KOZÉ LIBRE
La Réunion est l’une des sociétés les plus créoles du monde, mais une partie de son discours identitaire contemporain tend à rechercher une origine unique alors que la créolisation est un processus
Depuis le XVIIe siècle, l’île s’est construite à partir de populations venues de Madagascar, d’Afrique orientale et australe, d’Inde, d’Europe, de Chine, des Comores et d’ailleurs. La société réunionnaise n’est donc pas née d’un peuple fondateur unique, mais d’un télescopage permanent de populations, de langues, de croyances, de techniques et de pratiques culturelles.
Anthropologiquement, la Réunion est moins une communauté d’origine qu’une communauté de destin, et c’est précisément ce qui rend difficile la fabrication d’un récit identitaire simple.
Toute société confrontée à l’incertitude produit des récits stabilisateurs, et lorsque les mutations économiques, sociales ou culturelles deviennent trop rapides, les groupes humains cherchent des repères.
Certains de ces groupes reconstruisant alors des récits d’origine, le phénomène observé autour du Maloya relève peut-être de ce mécanisme.
Menant depuis de longues années des recherches sur les origines des musiques de l’océan Indien et notamment sur le Séga, j’ai remarqué ces derniers temps que notre Maloya contemporain n’était plus seulement une pratique musicale chez les jeunes de la nouvelle génération, mais qu’il était en train de devenir un lieu de mémoire, un symbole identitaire, un support de réparation historique et un récit de continuité… Tel que voulu par les militants culturels des années 1970… Pour qui, après coup, que le Maloya soit devenu ce qu’ils attendaient est inespéré…
Mais désormais, on se retrouve avec une approche qui fait que sa complexité historique tend parfois à disparaître derrière sa fonction symbolique.
Alors que le Maloya n’est pas une musique d’origine, mais une musiques des origines… C’est une musique de transformation.
Le Séga apparaît comme étant la matrice principale.
Introduit par les premiers Malgaches présents sur l’île à partir du XVIIe siècle, il s’est progressivement transformé au contact des traditions venues des côtes africaines, des apports indiens, des formes européennes qu’on aurait tort d’écarter ainsi que de créations locales et autres syncrétismes.
Le Maloya n’est donc pas apparu soudainement dans les plantations sous une forme achevée.
Il est le résultat de plusieurs siècles de recompositions.
Le terme lui-même est tardif. Il faut attendre le début du XXè siècle pour le voir évoqué.
Les formes désignées aujourd’hui sous ce nom ont longtemps été intégrées à un ensemble plus vaste dans lequel Séga et Maloya n’étaient pas clairement séparés.
L’expression « Séga-Maloya » témoigne d’ailleurs de cette continuité historique. Jusqu’aux années 1960, les morceaux de Maxime LAOPE, Benoite BOULARD, de MADORÉ, de Loulou PITOU, de MIRAULT, de DUBRAS, et tant d’autres chanteurs et musiciens réunionnais, seront sous-titrés « Séga-Maloya » sur les disques (des 78 tours pour la plupart) du commerce.
Et si la société créole d’après cette période avait commencé à reconstruire son passé à partir des besoins du présent ? J’ai le sentiment que c’est ce qui s’est produit autour du Maloya.
À partir des années 1960 et surtout 1970 avec l’enregistrement des premiers 33 tours Maloya et les prestations publiques données par la bande à Firmin Viry, accompagnée des frères Hoarau (Gaston et Daniel), le Maloya cesse progressivement d’être seulement une pratique culturelle.
Il devient un symbole de résistance et un marqueur identitaire, voire un emblème politique pour Le Parti Communiste Réunionnais et ses satellites (le FJAR notamment), qui jouera un rôle fondamental dans la rédaction d’un récit porté rapidement par les masses populaires.
Le Maloya devient un langage politique.
Une fois ce processus engagé, l’histoire réelle tend à laisser place l’histoire symbolique.
Nous assistons aujourd’hui à un phénomène remarquable : la sacralisation d’une pratique culturelle.
Cette sacralisation repose sur plusieurs postulats les esclaves auraient créé le Maloya, le Maloya serait demeuré inchangé, il exprimerait l’essence de l’identité réunionnaise, il appartiendrait prioritairement aux descendants de cette histoire.
Or aucun de ces postulats ne résiste totalement à une analyse historique rigoureuse.
Le Maloya est métissé, évolutif, composite et historiquement récent dans sa forme actuelle.
Sa richesse vient précisément de cette hybridité.
Le débat actuel sur l’appropriation culturelle révèle une contradiction.
Comment une culture née de l’appropriation réciproque pourrait-elle être définie par l’interdiction de l’appropriation ?
La culture réunionnaise tout entière repose sur des emprunts, des adaptations, des réinterprétations et des traductions culturelles.
Le créole lui-même est une langue de rencontre et le Maloya lui-même est une musique de rencontre.
Interdire à certains individus de pratiquer cette musique au motif de leur origine revient à nier le processus historique qui l’a produite… Sans compter ceux qui portent cette interdiction en fonction de la couleur de peau du sujet… Si la chanteuse de Saodaj avait été noire de peau, il est à supposer qu’elle n’aurait pas eue le même traitement…
Il est intéressant – à ce propos – de noter qu’on ne traite pas de « zorey » les africains de passage à la Réunion (sauf Johnny Clegg qu’un protagoniste du débat traite de « Bounty ») … Si on prend le cas de Samuel MOUEN, connu pour avoir été un agitateur populaire jusqu’à une date récente, jamais on a entendu quelqu’un le traiter de « zorey »…
Cela ne signifie pas que toutes les pratiques se valent. La question pertinente ne serait-elle pas : Comment joue-t-on le Maloya ?Avec connaissance, respect, sérieux et conscience de son histoire, de ses origines.
Ce qui apparaît aujourd’hui est un phénomène plus large car une partie du débat semble glisser progressivement d’une logique culturelle vers une logique ethnique.
Autrefois, on se demandait, « Comment faire vivre la culture réunionnaise ? »
Aujourd’hui, cela devient « Qui est légitime pour représenter la culture réunionnaise ? »
Ce déplacement marque le passage d’une identité ouverte à une identité défensive.
Au fond, le problème n’est pas musical, ni même pas culturel… Il est politique.
Une grande partie des Réunionnais éprouve un sentiment persistant de sous-représentation.
Les débats autour du Maloya, du PRMA, des artistes métropolitains ou des institutions culturelles ne sont souvent que les symptômes de cette question fondamentale :
Qui a le droit de parler au nom de La Réunion ?
Qui est reconnu comme légitime ?
Qui possède l’autorité symbolique ?
Le risque principal est de transformer notre culture créole en culture d’exclusion.
Or la force historique de La Réunion réside précisément dans sa capacité à absorber, transformer et réinventer.
Une culture créole cesse d’être créole lorsqu’elle prétend devenir pure.
Une culture créole cesse d’être créole lorsqu’elle oublie qu’elle est née de la rencontre.
Une culture créole cesse d’être créole lorsqu’elle remplace l’histoire par le mythe.
L’enjeu des années à venir ne sera donc probablement pas de protéger le Maloya, car je suis persuadé que le Maloya n’est pas menacé. Bien au contraire !
L’enjeu, pour moi, est de protéger la complexité historique du Maloya contre les simplifications idéologiques, quelles qu’elles soient.
Sully Fontaine
Photo d’archive mise en avant : Le Bisik était installé au Théâtre Les Bambous pour accueillir la présentation d’un projet musical très spécial avec Tifrid Maloya et les élèves de l’École François Frédéric Sisahaye de Mare à Martin © Iris Mardémoutou
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