Dans le cadre de son travail pour faire connaître au plus grand nombre l’histoire de La Réunion afin d’éclairer les problématiques et enjeux de la situation sociale et économique actuelle, la Libre Pensée de La Réunion, poursuit ses exposés. Ce mois-ci, nous publions l’exposé de Jocelyne Lauret.
L’Engagisme, qui est né dans les colonies anglaises, sous le nom de Coolie Trade, consistait à déporter des travailleurs indiens enrôlés sous contrats et ce, en échange d’un maigre salaire. Il est moins connu que l’esclavage mais a tout autant marqué l’histoire des colonies françaises dont La Réunion où il a démarré en 1828 et où il n’a jamais été officiellement aboli.

Retour sur le contexte politique avant l’abolition de 1848
Il faut se situer à la fin du XVIII siècle, à la Révolution Française, où commencent à se faire entendre plusieurs courants abolitionnistes de l’esclavage.
Le problème de l’abolition de l’esclavage est posé dès le début de la révolution en Métropole. Il est porté par la «société des amis des noirs » qui trouvait, face à elle, un lobby colonial organisé par des planteurs des îles et des négociants des ports métropolitains. Le 26 août 1789 « la déclaration des droits de l’homme et du citoyen » abolit le servage en métropole mais maintint l’esclavage et la traite dans les colonies. Ni l’assemblée constituante de 1791, ni la Convention de 1793, ne revinrent sur cette décision. Il a fallu attendre le 04 février 1794 pour que, sous l’influence de Danton, la Convention décrétât, purement et simplement, l’abolition de l’esclavage.
Les blancs de Bourbon en furent informés le 06 septembre 1794 par le capitaine d’un navire de passage. Mais, refusant toute abolition de l’esclavage, ce système perdura, avec la complicité des autorités coloniales.
Lorsque Bonaparte prit le pouvoir par la loi du 20 mai 1802. Se ralliant au « parti créole », il rétablit la traite, l’esclavage et le code noir et spécifia que les esclaves retrouvaient, à tous points de vue, leur situation juridique d’avant 1789.
En juillet 1810 La Réunion, alors l’île Bonaparte, tomba aux mains des Britanniques.
La Traite fut officiellement condamnée à Bourbon en 1817.
Mais, les colons continuaient de plaider contre l’abolition de l’esclavage, arguant du fait que l’esclavage était une nécessité économique et un « bienfait social » ( !).
Pourtant, certains grands propriétaires commençaient à rechercher une solution de remplacement dans l’Engagisme, qui avait déjà cours dans les colonies anglaises.
Le contexte économique
Le début du 19ème siècle était marqué par un certain tournant sur le plan de l’agriculture. Le café n’avait plus marché. C’est La bourdonnais, arrivé dans l’île en 1735, qui avait encouragé la culture sucrière mais celle-ci ne prospérait pas. Mais, au début du 19ème, la France ne possédait plus St Domingue et la betterave à sucre, introduite par Napoléon, ne suffisait pas aux besoins de la métropole. On pensa donc à La Réunion. C’est Charles Desbassyns qui se lança le premier (Charles était le frère d’Henri Paulin Panon, qui épousa Marie Anne Thérèse Ombline Gonneau plus connue sous le nom de Mme Desbassyns). Dès 1815 il créa une sucrerie au Chaudron, où on y produisit 461 tonnes de sucre. La production ira en augmentant, jusqu’à atteindre 70 000 tonnes en 1849. Ce changement radical introduit de nouveaux besoins de main-d’œuvre. C’est dans ce contexte qu’allait démarrer une nouvelle traite dans le cadre de l’engagisme.
L’arrivée des premiers engagés indiens.
Contrairement à ce que l’on pourrait croire, l’Engagisme ne démarra pas en 1848 mais beaucoup plus tôt.
Malgré l’interdiction de la traite depuis 1817, les arrivées serviles et clandestines se poursuivirent jusqu’en 1836. Mais, face aux besoins de main-d’œuvre pour l’économie sucrière, celles-ci ne suffisaient plus. Nombreux furent donc les propriétaires à se tourner vers une autre source de main d’œuvre.
L’introduction de travailleurs indiens fut donc décidée par le Conseil de Bourbon le 06 décembre 1827. Dès le 16 mars 1828, quinze jeunes parias, manœuvres, sont embarqués sur la goélette de Sa Majesté « La Turquoise » pour arriver à La Réunion le 03 juin 1828 et conduits à Ste-Marie chez trois gros planteurs de l’île : Messieurs Freon, Gamin et Malavois.
