Encens, cercle de femmes, photo Ysabelle Gomez

[Société] Reprendre son pouvoir et se reconnecter à des choses simples

CERCLE DE FEMMES

Elles sont en quête de sens, d’une complicité féminine accrue, de sororité. Elles veulent se reconnecter à la nature, à la Terre, aux cycles des saisons et de leur corps. Des femmes à la Réunion se rassemblent entre elles en différents points de l’île. Reportage à l’Entre-Deux, sous la lune « de sang ».

« Mais en fait, c’est quoi ce cercle de femmes? » La question est lancée par une participante, la soixantaine. C’est la première fois qu’elle participe au rendez-vous mensuel du groupe. Le feu brûle à l’arrière de la case créole de l’Entre-Deux, à l’entrée du boucan. Une dizaine de femmes sont réunies à l’occasion de la pleine lune de ce lundi 16 mai 2022. Une pleine lune rouge, dans le signe du Scorpion, qui coïncide avec une éclipse de lune. « Moi, je viens depuis une dizaine d’années, la première fois il pleuvait, on avait fait ça en intérieur, à Manapany, j’étais repartie en me disant, ‘ouai, bof’. Et puis, dès le lendemain et à chaque fois que je suis retournée, je me suis rendue compte que ça me faisait du bien », témoigne Léa.

Ce soir, il y a plusieurs nouvelles, non initiées. Elles se demandent un peu ce qu’elles sont venues chercher. Le contact avec d’autres femmes, la célébration de la lune, des cycles, de la nature. Pour d’autres, c’est l’invitation d’une amie, le bouche à oreille qui les a motivées. Ou encore la conférence de l’anthropologue réunionnaise Jacqueline Andoche sur la féminité « du balai au smartphone ».

« Mon mari était aussi à la conférence, quand j’ai dit que je venais au cercle, il a voulu prendre la voiture et ma tendu le balai », s’amuse une autre face aux questions de son mari.

Bougies aux quatre points cardinaux

Chacune remercie, tasse de thé à la main, explique les raisons de sa présence, quand son tour arrive. Elles sont assises à même le sol en cercle, sur des coussins. Le bâton de parole, avec plumes et nœuds de tissus, circule de mains en mains. Les bougies déposées aux quatre points cardinaux et le feu éclairent d’une lumière douce, des gouttes de pluies fines tombent par moments.

La discussion prend rapidement une tournure plus intime. Les femmes ne se connaissent pas pour une majorité d’entre elles, mais se sentent à l’aise. Elles ont tous âges, viennent de milieux différents, osent pour la première fois pour certaines parler sans tabou de ressentis qu’elles ont. De leur corps qui vieilli, de leur rapport avec leur mari, leurs enfants, des contraintes qu’impose sur elles le regard de la société. L’une d’elle, 32 ans, en couple, a du mal avec les injonctions à devenir mère alors qu’elle ne veut pas d’enfant. Une autre, la cinquantaine passée, avoue face au groupe son sentiment parfois de se sentir étrangère à ses propres enfants, aux tempéraments très différents du sien. Une troisième voit ses enfants grandir, quitter prochainement la maison et craint le ‘syndrome du nid vide’. Elles se répondent, s’écoutent, s’interrogent.

Redonner du sens

« C’est un moment où on peut libérer la parole. Il y a des choses très féminines dont on ne parle pas quand il y a des hommes », explique Jacqueline Andoche qui termine actuellement un livre sur les cercles de femmes. Depuis sa découverte de ces rassemblements en 2015, l’anthropologue a participé à de nombreux cercles, à la Réunion mais aussi ailleurs dans le monde, comme au sein de la tribu amérindienne algonquin où les cercles ne sont pas forcément non-mixtes.

Elle s’est beaucoup renseignée, sur les différents mouvements qui ont émergé à partir du milieu du 20e siècle. Les tentes rouges, les moon mothers autour de la figure de Miranda Gray. Elle évoque ces cercles qui s’inspirent selon elle des traditions amérindiennes pour la plupart, qui viennent d’un besoin de redonner du sens qui se perd dans un quotidien où il faut sans cesse répondre aux injonctions à faire de plus en plus vite.

