Dans la commune de Trois-Bassins, à La Réunion, producteurs, citoyens et acteurs locaux expérimentent une Sécurité sociale de l’alimentation (SSA). Entre circuits courts, monnaie locale et gouvernance partagée, le projet dessine une nouvelle manière de penser l’accès à une alimentation de qualité, ancrée dans les réalités du territoire.
Ce jeudi 2 juillet, dans le cadre de l’expérimentation « Tous à Table ! », menée principalement par Asso peï , nous assistons à une réunion dont la réflexion tourne autour du suivi des professionnels et des critères de conventionnements à décider pour la mise en place de ce projet.
En quelques mots, c’est expérimenter une nouvelle manière de penser l’alimentation : plus juste, plus durable et surtout plus solidaire. À l’origine, ce projet né en métropole, c’est alors qu’ici à Trois-Bassins, ils sont les premiers des outre-mer à lancer l’idée de manière active.
Une innovation démocratique avant d’être
alimentaire
Et si l’on pouvait repenser notre manière de produire, d’acheter et de partager l’alimentation ?
Loin d’un modèle figé, le projet expérimente une nouvelle gouvernance alimentaire où chacun participe à la définition des règles. Une démarche qui cherche autant à soutenir l’agriculture locale qu’à garantir un accès équitable à une alimentation de qualité pour tous.
Dans la salle de réunion, les échanges sont nourris.
Sont présent(e)s : Géraldine Fatol (productrice : Les produits de Michelle), Marie-Michelle Fatel, vice-présidente de l’APTF (association des producteurs et transformateurs fermiers), Rachel Boyer (agricultrice bio), Emilie Gallet de l’association « Soliker » et membre de l’Asso Pei , Julie Gendron de l’association « Le pied à l’étrier » et l’Asso Pei, Aurélie Honore, animatrice de la Case Rurale (Ville de Trois-Bassins), Jane Delché de la Croix-Rouge, Léa Pons de l’association « Nout Moné », et Lénaïc Velut, représentant de la ville pour le projet « Petites villes de demain » et enfin Pascale Lebret, habitante de Trois-Bassins.
Tous confrontent leurs points de vue et travaillent à concevoir collectivement un nouveau système alimentaire.
Ce jour-là sont discutés les critères de conventionnement des producteurs et des distributeurs. Ils ne sont pas décidés par une institution ou un cahier des charges imposé d’en haut mais émergent progressivement des discussions, des désaccords et des compromis entre les acteurs quotidiens du territoire.
Les grands principes décidés devront pouvoir évoluer avec l’expérience et le temps. Les participants insistent d’ailleurs à plusieurs reprises sur ce point. La future SSA sera un dispositif vivant, réévalué régulièrement, capable de s’adapter aux réalités locales plutôt que de les contraindre.
« On ne sait pas encore tout. Il y a des choses qu’on découvrira en expérimentant. Dans un an, on sera peut-être autour de cette même table pour modifier les critères » dit la directrice de l’association « Le pied à l’étrier ».
Produire local avec les limites du territoire
« On ne pourra pas nourrir toute l’île avec la production locale. Il faut être réaliste »
La phrase tombe en début de réunion, les discussions qui suivent montrent une volonté forte de privilégier la production locale. Pourtant, personne n’idéalise la situation, tous reconnaissent que la production agricole réunionnaise ne permet pas aujourd’hui de nourrir l’ensemble de la population. Il faut donc composer avec cette réalité.
Le périmètre retenu privilégie d’abord les producteurs de Trois-Bassins, de La Saline, de La Chaloupe et du bassin de Saint-Paul. Le projet affirme clairement sa préférence pour les circuits courts. L’idéal reste une relation directe entre le producteur et le consommateur, cependant, les producteurs rappellent qu’ils ne pourront pas assurer uniquement de la vente directe. Entre le travail des champs, les récoltes et les marchés, le temps manque.
Le rôle des bazardiers et des petits commerçants est alors reconsidéré. Plutôt que de les opposer aux producteurs, les participants imaginent une complémentarité. Le circuit pourra donc intégrer un intermédiaire, à condition qu’il reste unique. L’enjeu est d’éviter les longues chaînes de distribution qui éloignent producteurs et consommateurs.
Réinventer la notion de « juste prix”
L’une des discussions les plus riches porte sur la rémunération des producteurs. Faut-il vendre au même prix sur le marché et chez le commerçant ? Le distributeur peut-il appliquer une marge ? Jusqu’où ?
Les avis divergent : « Moi, je trouverais normal que ce soit un peu plus cher chez le bazardier. Il travaille aussi » dit Léa Pons. « Il ne faut surtout pas que le producteur soit celui qui perde dans l’histoire » renchérit Rachel Boyer, agricultrice bio.
