Le lait maternel est non seulement bénéfique pour les bébés mais il l’est encore plus pour les prématurés. Faute d’une banque de lait maternel à La Réunion, les mamans avec un surplus de lait se retrouvent frustrées de ne pas pouvoir en faire don. Un lactarium est en projet pour 2029. Interview et point de vue d’une docteure en service de néonatalogie, d’une sage-femme présidente de l’association AREAM et d’une mère allaitante.
Dans la grossesse et la maternité, l’un des meilleurs moments de la vie de certaines femmes, le corps produit un aliment d’une valeur inestimable : le lait maternel. « Outil de soin » pour les nouveau-nés, il joue un rôle clé dans leur développement et leur survie, en particulier pour les plus fragiles d’entre eux, les grands prématurés. Jusqu’ici dépendante d’un lactarium de l’Hexagone, La Réunion n’est pas autonome face à la gestion de cette ressource. Mais elle pourrait trouver une solution avec la mise en place d’un futur lactarium d’ici quelques années.

Comme le souligne Bénédicte Nativel, sage-femme et présidente de l’Association Réunionnaise pour l’Allaitement Maternel (AREAM), « le lait maternel a énormément de bénéfices pour les bébés à terme, mais pour les prématurés, c’est vraiment presque un outil de soin. »
Le lait maternel : un bouclier irremplaçable pour les prématurés
Le lait maternel est un fluide vivant dont la composition s’adapte précisément aux besoins du bébé et à son âge gestationnel. Il contient des anticorps de la mère, des facteurs de croissance, des hormones régulant l’appétit et le sommeil, des vitamines, des cellules vivantes telles que les globules blancs, des protéines, des acides aminés, des lipides, des glucides et des minéraux.
Bénédicte Nativel rappelle d’ailleurs cette capacité d’adaptation unique du corps humain :
« À un mois, le lait d’une maman qui a accouché prématurément n’a pas la même composition que celui d’une maman qui a accouché à terme. Il contient notamment davantage de protéines et certains composants protecteurs. La composition du lait maternel s’adapte en fonction du contexte de la naissance et des besoins du nouveau-né. »
Pour les grands prématurés (nés avant 32 semaines d’aménorrhée ou pesant moins de 1,8 kg), ce lait est primordial : il protège leur système digestif immature et renforce leur immunité. À l’inverse, les préparations commerciales pour nourrissons à base de protéines de lait de vache se révèlent inadaptées et irritantes.

La Dr Claire Brayer, pédiatre en médecine néonatale au CHU Nord et consultante en lactation IBCLC, explique ces risques concrets :
« Pour les moins de 34 semaines et moins de 1,8 kg selon les recommandations, on ne peut pas leur donner des préparations commerciales pour nourrissons à base de lait de vache, parce que c’est irritatif pour le tube digestif. Ils peuvent avoir des irritations, de mauvaises digestions et des risques d’entéropathie ou d’entérocolite. Ce n’est pas digeste pour eux. »
Une île dépendante de l’Hexagone
Aujourd’hui, bien que les mères puissent fournir leur propre lait « cru » à leur bébé hospitalisé, les services néonataux doivent souvent combler les manques.
« Des fois, les besoins du bébé sont supérieurs à la lactation de la maman. Il y a donc souvent un apport de lait de donneuse pour que l’alimentation des grands prématurés puisse être principalement composée de lait maternel », précise la présidente de l’AREAM. « Par exemple, au CHU Sud, ils donnent au grand prématuré du lait maternel jusqu’à 36 semaines parce qu’ils savent que pour la croissance, l’immunité et la digestion, cela apporte énormément. »
Faute de structure locale, La Réunion dépend à 100 % de l’Hexagone pour l’approvisionnement des CHU et du CHOR. Le lait est importé depuis la métropole, principalement depuis le lactarium de Bordeaux (anciennement rattaché à Marmande). Il est acheminé soit congelé, soit lyophilisé (en poudre), puis reconstitué sur place.


