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Centre LGBT du Sud : « Nous ne demandons pas à être tolérés, nous demandons simplement à vivre »

Organisée en juin dernier, la première marche des visibilités du Tampon a marqué une nouvelle étape pour les associations LGBTQIA+ du Sud de La Réunion. Derrière l’événement se trouve la Kaz Masikrok, un centre ouvert il y a moins d’un an à Saint-Pierre. Entre lutte contre l’isolement, accès aux soins et inquiétudes face à la progression des discours réactionnaires, son coordinateur, Aglaé Brizi, dresse un état des lieux des enjeux qui traversent aujourd’hui les communautés LGBTQIA+ sur l’île.

Pour commencer, pouvez-vous expliquer ce que signifie le nom « Kaz Masikrok » ?

Aglaé Brizi : « Masikrok » est un mot de vieux créole qui nous a semblé être ce qui se rapprochait le plus du terme « queer ». À l’origine, queer est une insulte en anglais qui signifie quelque chose comme « étrange », « tordu », « bizarre ». Avec le temps, la communauté s’est réapproprié ce mot pour en faire une identité revendiquée.

En créole, « masikrok » renvoie aussi à cette idée de quelque chose de cassé, tordu ou différent. Nous avons trouvé intéressant de reprendre ce mot ancien pour lui donner une nouvelle vie et l’ancrer dans notre réalité réunionnaise. D’une certaine manière, c’est la case des personnes que l’on a longtemps considérées comme « bizarres », mais qui trouvent ici un lieu où elles peuvent être elles-mêmes.

Comment est née la Kaz Masikrok ?

Le projet est né à la suite d’une visite ministérielle. Lorsque Aurore Bergé est venue à La Réunion, elle a visité le centre LGBT du Nord à Saint-Denis et constaté que les personnes vivant dans le Sud rencontraient davantage de difficultés pour accéder aux ressources disponibles.

Elle s’était alors engagée à soutenir l’ouverture d’un second centre sur le territoire. C’est à partir de là que nous avons commencé à construire le projet.

Les financeurs souhaitaient qu’une association porte administrativement la structure. C’est donc le Planning familial 974 qui assure aujourd’hui cette responsabilité. Plusieurs associations se sont regroupées autour du projet : Pilon, le FAAR, Requeer et Kwirzone accompagnent la structuration du projet et des actions au sein du comité de pilotage.

Quel est précisément le rôle du comité de pilotage ?

Il permet de faire vivre le centre au quotidien. Chaque structure apporte ses compétences et son expertise. Le Planning familial intervient sur les questions de santé sexuelle, de prévention des violences ou d’accompagnement individuel. Pilon travaille davantage autour des questions de créolité et de transmission intergénérationnelle. Le FAAR mène un important travail d’archives et de recherche sur l’histoire des communautés LGBTQIA+ à La Réunion. Kwirzone apporte une dimension culturelle que nous souhaitons développer davantage dans les années à venir.

Cette complémentarité nous permet de proposer un accompagnement beaucoup plus large que ce qu’une seule structure pourrait offrir.

La marche des fiertés organisée cette année au Tampon est une première. Pourquoi avoir choisi cette commune ?

C’est la première au Tampon, mais c’était déjà la cinquième marche dans le Sud. Pendant plusieurs années, nous avons organisé ces événements à Saint-Pierre. Mais il faut être honnête : c’était devenu extrêmement compliqué. Les procédures administratives étaient longues, les échanges parfois laborieux et nous avions le sentiment de devoir constamment justifier notre existence.

Au Tampon, nous avons trouvé une écoute et un soutien qui nous ont permis de travailler dans de meilleures conditions. Dès l’élection d’Alexis Chassalet, des personnes nous ont approchés pour nous dire qu’il existait une volonté politique de soutenir la lutte contre les discriminations. Cela a forcément pesé dans la décision.

Quand on organise ce type d’événement, on a aussi besoin d’énergie pour construire quelque chose de positif. Avoir des interlocuteurs qui nous accompagnent plutôt que de nous mettre des obstacles change beaucoup de choses.

