qui tiraient des projectiles avec des lance-pierres (pierres, billes, agates) ».

Aucun gendarme n’a été blessé

La troisième déposition d’un officier de gendarmerie fait état de l’usage d’une quantité importante de grenades lacrymogènes et d’au moins 10 cartouches de flashball tirés par des militaires habilités. Elle précise qu’aucun gendarme n’a été blessé mais que d’importants dégâts matériels sur les véhicules étaient à déplorer.

Le salarié d’une société située sur la zone des affrontements exclut que les forces de l’ordre aient pu utiliser des LBD 40 ou des flashball sur les manifestants. Les proches de Jacky Sinédia confirment les propos de la victime quant à sa non-implication dans les manifestations. 

« Il avait été annoncé que le blessé avait été victime d’un tir de flashball. Comme je savais que nous n’avions pas utilisé cette arme depuis 14h00 j’ai pensé à un piège ».

Les deux gendarmes habilités à tirer des balles de défense ont été interrogés, l’un d’eux signale avoir « fait usage du flashball seulement à deux reprises et à une dizaine de mètres des personnes visées ». L’autre se souvient avoir été appelé à 17h41 pour intervenir pour une personne blessé au visage : « Nous ne pouvions pas intervenir, la situation était trop dangereuse. Il avait été annoncé que le blessé avait été victime d’un tir de flashball. Comme je savais que nous n’avions pas utilisé cette arme depuis 14h00 j’ai pensé à un piège ».

Pas de violence volontaire

Selon leurs dépositions, cinq gendarmes mobiles faisaient régulièrement usage de lanceurs Cougar. Ils attestent avoir aperçu des tirs en cloche par dessus le pâté de maison ou au-dessus d’eux.

Il apparaît quelques contradictions entre les dépositions des gendarmes sur la portée des flashball et le moment où les tireurs auraient été relevés. Mais le juge écarte l’hypothèse du tir de flashball pour en retenir deux autres : un jet de projectile par un manifestant virulent ou un tir par lanceur Cougar d’une grenade lacrymogène F4 n’ayant pas explosé.

Il écarte en tout cas « tout acte de violence commis volontairement sur la personne de Jacky Sinédia par les forces de l’ordre ».

Le dossier sur la responsabilité du tir est refermé.

Le dossier Sinédia, déposé au greffe, pourrait y être repris s’il survenait des charges nouvelles. Plus personne n’y croit, à commencer par Jacky Sinédia.

Franck Cellier

A propos de l'auteur

Franck Cellier

Journaliste d’investigation, Franck Cellier a passé trente ans de sa carrière au Quotidien de la Réunion après un court passage au journal Témoignages à ses débuts. Ses reportages l’ont amené dans l’ensemble des îles de l’océan Indien ainsi que dans tous les recoins de La Réunion. Il porte un regard critique et pointu sur la politique et la société réunionnaise. Très attaché à la liberté d’expression et à l’indépendance, il entend défendre avec force ces valeurs au sein d’un média engagé et solidaire, Parallèle Sud.

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