À la suite de sa victoire au Grand Slam de Lausanne, Léa Fontaine connaît une vague de commentaires sexistes et grossophobes contre laquelle elle a annoncé porter plainte. Quelle efficacité de la justice, quel retentissement du masculinisme sur les réseaux sociaux, quelle évolution du combat féministe ? Évelyne Corbière Naminzo et Victor Abel Gagné nous ont répondu.
La Saint-Leusienne, formée au JCM (Judo Club municipal de Saint-Denis), a remporté ce dimanche 30 août le Grand Slam de Lausanne, dans sa catégorie des +78 kg. Une première dans sa carrière. Et pourtant, alors que la performance de la sportive aurait pu faire l’objet d’une vague de félicitations sur les réseaux sociaux, il en a été tout autrement. La judokate a subi, dès le lendemain de sa victoire, un déferlement de commentaires haineux et discriminatoires s’attaquant principalement à son physique.
Encore une fois, une femme est jugée, critiquée et lynchée publiquement via des commentaires grossophobes. Ce nouveau cas de cyberharcèlement s’ajoute à celui subi par Léa Churros il y a quelques semaines, après sa prestation à la finale de Miss Réunion. Cette fois-ci, la chanteuse était critiquée sur sa taille, son style vestimentaire, plus largement sur son apparence.
Peut-on réellement compter sur la justice ?
Le problème n’est pas nouveau. Léa Fontaine n’est pas la première sportive, ou plus largement la première femme exposée publiquement, à subir sur les réseaux sociaux des attaques sexistes et grossophobes.
Cette fois-ci, la judokate de 25 ans a annoncé, dans un communiqué, porter plainte. « Ça commence à toucher mes proches, donc je ne vais pas rester une fois encore à ne rien dire. » Elle ajoute : « Les moqueries répétées, les attaques visant mon physique et les commentaires destinés à me rabaisser personnellement dépassent les limites d’un échange sportif normal. »
« Je sais que ça hérisse le gouvernement de m’entendre le dire, mais c’est vraiment une question de moyens. »
Des plaintes qui ne mènent à rien…
Mais alors, dans un tel contexte, quelles sanctions judiciaires peuvent réellement être appliquées ?
Difficile parfois de se mettre dans la tête que le cyberharcèlement peut entraîner de lourdes peines. Pourtant, les auteurs d’un tel acte peuvent encourir des peines allant jusqu’à 2 ans d’emprisonnement et 30 000 € d’amende. Mais ces sanctions sont-elles assez efficacement appliquées ? Sont-elles assez dissuasives ?
Selon Évelyne Corbière Naminzo, ancienne présidente de l’UFR (Union des femmes réunionnaises) et aujourd’hui sénatrice de La Réunion, tout est avant tout une question de moyens.
« Je sais que ça hérisse le gouvernement de m’entendre le dire, mais c’est vraiment une question de moyens. L’UFR a souvent été interpellée par des victimes de cyberharcèlement. À l’époque, on devait compter sur la capacité de vigilance des bénévoles pour assurer la veille et récolter les éléments factuels, les preuves, pour que les procédures se déroulent correctement, parce que les moyens de la police et de la gendarmerie restent limités. »
Pour autant, l’ancienne présidente de l’UFR soutient la démarche judiciaire de Léa Fontaine: « Il faut qu’elle aille au bout. Il y a beaucoup de femmes qui subissent cela dans la sphère publique ou privée. Parce qu’elle le fait, elle donnera du courage à toutes les autres. »
« On se rend compte que l’algorithme va mettre en avant des commentaires masculinistes»
Un algorithme friand de commentaires masculinistes
Mais alors, si l’on observe d’un côté une féminisation de certains domaines, dont le sport, dans le même temps, les femmes restent encore davantage réduites à des critiques visant leur physique, lorsque le sujet n’a absolument rien à faire sur la table.
Victor Abel Gagné est président de la Ligue des droits de l’Homme. Il déclare : « Nous sommes dans un monde qui hyperexpose les sportifs et les artistes. Je serais tenté de dire qu’il ne faut pas être sensible à la critique. Le problème, c’est que l’algorithme tend à mettre en avant ce qui fait mal. Comme ces commentaires seront commentés, notifiés, ils remontent, et c’est la difficulté. On se rend compte que l’algorithme va mettre en avant des commentaires masculinistes et, en face de cela, on a des comptes de femmes engagées, féministes, qui sont soit invisibilisées, ou sur lesquelles une haine déferlante s’abat. Et on est sur deux poids, deux mesures. »

Une avancée féministe qui en dérange certains
La visibilisation des commentaires masculinistes est, elle aussi, dénoncée par la sénatrice Évelyne Corbière, qui analyse le phénomène ainsi : « Par le passé, on a eu une conquête féministe et, derrière, une tentative de retour en arrière. Là, on a une montée constante de la violence et des rapports qui pourraient être encore plus genrés que par le passé. Il y a ces deux phénomènes qui cohabitent. »
La réaction à l’avancée du combat féministe est bel et bien enclenchée, comme en témoigne la montée des masculinistes sur les réseaux sociaux. Pour autant, il serait injuste d’omettre entièrement l’évolution du droit, de la place et de la parole des femmes dans notre société.

Des victimes qui ne se laissent plus faire
« On a des femmes qui sont connues, qui sont célèbres et qui osent dénoncer les attaques et le cyberharcèlement qu’elles subissent, donc ça, c’est déjà un point fort. À une autre époque, on avait peur de le dire, parce qu’on pouvait être blacklistées, jugées hystériques, etc., et ensuite n’être plus réduites qu’à un statut de victime, tandis que le public perd de vue le talent, la compétence, la réussite de ces femmes exemplaires. Et c’est difficile de reprendre la casquette qu’elles ont pu avoir avant la dénonciation des faits. » note Évelyne Corbière.
La libération de la parole, que l’on impute historiquement au mouvement MeToo, a créé une onde de choc. Non sans conséquences évidentes, l’espace public s’est habitué progressivement à voir ces femmes victimes de violences relever la tête pour témoigner, dénoncer, pointer du doigt.
Alors, ce sont aussi des mouvements de soutien qui émergent aujourd’hui lorsqu’une personnalité telle que Léa Fontaine se fait lyncher publiquement. « Toush pa nout Léa », publie le président du Comité régional olympique et sportif (CROS), là où Teddy Riner poste : « Léa, je veux d’abord te dire que je suis avec toi. »
Ces soutiens sont importants. Car si les cas de dénonciations de violences sexistes et sexuelles se multiplient dans la sphère médiatique, il ne faut pas tomber dans ce qu’Évelyne Corbière Naminzo qualifie de « banalisation des discours ». Ce qui est arrivé reste et restera scandaleux, au nom de toutes les autres attaques de masse subies par ces femmes sur des critères aussi aberrants que problématiques.
Sarah Cortier



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