« L’occidentalisation, la colonisations ont effacé un peu ces traditions« , raconte l’anthropologue. « A partir du 20e siècle, les européens imposent un certain mode de vie qui se généralise à travers la planète et entraine le développement de la société de consommation. Il n’y a plus de différence entre homme et femme, il faut travailler, travailler, produire. Après la seconde guerre mondiale, ce système se développant, les femmes ne trouvent plus leur place. Elles se sont vues instrument de production au service de l’homme dans une société patriarcale et ont eu le besoin de célébrer leur identité de femme, le féminin sacré, de se retrouver en cercle. »

« Les sorcières c’était juste des femmes qui soignaient »

Après les échanges, l’hôte du lieu reprend le bâton, propose à chacune des participantes d’inscrire sur un bout de papier les choses dont elle veut se défaire dans sa vie : une obsession sur les informations liées au covid, une addiction à la cigarette, un rapport compliqué avec un père. « Toute personne ou toute chose avec laquelle vous avez une relation déséquilibrée », résume Jacqueline Andoche. « Vous pouvez aussi inscrire votre propre nom car c’est très rare que l’on soit totalement en paix avec soi-même », poursuit-elle. Chaque participante jette ensuite son petit papier dans le feu et le regarde se consumer.

L’hôte distribue des feuilles où sont inscrites des célébrations aux quatre éléments, rattaché chacun à une direction, nord, sud, est, ouest. La mer, le feu, la terre, l’air. Elles lisent ensemble les textes, avant de chanter au son des tambours que certaines ont amenés. Elles entonnent un chant pour célébrer la pluie. Exactement à ce moment, celle-ci se met à tomber avec force. Le cercle se termine sur un repas partage.

Deux femmes discutent entre elles. « Le cercle en soi, c’est rien d’extraordinaire, on n’a pas dansé nues autour d’un feu ou fait des incantations, on s’est juste retrouvées », pointe Léa. « Quand tu lis le livre de Mona Cholet, « Sorcières », tu te rends bien compte que les sorcières c’était juste des femmes qui soignaient », répond Marion. « On en revient aux tisaneuses, le savoir de soigner avant revenait aux femmes », poursuit la première. « Le cœur du sujet aujourd’hui pour les femmes, c’est de reprendre leur pouvoir. »

« Le cycle des femmes est calé sur la lune »

Un pouvoir qu’elles se réapproprient progressivement par une reconnexion à des choses simples. Au corps, à la terre, aux éléments, aux cycles des saisons, des lunes. « La lune c’est vraiment le symbole de la féminité », souligne une participante. « Le cycle des femmes est calé sur celui de la lune : elles ont leurs règles tous les 28 jours, la lune a un cycle de 28 jours. Ca reconnecte au corps. »

Depuis quelques mois, voire quelques années, de plus en plus d’initiatives de ce genre émergent. Car elles répondent à un réel besoin. Pour Jacqueline Andoche, les cercles de femmes sont amenés à l’avenir à se développer. Pour l’heure, toutes femmes ne fréquentent pas les cercles, constate-t-elle de par son expérience. « Ce sont souvent des métropolitaines qui ont perdu leurs traditions ancestrales. Ou bien des Réunionnaises plutôt intellectuelles, de classe moyenne ou qui ont voyagé et recherchent une ouverture par rapport aux traditions. »

Ces nouvelles pratiquent se marient plus ou moins bien en fonction des pratiques religieuses, des habitudes et des croyances déjà existantes dans la société réunionnaise. « Par exemple, dans la religion musulmane, les femmes se retrouvent entre elles donc il n’y a pas de contradiction. Dans les cultures africaines ou malgaches, les femmes possèdent ça dans leurs traditions. Ce qui peut expliquer qu’elles viennent jusqu’à présent peu dans les cercles auxquels j’ai pu assister. Elles n’en ont pas besoin. Peut-être aussi qu’elles ne sont pas au courant. »

« Créer un nouveau lien homme – femme plus paisible »

« Ce n’est pas un mouvement féministe », tient à préciser Jacqueline Andoche. « Les féministes veulent devenir l’égal des hommes, elles sont dans une quête de pouvoir. Le féminin sacré, ce n’est pas du tout ça, c’est une complémentarité avec le masculin. C’est une énergie féminine qui se trouve à la fois en l’homme et en la femme. Le masculin sacré est en toute femme comme le féminin sacré est en tout homme. Ce n’est pas du tout féministe. C’est de créer un nouveau lien homme-femme plus paisible, constructif, dans l’intérêt de tous. »

Jéromine Santo-Gammaire

Photo : Ysabelle Gomez

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A propos de l'auteur

Jéromine Santo Gammaire

En quête d’un journalisme plus humain et plus inspirant, Jéromine Santo-Gammaire décide en 2020 de créer un média indépendant, Parallèle Sud. Auparavant, elle a travaillé comme journaliste dans différentes publications en ligne puis pendant près de quatre ans au Quotidien de La Réunion. Elle entend désormais mettre en avant les actions de Réunionnais pour un monde résilient, respectueux de tous les écosystèmes. Elle voit le journalisme comme un outil collectif pour aider à construire la société de demain et à trouver des solutions durables.

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