[Jardin d’Abord] L’expulsion du terrain CW 649 de la Rivière d’Abord

Conférence des Mille avec Paul Hoarau lors du Salon de l'Identité le 2 octobre 2022.

JOURNAL DE PAUL HOARAU

N° 223 LUNDI 17 OCTOBRE 2022

Le 5 octobre, les occupants du terrain CW 649 de la rivière d’Abord qu’ils avaient nettoyé, cultivé et mis en valeur, ont été expulsés. Cette affaire revêt trois aspects: un aspect juridique, un aspect politique et un aspect culturel. Elle est à marquer d’une pierre noire.

1. L’aspect juridique

Une parcelle cadastrée sous le n° CW 649 à la rivière d’Abord à Saint-Pierre appartient à la famille David. En 1989, elle est sinistrée par le cyclone Féringa. De 1989 à 2019, la famille David se désintéresse de son terrain au point que ce dernier devient un dépotoir nauséabond.

En 2019, après des recherches infructueuses pour savoir qui est le propriétaire, les «gilets jaunes» qui sont installés au rond-point des Azalées au Tampon, occupent le terrain de la rivière d’Abord, le nettoient, le mettent en valeur et distribuent ce qu’ils produisent jusqu’au mois d’octobre 2022.

En janvier 2022, Monsieur Lépinay achète le terrain. Le bruit a couru que Monsieur Lépinay n’était pas propriétaire, mais seulement locataire du terrain. Maître Alain Antoine a produit, en annexe d’un mémoire, le titre de propriété de Monsieur Lépinay. Et le Président du Tribunal de Saint-Pierre n’aurait certainement pas promulgué son ordonnance d’expulsion à la demande de ce dernier, sans avoir vérifié son titre de propriété.

Le 5 octobre 2022, les occupants du terrain sont expulsés et tout – arbres fruitiers, potager, poulailler et abris – est détruit.

Entre 1989 et 2019, la parcelle CW 649 a été abandonnée. Elle tombait sous le coup de la loi sur les terres insuffisamment exploitées qui peuvent être expropriées pour être réaménagées et revendues à des agriculteurs en quête de terre, notamment aux jeunes. La puissance publique n’a rien fait. Et entre 2019 et janvier 2022, ni le propriétaire du terrain, ni une autorité quelconque n’ont inquiété les occupants qui ont nettoyé et mis en valeur.

2. L’aspect politique

Pour les politiques soucieux de projets à réaliser, la mise en valeur de cette parcelle était un projet particulièrement opportun. Pourquoi ne s’en sont-ils pas préoccupés pendant trente longues années? Et lorsque «les gilets jaunes» des Azalées ont pris les choses en mains, pourquoi n’ont-ils pas engagé un dialogue avec les propriétaires et les occupants? L’occasion était d’autant plus belle que les gens des Azalées ont un projet au-delà de ce qu’ils ont fait.

Mais en quête de projets à venir, les politiques oublient les projets mis en œuvre  qui finissent par disparaître. Je ne cesse, personnellement, d’attirer l’attention sur la gestion, par la SAFER, des terres expropriées, en dépit de l’esprit de la Loi sur « les terres insuffisamment exploitées ou en déshérence ». Personne ne réagit. Et les jeunes agriculteurs en quête de terre n’ont pas l’idée de s’adresser à la SAFER. Les politiques n’osent pas se mettre en travers de l’uniformité métropolitaine. Il y a ici une rupture entre les politiques et le Peuple.

En résumé: pendant trente ans, tout le monde se désintéresse de la parcelle CW 649 qui devient un dépotoir ; après avoir nettoyé et mis en valeur pendant trois ans, les occupants plantent, cultivent et distribuent ce qu’ils produisent ; en octobre 2022, l’autorité envoie des tractopelles qui détruisent tout.

3. L’aspect culturel

L’entretien du dépotoir et la destruction du terrain mis en valeur, alors qu’il aurait pu revenir à des acteurs dynamiques avant qu’il ne soit revendu, c’est le résultat d’une disposition culturelle que l’on a enfoncée dans les mentalités : l’irresponsabilité réunionnaise. Dans cet état d’esprit, il importe peu que la parcelle du «jardin d’Abord» soit dépotoir ou produise, ce n’est pas au Réunionnais de produire pour se nourrir. Il peut importer, il a intérêt à importer.

Les élus politiques, professionnels, associatifs sont tous enfermés dans ce postulat culturel. Les futurs candidats ne doivent pas se faire d’illusion: ils seront enfermés comme les élus d’aujourd’hui. C’est systémique. L’absence d’un cap global pour nous tous nous enferme, les uns et les autres, dans la logique des projets. Et les projets sans ce cap ne tiennent pas. Entassés, ils font plusieurs mètres de hauteurs de papier.

Quand ils se réalisent et tiennent, comme certaines associations qui ont profondément marqué la société réunionnaise à une certaine époque, ils perdent de leur influence quand ils doivent se ranger dans l’uniformisation métropolitaine. Les projets naissent (quand ils naissent), grandissent et disparaissent. Les compétences réunionnaises sont marginalisées au profit de bureaux d’études, de maîtres d’œuvres, voire d’exécutants venus d’ailleurs. La fin de ce système ne peut venir que d’une affirmation formelle massive, pacifique et légale du Peuple dont les élus actuels et futurs font partie.

L’affaire du «jardin d’Abord» est un échec réunionnais parce qu’elle est l’échec d’un projet réunionnais. Un échec réunionnais, ici aujourd’hui, est un échec français. Après «le jardin d’Abord , il y a les Azalées, une autre branche réunionnaise. Il ne s’agit pas de leur envoyer les gendarmes et les huissiers, mais de les inviter à la table pour négocier leur part dans la construction de La Réunion. L’affaire du «jardin d’Abord» est à marquer d’une pierre noire…

Paul Hoarau

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