A propos de la conférence régionale de l’ESS – 29 nov. 2022

ESS

LIBRE EXPRESSION

Le dossier en demi-teinte de Franck Cellier paru la semaine dernière à propos de la Première conférence de l’économie sociale et solidaire éveille en moi le sentiment que sous des habillages qui se présentent plus colorés et plus attrayants, on n’est pas loin de reconstruire ou de perpétuer une de ces bureaucraties collectives dont sont friands les institutionnels réunionnais.

Trop de décorum, trop d’officialité, trop de conformisme protocolaire, pour restituer la formidable énergie créatrice et démocratique qui vibre et palpite sur les marges de nos sociétés. L’article me renvoie paradoxalement à la fois aux modestes et discrètes rencontres de convergences des mouvements alternatifs et expérimentaux, aussi bien qu’aux retentissants échecs des politiques de la ville et de leurs conseils citoyens…

Circonspectes non sans raison à l’égard de l’idéologie électorale dominante, les structures figées de l’ESS semblent bien trop tributaires de leur attente des homologations officielles pour espérer entraîner l’élaboration d’une politique réellement innovante, dont les visées pragmatiques, s’appuyant sur l’initiative et l’expérimentation économiques à peine assoupies, pourraient contribuer à la recomposition d’un « savoir social » perdu et à la restauration des liens sociaux jadis constitutifs de la société créole.

Pour tout dire, ces agencements précautionneux semblent noyés dans la confusion économique et culturelle ambiante, nourrie par le « syndrome de la goyave de France » dont on ne se débarrassera plus jamais. Le dossier de Franck laisse à peine entrevoir l’évolution plus que tumultueuse et chaotique de la Chambre de l’ESS, apparemment reprise en main par la Région, alors qu’aujourd’hui un salarié réunionnais sur dix relève de l’ESS et que selon les experts, « de nombreux besoins ne sont pas pris en charge par le secteur marchand ».

Aboutissement d’une histoire de plusieurs années, la mention de ces deux prix, octroyés pour toute récompense, ce qui me paraissait plutôt quantitativement indigent, m’a donné envie de rédiger ces quelques notes. Elles ont été générées par ailleurs par ces « rencontres de convergences » des mouvements alternatifs et expérimentaux mentionnées plus haut. Elles n’ont d’autres prétentions que celle d’une modeste contribution à un débat dont l’importance reste à établir.

L’énergie et la conscience

Il serait absurde de nier la croissance et l’élévation spectaculaires du niveau de vie réunionnais, au cours de ces trente dernières années, dûs aux apports métropolitains, européens et mondiaux. C’est bien ce contexte qui demeure favorable qui permet de tenir les propos exprimés dans ces lignes.

Cela étant, les problèmes que posent les impasses économiques et sociales sont devenus aujourd’hui tout aussi réels. Ils ne sont à l’évidence pas spécifiques à La Réunion. Ils engendrent — un peu partout dans le monde — des dynamiques collectives qu’on avait oubliées depuis 50 ans et qui tentent d’esquisser les squelettes de « projets de société » redevenant crédibles.

Ces problèmes tourmentent — et mobilisent parfois — les franges les plus conscientes de nos sociétés : perturbations profondes du climat, gaspillages et raréfaction des ressources, dégénérescence de la biodiversité, altération des liens sociaux, appauvrissement des populations et dégradation des niveaux de vie, urgences sociales permanentes et insolubles, réalités sans doute éclatées, mais provocatrices de cette multitude de réactions qui dessinent les contours bien sûr encore incertains d’alternatives, frappées pour la plupart d’intérêts que l’on ne conteste plus.

Sociale, économique, pédagogique, civique, culturelle : on est loin de la succursale, plus ou moins « éthique et non bankable » de la société marchande qu’est devenue l’ESS. On se trouve plutôt au cœur de la gestation d’alternatives radicales, même si elles demeurent incontestablement limitées.

Ma conviction personnelle de « Réunionnais de cœur et de réflexion » : À l’instar de tant de populations sur cette planète, bien loin d’être dépourvus d’intelligence, d’énergie et de force d’initiative, les Réunionnais sont contenus dans le fénoir par le type même d’évolution qui s’est imposée ici sans que personne n’en discute jamais le bien-fondé et qui les plombe. Ils disposent pourtant eux-mêmes des capacités de leur propre développement. Ils sauraient le générer par eux-mêmes, si les conditions leur étaient données de l’épanouir, au-delà des étranglements technocratiques et institutionnels produits par des politiques dont on voit toujours qu’elles sont mises au service de l’intérêt des sommets de hiérarchies « de tout poil », transnationales ou locales, trop souvent manipulatrices et qu’ils ont la faiblesse difficilement évitable de tolérer.