Un simple décret colonial, en 1838, fixait leur statut : nourriture, entretien, logement, salaire, possibilité de célébrer leurs fêtes religieuses, etc… Selon un journal de l’époque de cette même année : « c’est le louage d’hommes industrieux et libres qui consentent momentanément à s’expatrier et qui cèdent librement, et de leur pleine et entière volonté, leur service ».
Entre le 03 juin 1828 et le 28 septembre 1830 : 3211 coolies, ayant transité par le comptoir de Yanaon, arrivèrent à l’île Bourbon par dix-neuf convois. Ils étaient partis sans regarder derrière eux, tandis que les autorités indiennes étaient heureuses d’en être débarrassées, surtout lorsqu’il s’agissait d’agitateurs. Les mestry, comprenez les recruteurs, faisaient leur « marché » dans les villages les plus pauvres et les petites localités ravagées par la sécheresse, la famine et la misère.
Les émigrés partaient avec la promesse du paiement mensuel d’une partie de leur salaire à leurs familles, salaire à percevoir par l’intermédiaire des correspondants des contractants en Inde. Mais, rapidement, des irrégularités et des défauts de paiements apparurent.
De même, de plus en plus, les engagés étaient recrutés parmi des jeunes, purement et simplement capturés.

Informé des mauvais traitements infligés à leurs ressortissants, le gouvernement indo-anglais décida de rapatrier une bonne partie des immigrés. Leur nombre n’était plus que de 1200 en décembre 1838.
Après plusieurs plaintes auprès des autorités indiennes, avec des relents de pratiques esclavagistes, le gouvernement anglais décida formellement de freiner l’émigration indienne, voire de l’arrêter en direction des colonies et en particulier pour l’île française de Bourbon (ordonnance du Gouverneur Général de l’Inde du 27 mai 1839).
Il faudra attendre une décennie pour voir l’arrivée de 210 coolies en provenance de la côte de Coromandel.
Pendant cette décennie, l’administration des établissements français de l’Inde allait s’opposer aux tentatives d’embarquement des coolies cultivateurs pour la colonie de Bourbon. De plus, on estima que la coexistence de deux systèmes de travail – servile pour les esclaves et contractuel pour les engagés- était préjudiciable aux indiens, le contact des deux systèmes s’exerçant aux dépens du travail dit libre. Ainsi : « au lieu de considérer l’engagé comme un homme libre, de quelque couleur qu’il soit, le décret colonial de décembre 1838, qui servait encore de base aux rapports existants entre les colons et les travailleurs engagés, et qui était fait dans le but apparent de présenter des garanties à ces derniers, les soumettait à de nombreuses restrictions, dont la somme équivalait à un esclavage mitigé. Ainsi, les indiens ne pouvaient faire un pas sans la volonté du maître ; ils étaient soumis à des chefs de caste nommés par le maître; ils pouvaient être punis par ce chef à la réquisition du maître. Ils étaient logés dans des conditions intolérables qui n’étaient autres que les anciennes paillotes d’esclaves.
Face à l’inflexibilité de Pondichéry, Bourbon orienta alors ses recherches de main-d’œuvre vers d’autres sources. Les arrêtés des 10 novembre 1843 et 26 juillet 1844 du Gouverneur Contre-Amiral Bazoche autorisèrent des importations d’autres origines. Le 13 avril 1844 les premiers engagés chinois débarquèrent à La Réunion. Ils étaient 54, en provenance de l’île de Pulo-Pinang (île appelée désormais Georgetown et située sur la côte ouest de la Malaisie occidentale). D’autres convois d’autres origines allaient suivre jusqu’en 1846.

Ainsi, en 1848, on comptait un peu moins de 3000 immigrants à Bourbon, nombre bien en deçà des besoins agricoles, au regard des milliers d’affranchis qui allaient déserter les plantations à partir de 1848, date à laquelle reprendra également l’émigration indienne.

1848
Le 27 avril 1848, le gouverneur provisoire de la République (la Seconde de l’histoire) abolit l’esclavage dans les colonies et possessions françaises.
L’article 1er du décret du 27 avril 1848 précisait qu’il sera appliqué deux mois après sa promulgation. 62 151 esclaves étaient concernés, soit 60 % de la population totale de l’île qui était de 102 584 habitants.
