Notre balade à vélo nous a emmenés dans deux monuments du quartier des Goyaves à Saint-Joseph. L’un est historique, inscrit à l’inventaire depuis cette année : la Maison Bordet. L’autre est incontournable : le snack chez Belotte.
« Bonne nuit ! » Ce cri résonne comme un « au revoir ». Il est lancé par la passagère de la dernière voiture qui quitte la marine de Vincendo à Saint-Joseph. En ce début de nuit de lundi à mardi, la pluie menace. Nous venons de terminer notre frugal repas et sommes seuls sur le site. Les faisceaux de nos lampes balaient les alentours et éclairent quelques paires d’yeux de chats errants…
Errants comme nous, cyclo-journalistes qui venons d’apprendre par texto que le premier adjoint du maire, Gérald Kerbidi, s’est finalement décommandé du rendez-vous prévu le lendemain « pour des raisons indépendantes de sa volonté », précise le message du service de communication. Nous n’avons pas le cœur d’épiloguer sur cette nouvelle qui ternit la fin de notre première journée de vélo-reportage saint-joséphois.

Nous aurions aimé un kiosque, un feu de joie… Il nous reste le fracas des vagues qui s’écrasent sur la plage et ont découragé les pêcheurs du coin. J’ouvre un œil à chaque fois que les rafales font claquer la bâche au-dessus de nos hamacs. J’aperçois alors un ciel gris foncé, une mer sombre, un trait d’écume blanche derrière les silhouettes noires des arbres. Je le referme, l’œil. Et ainsi glisse la nuit.
Pas d’élu disponible mais « un bon maire »
Petit matin, petit café, petit rythme pour remonter jusqu’à la route nationale 2 et prendre la direction du retour vers la mairie de Saint-Joseph. Une averse nous pousse dans le refuge d’une boulangerie. J’insiste auprès de la com’ qui confirme qu’« aucun élu n’est disponible pour (nous) rencontrer ».
Tant pis, nous voulions l’interroger sur les priorités municipales du moment, sur le futur hôtel de Manapany, sur l’avenir d’un quartier comme la Passerelle et plus généralement sur les aménagements de la rivière Langevin dont le niveau des eaux est bien bas… Les quelques habitants croisés lundi étaient plutôt critiques vis-à-vis de la mairie alors que leur maire a été réélu largement et pour la cinquième fois cette année.



Mais cela ne fait pas un sondage. Il n’y a pas marqué Ifop ou Sagis sur les cadres de nos vélos. Le cyclo-journalisme se contente de peindre quelques points sur le tableau. Et quand nous nous arrêtons chez Belotte, nous ne savons pas encore qu’il va inverser la tendance. « Patrick Lebreton, c’est un bon maire. Souvent il vient ici. Il parle bien avec tout le monde. Il écoute tout le monde. Il boit un petit rhum avec nous »… Ça c’est Sylvio, alias Belotte, qui le dit : « C’est un bosseur, il a fait du bon boulot et un jour, il sera président de la Région. »
Bumidom et marche sur le feu
Belotte, c’était le ti nom gâté de son papa, décédé trop jeune quand lui n’avait que 17 ans. C’est le nom qu’il a donné à sa petite boutique du quartier des Goyaves au-dessus du centre-ville sur la longue rue Albert Lougnon qui se prolonge par le sentier de Roche-Plate dans le lit de la rivière des Remparts.
« Je n’ai pas réussi à être riche, ce n’est pas maintenant que je vais le devenir », confie-t-il pour qualifier le poids économique de son snack, ouvert de 9h à 22h. Souvent, c’est Madame qui lui dit de fermer boutique. Lui, il fait ça pour « s’occuper » : servir à boire, faire chauffer des bouchons et vendre quelques légumes…




Il maintient le lien social, il commente l’actualité : le foot, la drogue, le temps qui passe. Et il raconte sa vie : Une vie d’exilé du Bumidom qui ne regrette rien de ses quinze ans passés dans l’Est de la France à conduire des camions jusqu’en Turquie. Une vie pieuse également à son retour dans son île : « Je marche sur le feu. Attendez avant de partir. Je vous montre »… Il sort la photo plastifiée de ses fils et lui en train de traverser le brasier du temple. Fierté familiale.
Alors que son client catholique disserte avec Belotte des détails du carême en fonction des religions — « Ne faites pas l’amour, ni la guerre » — nous partons en promettant de revenir. On revient toujours chez Belotte.
Nonchalamment, nous remontons la rue jusqu’à l’ancien rond coq en évoquant les habitants de Mahavel qui sont venus habiter ici après le terrible éboulement de 1965. Hier nous évoquions ceux de Cap Blanc en amont de la Rivière Langevin qui ont eux aussi déserté leur village. Combien de temps ceux qui s’en souviennent seront-ils encore là pour en parler. Qui raconte cette histoire ?
Vie de dalmatien : de SDF à châtelain
Fin de la nonchalance. Allons explorer, justement, un coin d’histoire à deux kilomètres de là. C’est une maison étonnante. En passant sur la route qui monte à la Plaine des Grègues, on la voit à peine. Elle apparaît dans toute sa splendeur quand les cannes sont coupées avec son toit rouge et ses hauts murs couverts de bardeaux.
Lambrequins, grand domaine, elle impressionne. Comment y accède-t-on ? En quelques coups de pédales, nous arrivons à sa hauteur, empruntons le chemin d’accès et là, devant le portail, un jeune homme nous souhaite la bienvenue. « Bien sûr que vous pouvez la prendre en photo et venir l’admirer, nous venons de la faire inscrire à l’inventaire des monuments historiques », s’exclame Nicolas. Il est d’origine belge, son épouse est réunionnaise et ils ont acheté le domaine en novembre 2024 : un coup de cœur : « C’est là que nous voulons que notre enfant grandisse. »



Nous voilà dans la cour de la Maison Bordet, effectivement inscrite au patrimoine depuis quelques semaines. « Elle a été construite en 1854, je crois, et a appartenu à un ancien maire de Saint-Joseph qui était propriétaire des usines sucrières de Manapany et de Saint-Joseph. Elle est incroyable. Je vous enverrai sa notice par email si vous voulez »… Nicolas nous raconte ce qu’il sait du domaine : les impressionnants soubassements, la charpente en bois dur, son évolution au fil des ans, « l’hôpital » qui était aménagé dans la longère voisine, la cuisine extérieure, le bassin, les canalisations, le jardin… Au milieu de tout ça s’ébat un dalmatien : « On l’a recueilli à la SPA, il était SDF, il est devenu châtelain », confie le nouveau propriétaire.
Peut-être qu’il fera visiter l’extérieur du « Monument historique » lors des Journées du patrimoine. En tout cas, la Maison Bordet, du nom de ses propriétaires de 1868 à 1975, ne se cache plus. Elle veut rester fidèle à son histoire. « Quel meilleur endroit que celui-ci pour y faire grandir un enfant ? », sourit Nicolas. C’est plein d’espoir, comme le vent du sud qui allège nos pédales sur la route du retour.
Texte : Franck Cellier
Photos : Olivier Ceccaldi


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