Les questions se posent en abondance. Loin d’être superflues, elles orientent à long terme les modes et les contenus des décisions à échafauder. Quelques unes s’imposent d’elles-mêmes :

• Comment le savoir technique et l’énergie politique peuvent-ils être mis au service de l’initiative des individus, des entreprises, des associations, etc. sans la négation de la nécessaire solidarité, si difficile à rétablir aujourd’hui ? 

• Comment les diverses initiatives, qui émergent en permanence d’une population distante des institutions et devenue méfiante à leur égard, pourraient-elles mieux nourrir les aspirations à l’action et à l’engagement, à la responsabilité personnelle, à l’éducation critique et civique de la société et des citoyens ? 

• Comment pourraient-elles contribuer à proscrire la posture de spectateurs impuissants face à des mutations sociétales qui nous dépassent et nous ébranlent ? 

• Comment l’intelligence créatrice, et ses soutiens techniques, symboliques et financiers, pourraient-ils entraîner la conscience indispensable des liens collectifs sur l’île ? Comment pourraient-ils favoriser une démocratie active (et non uniquement électorale), évitant de piéger tout un chacun dans des entrelacs d’intérêts purement et simplement matériels et individualistes ? 

• Comment l’attention aux processus mis en œuvre pourrait-elle se mesurer de façon convaincante à la dictature de l’utilitarisme immédiat et des solutions imposées, voire même des injonctions autoritaires, dues aux crises successives qui nous menacent (climatique, énergétique, sanitaire…) et perçues par tant de citoyens comme parfaitement oppressives ?

L’inventaire n’est pas clos…

Au-delà des enjeux économiques immédiats, il m’apparaît que la réflexion devrait s’orienter vers les dimensions psychosociales, culturelles et anthropologiques du développement, généralement considérées comme accessoires. Elles existent pourtant, vivantes et indispensables. Il faut ouvrir les yeux !

Perspectives possibles

• On peut à l’évidence envisager l’avenir de La Réunion de multiples façons. La plupart s’inscrivent probablement dans une complémentarité raisonnable, respectueuse des délicats enjeux en cours, englobant la complexité des intérêts matériels et symboliques qui travaillent de l’intérieur toute société humaine.

• Sans prétention aucune, la présente note s’attache à exposer un aspect particulier, celui des expérimentations proposées comme alternatives à approfondir, face aux impasses multiples dans lesquelles la société réunionnaise parvient si souvent à s’engluer. Elle s’appuie sur une lecture de la contestation, en tant que manifestation plurielle des échecs institutionnels (relatifs) subis tant sur le plan économique que sur le plan social, politique de la Ville et des quartiers, politique de l’aménagement, politique des transports et des déplacements, etc. Le regard que l’autorité -départementale ? régionale ?- pourrait porter sur ces « laboratoires sociaux en voie d’expérimentation » est certes incertain. Mais il devrait se focaliser sur l’exemplarité de la citoyenneté active et transformatrice (ou en tout cas d’une de ses formes possibles) qu’impliquent ces espaces alternatifs.

• Cette note suggère donc de manifester un intérêt soutenu à l’égard d’une vision de la Société  – un projet sociétal de reconquête des valeurs humaines, des liens sociaux, de la citoyenneté engagée et active, en s’appuyant sur les initiative de groupes et collectifs existants et en les encourageant par des moyens et des procédures adaptés à leurs projets. Il s’agit bien de considérer ces acteurs comme « initiateurs et commanditaires de leurs expérimentations et de leurs recherches » dans lesquelles ils ne sont jamais « objets », mais instigateurs et créatifs. 

• Il s’agit bien d’accorder un appui volontaire, actif et non récupérateur aux acteurs militants engagés dans l’élaboration concrète de ces projets expérimentaux et de ces « ateliers du changement », avec l’engagement et la volonté explicites d’un évitement absolu de toute manipulation, récupération ou marginalisation, tentation permanente des détenteurs de tous les pouvoirs, quels qu’ils soient.