Mais faire voyager ce lait sur plus de 10 000 kilomètres comporte de lourdes contraintes comme des risques de rupture : le système a déjà failli connaître des pénuries. « Quand on s’approvisionnait uniquement en lait lyophilisé, le lactarium de Marmande a dû faire des travaux et interrompre sa production. On a dû s’organiser en urgence pour faire venir du lait congelé », se rappelle la Dr Claire Brayer.
Même d’un point de vue économique, le lait congelé nécessite des congélateurs durant tout le trajet et ne se conserve que 6 mois. Le lait lyophilisé lui offre une péremption plus longue (jusqu’à 18 mois) et moins de contraintes de transport, mais s’avère quand même très coûteux.
Un projet de lactarium pour viser l’autonomie
Face à ces limites, la création d’une banque de lait locale est devenue une priorité. « La création future d’un lactarium au CHU permettra d’être autonome sur cette production et de valoriser le don local », soutient Bénédicte Nativel.
Ce projet verra le jour au sein du nouveau bâtiment Femme-Parent-Enfant en cours de construction au CHU Félix Guyon (CHU Nord). Si la livraison du bâtiment est prévue pour 2029, le démarrage effectif de l’activité prendra un peu plus de temps comme le nuance Claire Brayer. « Le bâtiment et les fondations sont en train d’être montés. Le bâtiment complet sera livré en 2029, mais après les locaux, il faut le matériel, l’autorisation de l’ARS, et créer toute l’organisation autour du lactarium pour qu’il soit opérationnel. »

Chaque année, les trois grands centres hospitaliers de l’île (CHU Nord, CHU Sud et CHOR) ont besoin de 1 500 à 2 000 litres de lait pasteurisé pour couvrir les besoins d’environ 400 grands prématurés selon Claire Brayer.
Pour garantir une sécurité absolue, le protocole sera très strict. Il y aura un usage interne d’abord : le lactarium gérera dans un premier temps le lait des mères d’enfants hospitalisés au CHU Nord avant de s’ouvrir aux autres centres.
Puis, un traitement et des contrôles : le lait recueilli sera décongelé, soumis à des tests bactériologiques, pasteurisé à 62 °C pour éliminer les germes, puis contrôlé une seconde fois avant d’être recongelé et distribué.
Pour finir, il y aura une sensibilisation : une information rigoureuse sera faite auprès des mères sur l’hygiène du recueil et le respect de la chaîne du froid.
Quant à savoir si La Réunion pourra un jour dépanner Mayotte, la docteure Brayer reste prudente : « L’idée, c’est déjà d’être autosuffisants à La Réunion. On verra peut-être pour Mayotte dans un second temps, car le maintien de la chaîne du froid pendant le transport pose question. »
La frustration des mamans face à l’impossibilité de donner
Aujourd’hui, de nombreuses mères réunionnaises font face à un triste paradoxe : elles produisent un surplus de lait, mais ne peuvent pas en faire don.
« On a déjà eu des appels de mamans sur notre ligne d’écoute qui demandaient s’il y avait moyen de faire des dons parce qu’elles avaient beaucoup de lait », regrette Bénédicte Nativel. « Quand une maman allaite et a beaucoup de lait, elle connaît l’importance du lait maternel et a souvent envie de partager ses bienfaits. Mais jusqu’à présent, ce n’était pas possible localement. »
Claire Brayer confirme cette réalité médicale. « Aujourd’hui, si une maman a un surplus, elle ne peut pas le donner, car on ne peut pas traiter son lait pour qu’il soit redistribué en toute sécurité à un autre bébé. Elle peut le congeler pour son propre enfant, l’utiliser pour les soins de son bébé, mais si elle n’a plus de place… elle le jette. »
Faute de structure de pasteurisation locale, ce lait non utilisé est alors le plus souvent jeté ou détourné pour les soins du quotidien (versé dans le bain ou utilisé pour soulager les peaux irritées). Rappelons par ailleurs que la commercialisation du lait maternel est strictement interdite en France, sous peine de 5 ans de prison et de 75 000 € d’amende.
Un gâchis et une impuissance auxquels le futur lactarium mettra enfin un terme, en permettant de transformer cette générosité locale en un acte solidaire capable de sauver des vies. Claire Brayer conclut sur ce message d’espoir :
« Les bébés prématurés ont besoin du lait de mère pour se développer. En ayant un lactarium, cela permettrait d’utiliser ce lait de maman en toute sécurité et de pouvoir alimenter ces bébés qui en ont tellement besoin. »
Le rôle crucial de l’AREAM : écouter, informer et briser l’isolement

