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Le shatta-bouyon menace-t-il nos musiques traditionnelles ?

Importé des Antilles, le shatta-bouyon transforme progressivement les habitudes festives et les goûts d’une grande partie de la jeunesse réunionnaise. Ce style musical fait vibrer les fesses… et le cœur de nos jeunes Réunionnais. Depuis quelques années, ce nouveau son domine les pistes de danse. Plusieurs artistes et producteurs donnent leurs avis sur la question.

Né en Martinique dans les années 2010, le shatta s’inspire du dancehall jamaïcain. Il se caractérise par des rythmes minimalistes, des basses puissantes et des paroles souvent crues, parfois même explicites. Ces textes, centrés sur le corps, la fête ou la sexualité, participent à l’identité du genre et à son impact sur le public.

Le Bouyon quant à lui est un genre musical dominicais qui s’est installé en Guadeloupe avec des influences multiples dont le zouk, le Dancehall et bien d’autres genres. Le bouyon c’est ça… un bon mélange de culture dans le bon sens du terme. Beaucoup d’artistes caraïbéens ont repris ce style musicale dont 1T1 , la référence actuelle du bouyon. Le jeune artiste se démarque avec ses musiques à caractères moins sexuels, exprimé dans un article d’Outremer la 1ère.

Mais derrière son apparence festive, il porte aussi une dimension sociale. Comme l’explique la chercheuse Noor-Sarina Gondi, ce genre musical est issu de quartiers populaires et traduit une quête d’identité, en lien avec les réalités sociales de la jeunesse martiniquaise.

À La Réunion, le phénomène a rapidement pris de l’ampleur. Aujourd’hui, le shatta et le bouyon dominent largement les playlists en boîte de nuit et même sur certaines radios. « On joue énormément de shatta. Les gens en demandent beaucoup, c’est une nouvelle vibe », explique DJ Rhum’s, un DJ très écouté entre La Réunion, la France et la Martinique.

Selon DJ Rhum’s, ce succès s’inscrit dans une continuité musicale : « C’est une évolution du dancehall, qui était déjà très présent à La Réunion. »

Ce succès repose autant sur un effet de mode que sur l’énergie du style. Associé à des danses comme le twerk, le shatta crée une ambiance immédiate et collective. « Il y a une danse qui est inévitable avec le shatta, c’est le twerk. Je pense que les filles comme les garçons aiment beaucoup cette danse, et c’est ce qui amène ce côté festif et dansant », ajoute-t-il.

Une transformation des soirées… ou pas

L’arrivée du shatta a profondément modifié le paysage musical réunionnais. Autrefois, les soirées donnaient plus de place à des genres locaux comme le maloya, le séga, le ragga ou encore le dancehall. Aujourd’hui, certains de ces styles sont devenus plus rares en club.

« Il y a des styles qu’on ne passe quasiment plus. Le séga, par exemple, c’est surtout pour les mariages ou un public plus âgé », constate DJ Rhum’s.

Cette évolution illustre un changement générationnel : les jeunes recherchent des sonorités nouvelles, influencées par les tendances caribéennes et internationales.

En ce qui concerne les programmateurs de salles dont Pascal Saint-Pierre, directeur du Bisik à Saint-Benoit, lui n’observe aucun changement sur son public: « on a suffisamment de public quelle que soit la proposition que ce soit du maloya, du rock, du Séga ,du rap, de la musique urbaine. Vraiment tous les styles sont demandés et programmés » . En revanche il se rends compte que le shatta a effectivement une place importante sur l’ile : « Très objectivement le shatta a beaucoup de succès. Je pense que c’est une musique qui a beaucoup d’écho à La Réunion, mais qui est plus destiné, je pense au monde de la nuit » , « De mon point de vue, il n’y a pas de concurrence entre les styles musicaux ».

Une adaptation locale

Si le shatta vient des Antilles, La Réunion ne se contente pas de le reproduire. L’île s’empare de cette musique et la fait évoluer. Des artistes et DJ locaux comme DJ Sebb participent à cette transformation. Figure importante de la scène réunionnaise, il contribue à populariser le shatta tout en développant une identité musicale propre. Il est notamment à l’origine de la « gommance », un style inspiré du shatta mais profondément ancré dans la culture locale.