Sarda Garriga, commissaire de la République, porteur du décret du 27 avril, débarqua dans l’île le 14 octobre 1848. Le 18 octobre, il promulgua le décret d’abolition et le 24 octobre officialisa le texte sur le travail obligatoire pour les nouveaux affranchis, c’est-à-dire l’Engagisme et ce, en toute connaissance de ce régime, déjà appliqué localement.
Face à la résistance des colons, du 13 novembre au 7 décembre 1848, il parcourut l’île, d’une part, afin de rassurer les maîtres sur l’indemnisation pour « la perte de leurs esclaves », et, d’autre part, pour informer les anciens esclaves sur leurs devoirs nouveaux, découlant de leur nouveau statut.
Conformément à l’article 5 du décret d’abolition, il était prévu que l’Assemblée Nationale réglerait la quotité de l’indemnité qui devra être accordée aux colons. L’État allait payer. C’est ce qu’avait décidé le gouvernement provisoire composé de Dupont de l’Eure, Lamartine, Armand Marrast, Garnier, Pagès, Ledru-Rollin, Crémieux…


S’adressant aux nouveaux libres, le commissaire de la République, Joseph Napoléon Sarda Garriga, les invita à la reconnaissance éternelle envers la France, tout en leur prêchant l’ordre et le travail assortis d’une douce menace : » N’oubliez pas, vous frères qui allez être les nouveaux élus de la cité, que vous avez une grande dette à payer à cette société dans laquelle vous êtes près d’entrer « . Et d’ajouter : » Si, devenus libres, vous restez au travail, je vous aimerai ; la France vous protégera. Si vous désertez, je vous retirerai mon affection ; la France vous abandonnera comme de mauvais enfants « . Il avait ainsi, dès son arrivée dans la colonie en octobre, et donc avant la proclamation de l’abolition, édicté une réglementation du travail obligatoire (Décret du 24 octobre 1848).
Emergence d’un nouveau statut de citoyen à part, au sein de la République
Ainsi, l’affranchissement était présenté comme un cadeau fait aux opprimés. Par conséquent ces derniers devaient être redevables envers leurs libérateurs et la patrie et obéir à leur besoin de main d’œuvre et à leurs exigences.
L’abolition va de fait entraîner un nouvel ordre social, donc de nouvelles lois, pour répondre aux idéaux républicains d’ordre et de paix sociale.
Plusieurs décrets vont alors organiser la vie sociale et contrôler les nouveaux libres. Trois mots d’ordre prédominent : » maintien de l’ordre « , » maintien du travail » et » oubli du passé « , mots d’ordre soutenus bien sûrs par les abolitionnistes mais aussi par le clergé. En particulier, le passé oublié devait justifier la dette de reconnaissance des nouveaux libres envers les abolitionnistes et la République, ces derniers devenant de fait des sauveurs.
La libération de l’esclave était présentée comme un don, donc à l’origine d’une dette dont l’esclave allait devoir s’acquitter par le travail obligatoire envers ses anciens maîtres et La France. Il y a eu un déni total de toutes les souffrances endurées préalablement. Aucune compensation n’était prévue pour les esclaves, pas même un petit lopin de terre, même inculte, qui leur aurait permis de subsister seul, ce qu’on voulait justement éviter afin de continuer de les tenir en soumission.
Et tous les discours de l’émancipation insistaient sur la dette et le travail, donc l’épreuve.
A contrario, les propriétaires qui, pendant deux siècles, avaient tiré avantage du travail gratuit des esclaves, allaient être indemnisés pour leur perte (loi du 30 avril 1849 – 750 francs par esclave), ce qui allait leur permettre de relancer la production sucrière, faire venir d’autres engagés et racheter la terre des petits blancs ruinés.
L’engagé était, en théorie, libre dans le sens où, en qualité de citoyen, il avait le droit de vote mais, cette conception de la liberté ne tenait pas compte de la place même des anciens esclaves au sein d’un groupe où sa propre histoire était déniée.
- Or, l’un des aspects de la citoyenneté n’est-il pas justement le sentiment d’appartenir à une communauté ?
- Comment envisager une égalité entre des propriétaires maîtres qui continuaient de tirer profit de la sueur des engagés, ces derniers, contraints au travail sous peine de poursuites et de condamnations et tout cela pour un salaire de misère ?
- Comment envisager une liberté, lorsque les affranchis ne pouvaient pas se déplacer sans autorisation préalable de leurs maîtres ?
- Comment envisager la fraternité entre exploitants et exploités ?
Le point de vue de Julie Clarini
Dans Le Monde du 25 décembre 2014.