1 • Un concept fondamental :

Avec les encouragements d’une autorité publique ouverte, la démarche initiale est de s’appuyer sur l’intelligence sociale collective, et de disposer d’un outil permettant d’en détecter, dans la société réunionnaise, les facteurs favorables à l’expérimentation en matière de productivité de la démocratie et d’un « projet de société » qui en reflète pleinement la cohérence (économique, culturelle, sociale).

• Une multitude d’initiatives sont menées constamment par des groupes, des collectifs, de minuscules associations. 

• Ces groupes sont composés de personnes qui agissent en citoyens visionnaires responsables.

• Ils sont implicitement ou explicitement porteurs d’un projet de société susceptible de concerner une partie au moins de la population réunionnaise.

• Ils sont engagés dans des expérimentations alternatives, promotrices de valeurs et de sens pour un « monde de demain » reconstructeur de la citoyenneté. On peut penser qu’ils sont de ce point de vue symptomatiques d’une transition de la société réunionnaise à la recherche d’alternatives aux modèles actuels décevants de l’asthénie sociale et du mal-développement.

• Ils manquent généralement des moyens matériels, financiers, terrains et locaux…

La démarche est clairement de considérer leur propre expérience comme le matériau de toute recherche. La finalité poursuivie doit être de dégager de nouvelles perspectives dans leur rapport au travail, au territoire et à ses aménagements, à toutes les formes de micro-économies, aux modes de citoyenneté et d’organisation collective… 

2 • Mise en œuvre

Il s’agit secondement de repérer et de caractériser, parmi ces multiples groupes et initiatives à tendance alternative, les laboratoires sociaux, promoteurs à un titre ou un autre d’un mode de citoyenneté active, proche du quotidien des gens.

Exemples possibles en vrac, parmi beaucoup d’autres. Il ne s’agit pas simplement d’établir un inventaire, probablement déjà effectué au moins partiellement. On s’attachera ici aux conditions d’une mise en œuvre concrète :

A – Généralisation des initiatives vouées à la récupération systématique de matériaux et créatrices de toutes les formes possibles d’économie circulaire : verre – matériel informatique – tissus et textiles – métaux – électroménager et l’ensemble des produits de l’obsolescence de la consommation…

B – Toutes les expériences tournées vers les modes de vie fondamentaux, vers l’agroalimentaire, vers le développement d’une semi-autonomie : jardins familiaux – éco-villages – cultures biologiques – permaculture – groupes « planter pour manger » – collectifs se consacrant à la polyculture et à l’élevage, écologiques et autonomes – fermes pédagogiques…

C – Toutes les expériences alternatives promotrices de protection et d’entretien de l’environnement naturel et de la biodiversité – sylviculture – plantation d’essences locales endémiques – reforestation – réaménagement de terrains en friche ou à l’abandon.

D – À cet ensemble composite, il faut ajouter cette poussière de collectifs qui conjuguent à la fois l’engagement personnel, quotidien, concret et réel, avec le débat public, que l’on dénomme dans leurs milieux « ron kozé », tels que :

• L’engagement pour une éducation épanouissante : un enseignement qui n’est pas voué exclusivement à la formation de bons producteurs et de dociles consommateurs – avec la référence à des chercheurs actuels ou à des modèles éducatifs reconnus et réputés qui incitent à une réflexion novatrice. Parmi eux : Freinet – Rogers – Neil – Illich – Montessori – Krishnamurti … 

• Les articulations multiples de la santé et de l’environnement : un secteur d’engagement gigantesque et vital, qui comprend la production alimentaire et énergétique, le respect de la terre et de la biodiversité, la lutte réelle anti-gaspillage, la préservation active du climat et de l’environnement proprement dit. Avec leurs répercussions sur la « qualité de vie », génératrice d’une amélioration globale de la santé individuelle et publique.

• La justice et la solidarité : une lutte toujours renouvelée contre les malfaiteurs soi-disant respectables et installés ici dans nos institutions dirigeantes – la dénonciation permanente des inégalités sociales et les irrégularités de l’accès aux droits pour tous. 

• L’économie et la démocratie : la vie chère – la réhabilitation de la production locale – les politiques sociales et la dépendance – les répressions anti-démocratiques – la lutte anticolonialiste – vivre et travailler au pays. 

• L’identité – le patrimoine – la culture : l’Histoire et l’étouffement intolérable, continu et encore actuel de la mémoire des colonisés par la parole dominante — la sauvegarde et la mise en valeur de notre patrimoine culturel, architectural, immatériel — la mobilité et le retour des Réunionnais au pays — les droits des artisans — l’accès à la culture. 

