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Une jeunesse qui ne se tient pas sage

ÉDITO

Alors que les mobilisations lycéennes se poursuivent à La Réunion comme dans l’Hexagone, le pouvoir répond aux revendications par la répression et le discours sécuritaire. Derrière les barricades et les images de violences, une jeunesse refuse pourtant de se résigner à un avenir fait de précarité, de dérèglement climatique et d’inégalités. Et si le problème n’était finalement pas qu’elle ne se tient pas sage, mais bien le monde qu’on lui demande d’accepter ?

Une jeunesse qui se lève et qui manifeste

Les forêts partent en fumée ; l’essence ne cesse d’augmenter, renforçant toujours plus la précarité des plus pauvres ; les plus riches continuent de s’enrichir, protégés par une classe dirigeante qui ne cesse de trouver des moyens pour leur éviter de participer à l’effort collectif ; les jeunes sont de plus en plus précarisés par un marché du travail toujours plus en tension. Voilà en quelques phrases le monde auquel est confrontée la nouvelle génération. Pourtant, nous, les adultes, on devrait attendre d’eux qu’ils soient sages et acceptent cette situation ?

Certes les mobilisations lycéennes, parties de Créteil fin septembre, ont débuté pour des raisons d’ordre logistique et matériel : trop de professeurs absents, trop peu de personnel encadrant, des locaux insalubres non adaptés aux changements climatiques (pour ceux qui ont du mal à le comprendre : il fait trop froid en hiver et bien trop chaud en été). Pourtant, ces mobilisations se sont étendues et ont même atteint La Réunion, depuis le jeudi 1ᵉʳ octobre. Des lycéens et lycéennes qui portent des revendications bien plus vastes que celles qui touchent à leur propre scolarité, car vouloir étudier dans les meilleures conditions, c’est aussi imaginer pouvoir se projeter dans le futur, se construire pour mieux participer à cet effort collectif (vous savez, celui auquel ne participent plus les plus riches depuis bien longtemps). 

La violence d’État comme réponse aux revendications

Face à l’ampleur du mouvement, le pouvoir en place n’a pas tardé à réagir. Non, bien sûr que non, ils n’ont pas envoyé d’émissaire pour prendre part à la discussion et entamer un dialogue constructif. Ils ont fait ce qu’ils savent faire de mieux : lâcher les chiens pour rappeler à tous qui est aux commandes. Depuis le 21 septembre, chaque jour de nouvelles vidéos nous ont permis de voir les violences des forces de l’ordre envers les jeunes manifestant.es : étranglements, tirs de flashballs, coups de matraque. Comme lors des précédentes mobilisations, que ce soit lors des Gilets jaunes, des manifs contre la réforme des retraites ou lorsque les quartiers populaires se sont soulevés après la mort du jeune Nahel, l’expression d’une colère populaire a été réduite à un affrontement entre, d’un côté, une violence « légitime », celle de l’État, et de l’autre, une violence abjecte, non acceptable et dénoncée avec toujours les mêmes mots.

La stratégie rhétorique du pouvoir est bien ficelée, les termes bien polissés. Alors, comme en 2019, comme lors des manifestations contre le CPE, les discours se concentrent sur les poubelles brûlées, sur les barricades érigées. Il n’y a pas de place pour les revendications des lycéens auxquels pourtant certains corps de métiers ont apporté leur soutien, comme les pompiers, qui ont eux aussi fait entendre leur colère le 28 septembre. Sur France 2, Édouard Geffray évoquait un mouvement lycéen légitime qui aurait changé de nature et « pris en otage par des groupuscules d’ultra-gauche ». On en oublierait presque la violence physique imposée par les forces de l’ordre sur les corps des jeunes manifestants. Le ministre cite « 235 personnes blessées côté éducation nationale », dont 65 personnels et 170 élèves, sans aucune mention des violences policières sur ces mêmes élèves et enseignants. Non, pour lui, il s’agit tout simplement « d’une entreprise d’attaque et de destruction du service public de l’éducation ». 