Elle évoque « L’Autre Citoyen » de Silyane Larcher, laquelle analyse la façon dont, après 1848, l’égalité citoyenne des ex-esclaves a été niée.
C’est en philosophe que Silyane Larcher, exhume les contradictions politiques de la République face au cas des » vieilles colonies « . Au moment où l’esclavage est aboli et la citoyenneté octroyée aux anciens esclaves, ces territoires restent curieusement en dehors de la Constitution.
« On fabrique pour ces îles un régime d’exception qui, n’est pas » un retard » ou » une régression « , » un résidu d’ancien régime « , mais bel et bien » une invention politique et institutionnelle « .
« Les citoyens anciens esclaves furent perçus comme des hommes ayant toujours un pied dans le monde ancien, par -là dénués des qualités nécessaires pour exercer leur compétence d’homme libre. L’exercice des droits nécessitait, pour eux, une éducation.
Au milieu du XIXe siècle, les discours de cette nature furent légion. Egal d’un citoyen de la métropole, l’ancien esclave ne pouvait l’être, au nom de son ancienne infériorité. Pesait ainsi sur lui ce que Silyane Larcher nomme une » hérédité sociale « , un passé qui le rendait » autre » au sein de la communauté des égaux. Cette conviction ne fut pas sans conséquence : en requérant un type d’hommes doté de certaines qualités et compétences, l’auteure montre que la citoyenneté » s’anthropologise « . » La différence d’appartenance anthropo-historique (“culturelle”, dirait-on aujourd’hui) prenait le statut d’un signe d’appartenance à un autre type d’hommes, bref d’un marqueur de l’altérité, elle se présentait en symptôme autorisant l’inégal traitement des citoyens « , écrit Silyane Larcher.
Dans le même mouvement, l’ouvrage étudie les mécanismes plurivoques par lesquels des individus et des groupes furent » racisés « , renvoyés à des caractéristiques tenues non plus pour sociales et historiques (l’ancienne condition d’esclave) mais pour intrinsèques.
Et le Monde de conclure « Une enquête historique et philosophique d’autant plus remarquable qu’il n’est pas certain que cette » généalogie imaginaire » ne fasse pas encore sentir ses effets aujourd’hui. »
Ainsi, si la République de 1848 mettait fin à l’esclavage, elle ignorait, pour les affranchis, les principes d’égalité, de liberté et de fraternité.
Les colonies étaient donc soumises à un régime d’exception au sein de la République, de même que les anciens esclaves, soient-disant libres, allaient connaître deux régimes particuliers : l’Engagisme et le colonat partiaire. Dans ce régime, on ne payait plus les travailleurs. Leur salaire était remplacé par un petit bout de terrain mis à disposition, à charge pour l’exploitant de fournir une partie de sa récolte au propriétaire.
Ainsi, les anciens esclaves sont restés des » Nègres « . Pour les nouveaux libres, être véritablement libres, c’est pouvoir choisir de se déplacer, de travailler pour un patron ou de cultiver une terre et non être soumis à un contrat d’engagement qui prévoyait l’obligation de travailler sur une habitation et dans les mêmes conditions de travail d’avant l’abolition de l’esclavage, à la différence d’un maigre salaire.
Les contrats d’engagement étaient tous identiques, à la différence de leur durée :
- 5 ans pour les Indiens,
- trois ans pour les Chinois
- et indéterminée pour les anciens esclaves.
Chaque engagé disposait d’un livret d’engagé qui réglait toutes ses conditions de vie, une sorte de passeport qui réglait aussi ses déplacements, un C.V. qui retraçait tous ses contrats passés avec différents propriétaires, une pièce d’identité dont il ne devait jamais se séparer sous peine de poursuites.
Plusieurs personnalités tentèrent une caractérisation de ce régime
Sudel FUMA, recourant au domaine juridique a évoqué le dol pour le « servilisme »
Firmin Lacpatia considérait que seul le statut masquait les conditions sévères qui ne différaient en rien de celles infligées aux esclaves.
L’économiste Ho Hai Kang a évoqué le salariat contraint dans la mesure où, contrairement à un contrat de travail classique, l’engagé n’était pas libre de se retirer d’où la notion de contrainte.
Au plan national, Victor Schoelcher et Paul Leroy-Beaulieu ont parlé d’esclavage contemporain.
Un siècle de traite et d’Engagisme.