Cette décision était-elle également politique ?

D’une certaine manière, oui. Nous approchons d’une échéance présidentielle importante. Il y a quelques mois, un sondage commandé par Têtu et réalisé par l’Ifop indiquait que 37 % des personnes LGBT envisageaient de voter pour le Rassemblement national.

C’est un chiffre qui interroge. Lorsqu’on creuse un peu, on comprend que beaucoup de personnes sont attirées par le discours sécuritaire. Les personnes LGBTQIA+ vivent encore des violences et cherchent des réponses à cette insécurité.

Pour autant, il nous semblait important de rappeler quelles collectivités nous accueillent concrètement, lesquelles nous soutiennent et lesquelles s’engagent à nos côtés lorsque nous organisons des événements. Les partis à droite de l’échiquier politique n’ont jamais eu de discours positif vis-à-vis de la communauté LGBT dans son ensemble. La solidarité ne se mesure pas uniquement dans les discours.

Il y avait également la volonté d’aller vers les habitants des Hauts ?

Oui, très clairement. Nous recevions régulièrement des messages de personnes vivant au Tampon, à la Plaine des Cafres ou à la Plaine-des-Palmistes qui nous expliquaient qu’elles ne pouvaient pas toujours descendre à Saint-Pierre.

L’idée était donc de déplacer la marche vers elles plutôt que de leur demander, une fois de plus, de faire le trajet.

Il y avait aussi une dimension symbolique importante. Grandir dans les Hauts sans jamais voir de personnes qui nous ressemblent peut avoir des conséquences profondes sur la construction de soi.

Le jour de la marche, beaucoup de participants nous ont dit : « J’habite ici depuis toujours et je n’avais jamais vu cela. » Certaines personnes participaient à leur première Pride. Il y avait des adolescents qui découvraient pour la première fois un espace où ils se sentaient représentés.

Quel souvenir gardez-vous de cette première marche au Tampon ?

Beaucoup d’émotion. Nous étions environ 200 personnes et les retours ont été extrêmement positifs. Je garde en tête les prises de parole de jeunes personnes queer qui découvraient pour la première fois un événement de ce type. Je garde aussi l’image d’Evolka, drag queen de la Plaine des Cafres, réalisant une performance en plein centre-ville.

Pour beaucoup d’entre nous, cette marche avait quelque chose d’historique. Une première marche n’arrive qu’une seule fois. C’est une image qui restera. 

Vous évoquez souvent la question des représentations. Est-ce un enjeu central ?

Oui. L’absence de représentation nourrit l’isolement. Lorsqu’on grandit sans voir d’adultes qui nous ressemblent, sans récits dans lesquels se reconnaître, sans lieux où poser ses questions, on peut avoir l’impression d’être seul ou anormal.

C’est aussi pour cela que nous avons créé la Kaz Masikrok : offrir un espace où les personnes peuvent trouver des ressources, rencontrer d’autres personnes concernées et comprendre qu’elles ne sont pas seules.

Quels sont aujourd’hui les principaux publics que vous accueillez ?

Nous sommes ouverts à tout le monde. Actuellement, la majorité des personnes qui fréquentent le centre ont entre 19 et 26 ans, mais nous recevons également des mineurs, des personnes de plus de cinquante ans, des parents, des professionnels et parfois simplement des personnes qui souhaitent discuter ou obtenir des informations.

Le centre accueille aussi des permanences d’un psychologue, d’une assistante sociale, des actions de prévention autour du VIH et des infections sexuellement transmissibles ainsi que des entretiens autour de la vie affective, relationnelle et sexuelle. On propose également des ouvrages qui peuvent être lus sur place et parfois des ateliers. 

Dans vos interventions en milieu scolaire, constatez-vous une évolution des discours ?

Oui, on observe de plus en plus de propos qui reprennent les codes et les éléments de langage des sphères masculinistes présentes sur les réseaux sociaux. Ce qui est frappant, c’est que ces discours ne viennent pas forcément de jeunes particulièrement politisés. Souvent, ils répètent simplement ce qu’ils voient circuler sur Internet.