Rapidement, le groupe s’accorde sur un principe fondamental, il n’existe pas de prix unique. Il dépend des saisons, des volumes produits, des aléas climatiques ou encore des fluctuations de l’offre et de la demande. Les producteurs souhaitent conserver cette liberté d’adaptation. En revanche, tous s’accordent sur le fait que la SSA ne doit jamais conduire à une baisse artificielle de leur rémunération.
Le futur « Conseil des Gourmets » (instance collective réunissant citoyens bénéficiaires, producteurs, et acteurs du système alimentaire, chargée de suivre, ajuster et évaluer le fonctionnement de la SSA), pourrait ainsi assurer une veille sur l’équilibre entre accessibilité alimentaire et rémunération agricole, sans jamais fixer administrativement les prix.
Une alimentation choisie, pas imposée
Contrairement à certaines politiques nutritionnelles, la future SSA refuse toute logique culpabilisante. Une discussion autour des confitures en devient presque philosophique, « Qui sommes-nous pour dire qu’une personne n’a pas le droit de manger une confiture de temps en temps ? » dit Pascale Lebret, habitante de la ville de Trois-Bassins. Une autre participante raconte les ateliers menés avec des diététiciens « Ils disent toujours la même chose aux enfants : on peut manger de tout. Ce qui compte, c’est la fréquence ».
Le projet ne cherche pas à interdire certains produits, il privilégie les productions artisanales, les produits peu transformés, les fruits et légumes de saison, tout en laissant aux bénéficiaires la liberté de leurs choix.
Pour conclure Emilie Gallet proclame « La SSA, c’est donner les moyens de bien manger. Pas dire aux gens ce qu’ils doivent manger. »
Les échanges se poursuivent autour des productions animales du type : comment définir un élevage respectueux ? Les participants évoquent les cinq libertés du bien-être animal : absence de faim, de douleur, de stress, possibilité d’exprimer les comportements naturels…
Mais les producteurs rappellent les contraintes de l’élevage réunionnais « Ce n’est pas parce qu’un animal est en bâtiment qu’il est forcément mal traité ». Le groupe cherche alors un équilibre entre exigences éthiques et faisabilité « On ne veut pas exclure les producteurs locaux. On veut les accompagner ».
Même les questions liées à l’abattage rituel halal sont abordées, illustrant la volonté d’inclure les différentes pratiques alimentaires dans le futur dispositif.
Une monnaie locale au service de la transition
Le fonctionnement de la SSA reposera également sur la monnaie locale le « Tikatsu ». Les bénéficiaires disposeront d’une enveloppe dédiée, permettant d’acheter les produits conventionnés auprès des producteurs et distributeurs partenaires. Au-delà du simple moyen de paiement, cette monnaie devient un outil de développement territorial.
La future Sécurité sociale de l’alimentation de Trois-Bassins souhaite reconstruire des liens de solidarité entre producteurs et consommateurs.
« On avance avec ce qu’on est. On ne sera jamais parfaits. Mais si on arrive déjà à mieux manger, à mieux rémunérer les producteurs et à faire travailler ensemble les habitants du territoire, ce sera déjà énorme ».
Dans une époque où les politiques alimentaires cherchent souvent des solutions clés en main, l’expérimentation réunionnaise, elle prend le parti de l’intelligence collective. Ici, l’innovation ne réside pas dans une technologie ou un nouveau dispositif administratif, mais dans la capacité d’un territoire à inventer lui-même ses propres règles pour construire une alimentation plus juste, plus locale et plus résiliente.
Du projet « Tous à table ! » au Karfour Agrikol
Ce vendredi 3 juillet au matin, en parcourant les allées du Karfour Agrikol, évènement organisé par l’Association des Agriculteurs de Saint-Leu, impossible de ne pas penser au projet « Tous à table ! ».
Les deux projets mettent en lumière celles et ceux qui font vivre l’agriculture réunionnaise, perpétuent les savoir-faire locaux et cultivent les traditions de l’île. D’un côté comme de l’autre, le même fil conducteur, celui de remettre l’alimentation locale au cœur de nos vies, valoriser celles et ceux qui cultivent notre territoire et créer des espaces de rencontre entre producteurs, habitants et acteurs locaux.
Le Karfour Agrikol incarne pleinement cette dynamique. Pendant trois jours sur la Place du Foirail à Piton Saint-Leu, producteurs, artisans, professionnels du monde agricole et visiteurs se retrouvent dans une ambiance conviviale pour partager les mêmes causes.
Okeana Hertkorn













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