Episode 4 : Le capitaine était-il fou ?

QUE DEVIENNENT LES IMMIGRÉS SRI-LANKAIS – ÉPISODE 4

Personnage central du drame des migrants sri-lankais menacés d’expulsion, près de trois ans après leur débarquement à La Réunion, Sameera Weerasinghe, le capitaine, est passé devant les juges lundi dernier. Faute d’expertise psychiatrique fiable, il n’a pas pu être jugé. 
Sameera sort de la salle d’audience sous escorte policière.
Les époux échangent quelques mots, encadrés par les policiers, sous le regard de l’interprète et de l’avocat.
L’épouse de Sameera interpelle les policiers qui le ramènent à leur fourgon.

Combien de temps ça prend pour renvoyer un procès en correctionnel ? Généralement pas longtemps. Un avocat soulève une demande, elle est examinée. Et c’est oui ou non. Lundi, pour Sameera Weerasingue, ça a presque duré une heure. Il n’a pourtant pas été question d’évoquer les faits…

Mais tout ce qui entoure le cas de ce père de famille sri-lankais, accusé d’avoir agressé le personnel de la Croix-Rouge et séquestré ses propres enfants le 31 août dernier, est compliqué. Il est au centre d’une « problématique de l’encerclement » pour reprendre les termes de son avocat, Me Yannick Mardenalom.

Il ne parle, ni ne comprend le français. Il est face au mur du refus de sa demande d’asile. Il vit en situation d’exclusion, il est expulsable. Dans son pays, il sera, au mieux, emprisonné. Il a consacré toutes ses économies à sa fuite. Ici, à La Réunion, il est séparé de sa femme et de ses quatre enfants. Même avec la Croix-Rouge, qui a statut de « refuge universel », ça se passe mal…

Huit parties civiles

Bien sûr, il a causé de sérieux dégâts le 31 août dernier. Huit victimes, pour la plupart travaillant pour la Croix-Rouge, se sont constituées parties civiles. Certains ont légitimement craint pour leur vie face à lui qui brandissait une hache. Même si personne n’a été blessé physiquement, il ne peut être question de minimiser le traumatisme qu’ils ont subi.

Ces faits-là — la séquestration, les violences, les menaces avec arme et les dégradations — seront donc examinés le 27 octobre prochain. Ainsi en ont décidé les juges qui avaient déjà ajourné la première comparution du 3 septembre dernier. La substitut du procureur, Bérengère Prud’homme, ne s’est pas opposée à ce renvoi. Et pour cause. Tout le monde a reconnu qu’une expertise de l’état psychiatrique du prévenu était indispensable pour pouvoir le juger. Celle réalisée lors de la garde à vue étant trop sommaire.

Comment comprendre en effet un tel déchaînement de violence ? C’est la question à laquelle a commencé à répondre Élodie Auzole, présidente locale de la Cimade, l’association qui accompagne les étrangers dans leurs démarches. Elle expliquait que Sameera venait à la fois d’apprendre le rejet de sa demande d’asile, de recevoir son avis d’expulsion, de vivre la tentative de suicide de sa femme. « Ils en étaient à un tel point de non retour que les deux parents préféraient mourir ici pour que leurs enfants ne soient pas expulsés vers le Sri Lanka ».

Élodie Auzole, présidente locale de la Cimade.

Lundi à l’audience Sameera Weerasinghe est apparu, entouré de deux policiers, un brin dépenaillé. Celui que ses compagnons d’infortune appelle le « capitaine », puisque c’est lui qui les a amenés sur son bateau de pêche, portait un tee-shirt froissé. L’interprète, lui, était impeccablement mis, pantalon à pince et chemise bleue claire bien repassée. 

Il lui traduisait les échanges entre son avocat, le juge et la substitut. Même en suppliant les experts judiciaire, il n’a visiblement pas été possible de mobiliser un psychiatre sur son cas depuis le 3 septembre. Au bout du compte, c’est son avocat qui a effectué les démarches auprès de l’établissement psychiatrique. Yannick Mardenalom pense avoir trouvé la perle rare : un professionnel « disponible et consciencieux » qui soit au fait des traumatismes propres aux migrants. Plus de 80% d’entre eux sont en effet affectés de troubles psychiatriques du fait de leur totale précarité.

Il a dressé son doigt

La juge Ethel Blans a ordonné que l’expertise soit déposée avant le 21 octobre. La défense entend ainsi démontrer que le père de famille était « dans un état second voire tertiaire » lors des faits dont il n’aurait « aucun souvenir ». En attendant le capitaine retourne dans sa cellule. Il est jugé dangereux et son état ne garantit pas qu’il réponde présent à la prochaine comparution. Son avocat ne conteste pas le maintien en détention parce qu’il craint que son client se suicide : « l’aumônier nous a alerté sur sa fragilité après que les gardiens l’ont trouvé en train de confectionner une corde avec des draps »…

Le capitaine était-il fou ? Au point de manquer de discernement cet après-midi du 31 août ? C’est en tout cas un homme troublé et désemparé qui s’est présenté à l’audience. Réconforté par la présence de son épouse, venue en bus, pour le soutenir. Toujours perturbé par le placement de ses enfants. Encore agité par les problèmes avec la Croix-Rouge. Il s’est levé, il a dressé son doigt, a secoué sa main. L’interprète a expliqué qu’il voulait évoquer ses difficultés avec la Croix-Rouge. Sans doute n’était-ce pas judicieux. La juge a rétorqué que ça ne la concernait pas.

Le capitaine est reparti dans sa cellule, après avoir pu échanger quelques mots avec sa femme dans la salle des pas perdus.

Franck Cellier

A propos de l'auteur

Franck Cellier

Journaliste d’investigation, Franck Cellier a passé trente ans de sa carrière au Quotidien de la Réunion après un court passage au journal Témoignages à ses débuts. Ses reportages l’ont amené dans l’ensemble des îles de l’océan Indien ainsi que dans tous les recoins de La Réunion. Il porte un regard critique et pointu sur la politique et la société réunionnaise. Très attaché à la liberté d’expression et à l’indépendance, il entend défendre avec force ces valeurs au sein d’un média engagé et solidaire, Parallèle Sud.

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