Pour ceux qui étaient déportés, le voyage se faisait à fond de cale des mêmes bateaux qui avaient été utilisés pour le transport d’esclaves. Le décès de passagers était constant dans ces conditions. A leur arrivée, ils étaient transférés au Lazaret, spécialement construit au XIXème pour servir de lieu de quarantaine et préserver l’île des épidémies, avant d’être dirigés vers les exploitations.
Prisonniers au pied d’un volcan quel choc, quel traumatisme, quel vide ont-ils pu ressentir ? Ils n’avaient pour seul refuge que leurs croyances ancestrales.

Il convient de rappeler que l’importation indienne avait repris en 1848. Il faut noter que la fin de cette nouvelle déportation fut actée par La France et la Grande Bretagne, seulement en 1860, par un accord de commerce du 25 juillet, lequel fut suivie par une convention internationale le 18 août 1861, soit plus de dix après.
Le travail dans les champs de canne commençait dès 4 heures du matin. Les engagés étaient hébergés dans des habitations dénuées de toute condition d’hygiène, de confort et de sécurité. Ce n’est qu’en 1877 que fut instituée une commission de contrôle sanitaire. Les suicides étaient fréquents, notamment chez les Indiens qui croyaient à leur réincarnation en Inde. A titre de dissuasion, certains propriétaires crevaient les yeux des suicidés afin de leur montrer qu’ils ressusciteraient aveugles dans leur pays !
Face aux mesures de plus en plus répressives, certains vont choisir la liberté en fuyant des plantations, même si cette décision les enfermait dans une pauvreté à la limite de la subsistance. Ceux qui désertaient la plantation ou qui refusaient de travailler pour leurs anciens maîtres devaient nécessairement quitter les cases dans lesquelles ils habitaient. Du coup, ils se trouvaient à la rue, tout comme les vieillards, les infirmes et les malades, que les propriétaires n’acceptaient plus de nourrir ni d’héberger, car ils n’étaient d’aucune utilité pour eux.
» L’abolition a mis l’homme de couleur à la rue sans lui donner les moyens de se loger, sans prévoir le relais indispensable, pour lui éviter de sombrer dans le prolétariat « , a écrit Maurice Lengellé.
Bien sûr, le contrat prévoyait un retour au pays, du moins pour les immigrés. Mais, la plus grande partie d’entre eux, c’est-à-dire les Indiens, a été confrontée à l’impact du kalà-pàni. Ce concept, né du code de Manou, texte antérieur à Jésus Christ, affirme que tout indou ayant franchi l’océan perdait immédiatement son statut religieux. Combien de milliers de familles ne sont pas rentrées en Inde traumatisées par ce concept ?
Par ailleurs, tous ceux qui rentraient avaient perdu la reconnaissance de leur caste, et se trouvaient obligés de racheter leur « période d’absence ».

Sur la pression de l’opinion britannique contre les mauvaises conditions de vie des engagés indo-britanniques, parmi lesquelles : les salaires impayés, les rations alimentaires insuffisantes, les travaux excessifs, les coups et blessures et l’absence de soins médicaux, le gouvernement indien mit fin à toute immigration indienne vers l’île de La Réunion par une décision du 11 novembre 1882.
Mais il est clair que le dernier convoi d’indiens, qui arriva le 2 février 1885, ne mit pas fin à l’Engagisme, car les propriétaires continuèrent à passer des contrats avec les engagés.
De nouvelles sources de main d’œuvre.
La Réunion se tourna alors vers d’autres sources de main-d’œuvre.
A partir d’un arrêté du 24 novembre 1887, le Mozambique autorisa le recrutement de travailleurs à destination de La Réunion. Il est estimé que 2000 travailleurs furent ainsi recrutés en Afrique entre cette date et la fin du XIX siècle.
En 1896 l’archipel des Comores fut sollicité ainsi que Madagascar deux ans plus tard.
Le début du XX siècle fut encore le témoin de l’importation de main-d’œuvre avec l’arrivée de plusieurs milliers d’êtres humains en provenance de la Chine, des Comores, de Madagascar, de la Somalie et de Rodrigue et ce, jusqu’en 1935 !
La majorité des Rodriguais et des Somaliens refusèrent les conditions de vie et protestèrent
La fin de l’engagisme
Ce n’est qu’en 1935 que la déportation d’engagés fut déclarée interdite. Mais cela ne signifie pas que l’Engagisme lui-même fut aboli. Il ne fut jamais aboli et s’éteint au fil du temps par le décès des engagés et des engagistes.