E – Précurseurs des mouvements alternatifs émergeant sur l’île et à côté d’eux, on connaît (sans y prêter une réelle attention) les antennes locales de mouvements citoyens internationaux, qui mobilisent les personnes probablement parmi les plus conscientes pour des causes toutes orientées vers une société « soutenable » et toutes activement critiques à l’égard des orientations qui entravent le développement humain et plombent les populations. (Exemples en passant : ATTAC – Alternatiba – ATD Quart Monde – …)

• L’observation incite à repérer une triple tendance relative à la quasi totalité de ces expériences, quelles que soient leur intelligence et leur pertinence dans le contexte actuel:

1* L’atomisation de cette mobilisation qui tend à s’éparpiller en de multiples groupuscules microscopiques

2* L’absence de toute influence et de tout impact sur les évolutions sociétales, par manque de moyens et de reconnaissance

3* L’absence totale de débat collectif et médiatique de fond à propos des propositions qui y sont élaborées et expérimentées.

3 • Reconnaissance – valorisation – accompagnement 

La mission assignée à l’autorité publique doit être de prendre en considération les microstructures expérimentales, les mini-laboratoires  sélectionnés, les espaces alternatifs, de les valoriser, de les « accompagner », d’envisager d’en évaluer l’impact et les perspectives…

Conditions absolues de réussite de ces expérimentations : Fournir, à celles qui sont ainsi considérées, les moyens de cet accompagnement – encouragement en contribuant à développer leur capacité d’agir dans cinq directions. Trois de ces moyens ont une destination interne (technique, administrative et financière). Deux autres sont directement orientés vers leurs interactions avec l’environnement.

a • Sur le registre technique : Ces laboratoires de l’expérimentation et du changement doivent être assurés des connaissances, des compétences, des savoir-faire d’une expertise relative à leur domaine d’engagement (consultation de techniciens, ateliers économiques, d’aménagement, ou de…), garanties de l’apport d’une valeur ajoutée lisible…

b • Sur le registre administratif : Toutes les structures de l’expérimentation et du changement doivent pouvoir disposer d’un accès officiel aisé, voire facilité, aux connaissances et à la maîtrise des procédures, des dossiers et des démarches administratives de gestion des actions et des projets engagés.

c • Sur le registre financier : En matière de mobilisation et de projets de taille importante et de longue haleine, les laboratoires de l’expérimentation et du changement doivent pouvoir bénéficier de fonds d’investissements et de participations, mais surtout avoir accès à la pratique de données budgétaires et comptables claires, afin d’en saisir la complexité et d’en assurer la pleine  responsabilité. 

On doit penser que les espaces alternatifs créés dans cette logique d’une expérimentation encouragée n’ont pas vocation à rester marginaux. Pour s’inscrire dans la continuité et dans la perspective sociale et solidaire, ils devraient bénéficier des interactions positives avec les institutions administratives, les pouvoirs publics, les structures socioculturelles, la recherche universitaire, etc.

d • Sur le registre démocratique : Ces laboratoires doivent donc être incités à contribuer, à terme, à l’élaboration responsable des décisions publiques qui les concernent et qui intéressent les secteurs d’activités ESS dans lequel ils sont engagés (rencontres, argumentations, débats avec les décideurs, évaluations progressives, votes indicatifs, éléments de démocratie semi-directe : droits populaires d’initiative locale et de référendum local…)

e • Sur le plan pédagogique – andragogique : Ces laboratoires de l’expérimentation et du changement représentent des espaces de formation et de conscientisation civique. Ils doivent bénéficier des outils et des démarches appropriées. Leurs pratiques sont susceptibles d’esquisser concrètement des réponses à des questions fondamentales, telles celles de « l’utilité sociale », du pouvoir social d’agir de chacun et de son/ses groupe/s d’appartenance, des principes de la collaboration non fictive des habitants, de l’intégration sociale des segments de la population marginalisée par les politiques de prestations sans contrepartie, des statuts sociaux et de la citoyenneté active de toutes et tous. Elles peuvent donc faire l’objet d’informations et d’échanges avec des personnalités extérieures, d’un dialogue permanent avec les acteurs institutionnels, de démarches structurées de formation populaire. 

La CRESS y trouverait là un terrain d’actions et de promotions qui lui octroieraient une consistance réelle, enfin reconnue, sans la nécessité d’aucun affichage de prestige.

Arnold Jaccoud / [email protected]

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