Rappelez-vous les Gilets jaunes : même stratégie face aux revendications sociales qui seront mises de côté pour focaliser toute l’attention sur des bâtiments qui brûlent. Finalement la logique est si simple qu’elle en devient facile à accepter : la violence des policiers n’est que la réponse à celle des manifestants. Mais attendez deux secondes. Prenons du recul. Et si finalement, la violence des manifestants n’était pas plutôt le reflet de celle des politiques menées ? Vous voulez une meilleure éducation ? Pas d’inquiétude, nous allons enlever des professeurs et vous rajouter des fonctionnaires de police. Vous pourrez ainsi étudier « en toute sécurité ». 

Une accumulation d’images de violences policières

Ce lundi 5 octobre, à La Réunion, les images d’un policier écrasant avec son genou la nuque d’un jeune menotté par un autre agent ont fait réagir l’Union des femmes réunionnaises (UFR), mais dans les commentaires, on voit que le travail de sape médiatique a fait son travail : beaucoup de commentaires saluent cette violence gratuite alors que le jeune homme au sol est déjà maîtrisé. Comme quoi, malgré l’onde de choc provoquée en 2020 suite à la mort de George Floyd, la mémoire collective s’efface aussi vite que l’engrenage médiatique pour « les violences urbaines ».

Des vidéos sont détournées pour choquer l’opinion publique comme celle de l’attaque d’un agent de police à Belfort, vendredi 2 octobre. Dans la journée, les médias mainstream font de cette vidéo le témoignage d’un mouvement ensauvagé. Pourtant, une autre vidéo vient apporter du contexte et ce qu’il s’est passé avant : le même policier est aperçu au-dessus d’un jeune homme qui a la tête dans l’eau d’un cours de rivière, la Savoureuse. Mais cela, chut, il ne faut bien sûr pas en parler. Dans une vidéo du média Brut, l’avocat Arie Alimi annonce d’ailleurs que celui-ci a porté plainte pour « tentative de noyade par un fonctionnaire de police ».

On se sert aussi de ce soulèvement populaire comme d’une arme politique. Dans cette même intervention au 20 h de France 2, le ministre de l’Éducation nationale accuse La France insoumise et des groupuscules d’ultra-gauche d’avoir détourné le mouvement lycéen et d’attiser les violences. Pourtant, dans de nombreuses vidéos, on peut voir des élus de gauche, souvent de La France insoumise, être présents pour protéger les élèves de la police.

Ce lundi 5 octobre, 413 établissements étaient toujours bloqués selon le ministère de l’Éducation nationale. Le mouvement accuse une baisse de 27 % par rapport à la semaine passée, mais il tient. Et derrière ces chiffres, il y a une jeunesse qui refuse de sagement attendre que le monde se dégrade autour d’elle. Une jeunesse qui, malgré la précarité, le dérèglement climatique et les inégalités, continue de chercher une place et un avenir. « On y a pourtant encore assez de chaos en soi pour mettre au monde une étoile qui danse », écrit Alain Damasio. Alors peut-être que ce que nous appelons « chaos » n’est rien d’autre qu’une génération qui essaie encore de mettre quelque chose au monde.

Olivier Ceccaldi

Photo d’illustration : une dizaine de lycéens sont menottés et forcés de s’agenouiller devant leur lycée à Mantes-la-Jolie (78) en 2018. Sur une vidéo, un policier avait alors dit : « Voilà, une classe qui se tient sage. » Cette scène avait provoqué une vive émotion dans le pays.

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A propos de l'auteur

Olivier Ceccaldi

Photojournaliste, Olivier a tout d'abord privilégié la photographie comme support pour informer notamment sur les réalités des personnes exilées face à la politique migratoire de l'Union européenne. Installé sur l'île de La Réunion depuis 2024, il travaille principalement sur les questions de société et de l'héritage.

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