Salle de traite abandonnée après le développement de la leucose bovine et de l'IBR. (Photo JSG)

[Enquête] Embarquez sur le Buffalo express

IMPORTATION DE BOVINS

Alors que l’on scrute l’arrivée des premiers bovins depuis 19 ans, Parallèle Sud a mis la main sur un rapport daté de mars 2004 qui décrit très précisément ce qu’il s’est passé lors de la dernière importation par bateau en 2003. A cette occasion, les bovins importés de France hexagonale avaient infecté les cheptels de l’île par le virus IBR (Rhinotrachéite infectieuse bovine). Un épisode peu connu de la contamination des troupeaux de l’île, contrairement au développement de la leucose dénoncée ces dernières années.

Ils sont 444 animaux à avoir embarqué sur le Buffalo express au port de Sète, ce 30 août 2003. La plupart sont arrivés la veille, sauf les 125 taurillons Sofrana. Contrairement à aujourd’hui, où seule la Sica Lait était favorable à l’importation de nouvelles vaches, à l’époque, 178 animaux sont destinés à la coopérative laitière quand 266 sont embarqués pour les besoins de la coopérative d’élevages à viande, la Sica Revia. Les importateurs ont choisi de voyager par bateau notamment car cela coûte moins cher.

Les bovins proviennent de plus de 160 élevages différents, ils sont issus d’une vingtaine de départements. Autant dire que ça brasse large. Sur le bateau, sont positionnées 81 génisses gestantes de race Prim’Holstein, 54 Brune des Alpes et 43 Montbéliarde destinées à la Sica Lait. La Sica Revia, elle, doit recevoir 125 taurillons, 30 génisses gestantes limousines, 15 limousines reproductrices, 38 génisses maigres pour engraissement, 3 Blonde d’Aquitaine en gestation, 5 Blonde d’Aquitaine.

Le plan du bateau se présente ainsi :

Plan du bateau

Maladie dormante

Les origines diverses des vaches complexifient les choses. D’autant que l’IBR est une maladie qui peut être dormante, latente, et n’avoir aucun effet clinique. Pour éviter toute infection donc, les deux coopératives ont pris soin de signer un cahier des charges sanitaire élaboré par le Groupement de défense sanitaire (GDS) de la Réunion.

Celui-ci est strict et prévoit :

  • des traitements antiparasitaires internes et externes avant l’introduction
  • des dépistages individuels (comprenant une sérologie individuelle IBR négative datant de moins d’un mois)
  • des vaccinations préventives contre plusieurs maladies
  • la production de documents vétérinaires certifiés attestant la réalisation des exigences précédentes

Aujourd’hui, les vaches doivent atterrir par avion de ligne, huit par huit, ce vendredi 10 juin 2022, selon la Sica Lait. Les informations dont nous disposons pour l’importation de bovins font état d’une mise en quarantaine au départ et à l’arrivée. Elles précisent les étapes préliminaires pour qu’un éleveur puisse prétendre à l’importation de vaches, les modes de transport choisis. Le communiqué de presse de la Sica Lait envoyé le 9 juin 2022 (consultable en annexe) précise que les vaches « ont bénéficié d’un suivi vétérinaire de plus de 2 mois, lors de leur quarantaine, incluant des dépistages et une batterie d’analyses sanguines pour rechercher les maladies, et assurant leur déparasitage ainsi que leur démoustiquage ».

Le cahier des charges de 2003 pour l’importation de bovins n’est pas suivi

A l’époque, le cahier des charges n’a pas été suivi de manière rigoureuse. Le rapport constate que tous types d’animaux cohabitent sur le bateau : des bovins vaccinés le jour du départ, d’autres deux mois plus tôt mais dont le statut initial n’est pas connu. Des vaches séronégatives issues de cheptels dont l’état sanitaire indemne n’est pas confirmé. Et enfin des bovins dont l’élevage entier est qualifié et certifié indemne de l’IBR.

« Le document initial élaboré par le GDS prévoyait la fourniture d’une attestation indiquant que l’animal serait séronégatif et que son élevage d’origine était indemne », précise le rapport. « Le document finalement utilisé par la Sica Lait ne prévoyait plus que la fourniture de bovins séronégatifs vis-à-vis du virus IBR. La qualification de l’élevage n’apparaissait plus. »

Le bateau entame son voyage sous la chaleur et croisera la route d’une tempête, rendant la traversée plutôt pénible, comme le précise le rapport. Le voyage dure quelques jours de plus que prévu mais les réserves fourragères sont en quantité suffisante, comme le souligne l’accompagnateur des animaux.

Les premiers bovins meurent au bout de cinq jours en mer. Plusieurs taurillons présentent des signes cliniques inquiétants : une forte fièvre, des problèmes respiratoires graves. Le rapport entame sa liste macabre des décès bovins, met en avant les suspicions d’IBR. Les malades reçoivent des antibiotiques. « Le 12 septembre, des avortements en série débutent sur les génisses laitières sur le 3ème pont puis le 2ème ». Il est indiqué que la maladie s’est déclarée à partir d’un animal porteur de l’IBR mais asymptomatique qui s’est mis à excréter, c’est-à-dire à rejeter les toxiques de son organisme.

Les animaux morts jetés à la mer

« Conformément à la réglementation, les animaux morts ont été jetés à la mer après éviscération », raconte le document. Les services vétérinaires qui examinent les bovins à l’arrivée estiment que la traversée tient lieu de quarantaine. Ils constatent tout de même des difficultés respiratoires et la fatigue d’un animal et décident de ne livrer que le minimum directement sur les exploitations. Le reste est centralisé au niveau de l’atelier de génisses de la Grande ferme appartenant à la Sica Lait et au centre d’allotement de Mon Caprice de la Sica Revia. Les manifestations de la maladie se poursuivent ainsi au débarquement des bovins sur l’île qui a lieu de nuit. Le 30 septembre, la présence de l’IBR est confirmée par séroconversion, c’est-à-dire les animaux embarqués négatifs et testés positifs à leur arrivée. Les vaches témoignant de symptômes et les troupeaux sains sont vaccinés en urgence, des veaux nés très petits sont placés en soin.

« Au total, 30 des animaux importés sont morts et 25 des génisses pleines ont avorté. A quelques exceptions près, l’expression de la maladie dans les élevages ayant reçu des animaux a été très discrète. […] Les troubles constatés à la Réunion sont indubitablement consécutifs à l’introduction du virus IBR par les animaux de métropole. »

« Au sein des coopératives, certains ont été informés que les vaches mourraient dans le bateau, il n’aurait jamais dû accoster », s’exclame un éleveur sous couvert d’anonymat.

Jéromine Santo-Gammaire

A propos de l'auteur

Jéromine Santo Gammaire

En quête d’un journalisme plus humain et plus inspirant, Jéromine Santo-Gammaire décide en 2020 de créer un média indépendant, Parallèle Sud. Auparavant, elle a travaillé comme journaliste dans différentes publications en ligne puis pendant près de quatre ans au Quotidien de La Réunion. Elle entend désormais mettre en avant les actions de Réunionnais pour un monde résilient, respectueux de tous les écosystèmes. Elle voit le journalisme comme un outil collectif pour aider à construire la société de demain et à trouver des solutions durables.

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