Les réseaux sociaux contribuent à normaliser certaines formes de sexisme, d’homophobie ou de transphobie en donnant l’impression que ces discours sont légitimes, voire valorisants. Et ce qui est surprenant, c’est que ça vient souvent de jeunes qu’on penserait timides, réservés, mais qui se sentent exister à travers ces discours. 

Les personnes LGBTQIA+ à La Réunion rencontrent-elles des difficultés spécifiques ?

Certaines problématiques sont les mêmes qu’ailleurs, mais elles prennent ici une forme particulière.

La place de la famille est très importante à La Réunion. Lorsqu’une personne est rejetée par sa famille à cause de son orientation sexuelle ou de son identité de genre, elle perd parfois bien davantage qu’un simple soutien moral. Elle peut perdre tout un réseau affectif, social et matériel.

Il y a également la question de l’insularité. Dans une île où tout le monde connaît quelqu’un qui connaît quelqu’un, l’anonymat est plus difficile. Certaines personnes hésitent encore à participer à des événements ou à franchir la porte du centre parce qu’elles craignent d’être reconnues par un voisin, un cousin ou une connaissance.

En termes d’accès aux soins, y a t-il des difficultés particulières ? 

C’est un sujet majeur. Pour certaines personnes, notamment les personnes trans, le nombre de praticiens formés reste très insuffisant. Il existe des professionnels compétents et bienveillants, mais ils sont peu nombreux.

Nous recevons régulièrement des témoignages de personnes confrontées à des remarques déplacées, à des délais d’attente importants ou à des demandes qui ne correspondent plus aux recommandations nationales.

Cela place beaucoup de personnes dans une situation délicate : elles savent que certaines pratiques ne sont pas normales mais hésitent à les dénoncer parce qu’elles craignent de perdre l’un des rares professionnels susceptibles de les suivre. Par exemple, certains praticiens demandent encore un papier de la part d’un psychologue ou d’un psychiatre alors que ce n’est plus une obligation. Mais faute d’option, les personnes concernées n’ont pas d’autre choix que de se conformer à cette demande. 

Vous observez malgré tout une évolution positive de la société réunionnaise ?

Oui. Je vois de plus en plus de personnes revenir vivre à La Réunion parce qu’elles ont le sentiment qu’elles peuvent enfin y être elles-mêmes. Cela ne signifie pas que les violences ont disparu. Elles existent toujours. Mais le regard social évolue.

En revanche, on constate aussi que le centre des attaques s’est déplacé. Aujourd’hui, les personnes trans sont devenues la principale cible des discours hostiles, comme les personnes homosexuelles pouvaient l’être il y a plusieurs décennies.

Vous utilisez peu les termes de tolérance ou de compréhension. Pourquoi ?

Parce qu’ils me semblent parfois insuffisants. Personnellement, je n’ai pas envie que mon existence soit tolérée. Je n’ai pas envie que quelqu’un se dise : « Je supporte ta présence malgré tout. » Je veux simplement vivre normalement.

Nous ne demandons pas à être compris dans les moindres détails. D’ailleurs, personne ne peut totalement comprendre l’expérience vécue par quelqu’un d’autre. Ce que nous demandons, c’est de pouvoir faire partie de la société comme nous le faisons déjà.

Nous travaillons, nous étudions, nous élevons des enfants, nous faisons tourner des entreprises, nous conduisons des bus, nous soignons des patients. Nous sommes déjà partout dans la société. Nous demandons simplement que cela ne soit plus un sujet.

Entretien réalisé par Olivier Ceccaldi

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A propos de l'auteur

Olivier Ceccaldi

Photojournaliste, Olivier a tout d'abord privilégié la photographie comme support pour informer notamment sur les réalités des personnes exilées face à la politique migratoire de l'Union européenne. Installé sur l'île de La Réunion depuis 2024, il travaille principalement sur les questions de société et de l'héritage.

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