DJ Rhum’s confirme cette double influence : « Il y a un shatta inspiré des Antilles, mais aussi une sonorité vraiment réunionnaise avec la gommance. Là, on est sur quelque chose qui appartient à l’île. » Aujourd’hui, deux tendances se dessinent : un shatta directement influencé par les Antilles, et une version réunionnaise qui affirme progressivement sa spécificité.

Un phénomène culturel… et des tensions

Au-delà de la musique, le shatta est devenu un véritable phénomène culturel à La Réunion. Il attire un public toujours plus large lors de soirées et d’événements. Pour beaucoup de jeunes, il représente bien plus qu’un divertissement : c’est une manière de se reconnaître et de partager une énergie commune.

Mais ce succès soulève aussi des inquiétudes. Certains artistes locaux, comme Frédéric Madia, observent que les jeunes privilégient désormais les soirées shatta au détriment des soirées maloya ou séga. Yoan, 25 ans, jeune musicien et ingénieur en énergie renouvelable, assiste à de nombreux concerts d’artistes réunionnais, comme les performances scéniques de Danyèl Waro ou encore celles de l’association « Kaiasse » autour du moringue traditionnel. Selon lui, le maloya et le séga sont de plus en plus oubliés par la nouvelle génération : « C’est une véritable attraction auprès de la jeunesse », dit-il.

Pour le producteur VJ Awax, il est faux de dire que la musique typique réunionnaise s’efface. Un artiste de son équipe, « Dangerous », travaille actuellement sur un album entièrement maloya. 

Selon lui, le problème vient plutôt des préférences musicales des jeunes pour lui : « On va pas se mentir, les jeunes consomment davantage de shatta, parfois un peu de zouk, mais beaucoup moins les musiques traditionnelles réunionnaises. Ce n’est pas que ça se perd, c’est qu’on ne l’écoute plus. » Il renvoie cela à une question d’éducation musicale : « Les styles peuvent se perdre, oui, mais cela fait partie de l’éducation musicale. Les jeunes veulent leur propre identité. Si personne ne leur fait découvrir ces musiques, c’est compliqué. » évoque Vj Awax.

Mais qu’en pensent les jeunes ?

Joram, 21 ans, étudiant : « Pour moi, oui, le shatta a un impact sur nos musiques locales. Aujourd’hui, les jeunes les connaissent moins et s’y intéressent moins. Je trouve ça triste, surtout quand on sait que le maloya porte un héritage de 200 ans d’esclavage et d’engagisme. »

Anne-Sophie, 21 ans, étudiante : « Il y a un impact sur la transmission. Les enfants sont très connectés, que ce soit sur la télé ou YouTube, et ils écoutent surtout du shatta. Du coup, certains s’éloignent de leur culture. Moi, c’est en quittant La Réunion que j’ai compris l’importance de garder ce lien. »

Quentin, 21 ans, styliste : « Oui, le shatta a aussi un bon impact. Il y a un mélange culturel, et à La Réunion on est habitués à ça. Ça montre qu’on peut partager nos cultures. Comme nous, on pourrait faire découvrir le maloya aux Martiniquais. »

Une reconnaissance encore limitée

Afin de mieux comprendre ce phénomène, nous avons contacté le pôle régional des musiques actuelles. L’organisme nous a indiqué que le shatta ne relevait pas, à ce jour, de son champ de compétence. Une réponse qui montre que, malgré son succès, ce phénomène reste encore peu institutionnalisé.

La Réunion n’a jamais été aussi vivante culturellement, et sa musique reste forte malgré des avis divergents. Il n’y a peut-être rien à craindre face aux influences et musiques extérieures, mais plutôt un équilibre à trouver entre modernité et traditions.

« Il n’ y a pas de musique en voie de disparition et l’émergence du shatta qui est une déclinaison du Dancehall , c’est pas ça qui vas faire disparaître ou appauvrir nos musiques traditionnelle , tout ça cohabite assez bien. » dit Pascal Saint-Pierre.

Photo d’illustration : soirée shatta bouyon, Toulouse, octobre 2025. © Anne-Sophie Clain

Anne-Sophie Clain

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A propos de l'auteur

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Article rédigé par un.e stagiaire dans le cadre de sa formation.
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