Cela signifie que parmi les derniers engagés arrivés en 1935, il peut encore en subsister aujourd’hui. Pour preuve, cet article d’un média local du 16/03/2015 annonçant le décès de Béatrice Larose, 107 ans. Elle était passée à son arrivée par le Lazaret de la Grande Chaloupe et n’avait par la suite jamais obtenu la nationalité française.
Cette histoire restera présente dans notre société réunionnaise à travers les nombreux descendants d’engagés qui, aujourd’hui encore, sont marqués à jamais dans leur âme et ce, à l’image d’un ami récemment disparu, petit-fils d’engagé indien et qui n’a eu de cesse, mais en vain, de rechercher ses origines. Sa grande satisfaction a été d’être le premier réunionnais à recevoir de l’Etat indien un certificat de nationalité indienne.
La départementalisation de 1946, si elle a mis fin au régime colonial n’a pas mis fin à l’Engagisme et au colonat partiaire, régime, qui, au fil du temps, avait adopté bon nombre d’anciens engagés qui avaient refusé le renouvellement de leur contrat. Cette pratique a perduré dans les faits mais aussi dans les textes jusqu’à une époque très récente puisqu’il a fallu attendre une loi de 2006 pour rendre caduques les dispositions de ce régime.
Conclusion
Ainsi, l’Engagisme, après l’esclavage, a nourri notre histoire et contribué à constituer le socle de notre société réunionnaise.
Il est une des explications du vivre ensemble réunionnais comme si l’épreuve avait constitué un bien commun.
Coupés définitivement de leurs racines, ces femmes et ces hommes n’avaient plus d’autres choix que leur attachement à la terre réunionnaise et leur volonté de rester français. Nous leur devons l’enrichissement de notre patrimoine.
Ces faits appartiennent au passé mais les composantes de l’Engagisme restent bien actuelles : la servilité, la maltraitance, la manipulation, l’exploitation humaine, l’abus des plus faibles font toujours partie de notre actualité, au quotidien.
Pour finir, je me limiterais à vous citer quelques passages écrits par Gaël CARNIRI sur la fraternité et l’idéal de construction.
« L’immense question de la fraternité humaine concerne ce que Charles PEGUY appelait « l’histoire de l’appropriation, de l’utilisation du monde par l’humanité ». C’est pourquoi le monde humain est sans doute historiquement malade de cette question, qui est de l’ordre à la fois spirituel et politique. Comment vivre ensemble au monde, dans l’appropriation du monde ? Seule l’humanité, par l’auto-compréhension de son existence au monde, affronte l’énigme du vivre ensemble. La difficulté n’est pas de connaître ce qui nous divise mais plutôt d’accepter ce qui nous unit, et nous rend plus proches.
La dimension fraternelle de notre existence nous est révélée. Elle se situe dans un en-deçà de nous-mêmes, de notre propre volonté de puissance.
Quelle fraternité sans la reconnaissance des faibles ?
Chaque révolution exaltant l’idéal fraternel a sombré dans la terreur une fois oubliée cette reconnaissance des plus faibles. L’élimination des faibles signifie la mort de la fraternité, de toute fraternité, la fin de toute communauté humaine harmonieuse. Il n’y a de destin fraternel que dans l’autolimitation de chacun, dans la conscience du sacré de toute existence humaine, conscience qui, justement, engage notre responsabilité, notre devoir envers les plus petits, les plus faibles, les plus démunis.
La fraternité, c’est l’inverse de la charité, c’est la solidarité. »
Ce travail a pu être réalisé grâce à une bibliographie (lire ci-dessous). Néanmoins je tiens tout particulièrement à remercier Jean-Régis RAMSAMY, que tout un chacun connaît pour ses qualités de journaliste mais qui est aussi un spécialiste de l’immigration indienne à La Réunion.
Jocelyne Lauret
Bibliographie
- « La turquoise » Jean-Régis Ramsamy
- « Esclavage et abolition dans l’océan Indien » Textes réunis par Edmond Maestri
- « Esclavage et colonisation » Texte du colloque du 13 juin 1998 – Commission Culture Témoignages
- « Et si 46 l’arrive » ARS Terres Créoles
- « Abolir l’esclavage : une utopie coloniale » Françoise Vergès
- « De Canton à Bourbon : les chinois de l’île de La Réunion » Edith Wong-Hee-Kamm
- « Les engagés indiens » Sully-Santa Govindin
- « Histoire de l’agriculture à La Réunion » Bruno Testa
- « De la servitude à la liberté : Bourbon des origines à 1848 » Jean Marie Desport
- Journal Le Monde


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