En attendant que cette autonomie locale devienne une réalité, les jeunes mères peuvent compter sur un précieux soutien. Fondée en 2001, l’Association Réunionnaise pour l’Allaitement Maternel (AREAM), présidée par la sage-femme Bénédicte Nativel, joue un rôle indispensable pour accompagner les familles.

À La Réunion, le taux d’allaitement avoisine les 82 % à la naissance, mais il chute rapidement au cours des deux premiers mois, souvent par manque d’information ou de soutien face aux difficultés des débuts (crevasses, gestion de la lactation, rythme des bébés). L’AREAM est là pour dédramatiser ces étapes et accompagner les parents à travers deux grands axes :
Une ligne d’écoute téléphonique accessible 7 jours sur 7, de 8h à 20h au 0262 35 16 94. Cette dernière reçoit entre 700 et 900 appels par an pour répondre aux interrogations des parents comme des professionnels de santé.
Les « Kfés Tétée », organisés une fois par mois dans tous les secteurs de l’île (dans le Nord, l’Est, l’Ouest, ainsi que deux rendez-vous dans le Sud à Saint-Pierre et Saint-Louis). Ces espaces d’échanges gratuits permettent de rompre l’isolement des jeunes mères. On y partage des astuces sur l’allaitement, le sevrage ou la reprise du travail, tout en profitant d’un service de prêt gratuit de livres spécialisés.


Témoignage : Léa, mère allaitante de jumelles

Léa, 33 ans et mère de quatre enfants, témoigne des joies mais aussi des nombreux obstacles que rencontrent les mères sur l’île. Si elle a allaité ses aînés à leur rythme (quelques mois pour sa première, et jusqu’en grande section pour son second), l’aventure la plus intense a sans doute été celle de ses jumelles, qu’elle a allaitées de manière exclusive pendant deux ans et demi.
Dès les premiers pas à la maternité, le parcours de Léa n’a pas été simple. Elle confie avoir dû faire face au découragement du personnel soignant : « À la maternité, ils ont essayé de me décourager en me disant que je n’y arriverai jamais, que j’allais m’épuiser et qu’il était rare d’allaiter longtemps des jumelles. Ils m’ont tout de suite proposé des biberons, mais j’ai tenu bon. »
Malgré les douleurs, les crevasses et des nuits blanches qu’elle a dû gérer entièrement seule, elle s’est accrochée. Elle n’avait jamais entendu parler de l’existence d’associations de soutien comme l’AREAM pendant ses périodes de doute, se tournant uniquement vers son médecin traitant en cas de besoin.
Aussi, l’allaitement en public vient avec un tabou et une pression de l’entourage. Allaiter des jumelles en extérieur relève d’une double difficulté. Léa témoigne de la gêne ressentie : « Ça a toujours été un débat. Quand j’avais un seul bébé, je mettais un lange et je me cachais. Mais les jumelles, c’était net : il fallait en sortir une de chaque côté. »

Pour fuir les regards indiscrets et le jugement des passants, elle n’avait d’autre choix que de se réfugier dans les toilettes ou dans sa voiture. À cette pression s’ajoutent les remarques de l’entourage dès que l’allaitement se prolonge : « Quand l’allaitement dépasse 8-9 mois, on commence à avoir des remarques : » bon, là c’est bon, tu es égoïste, il faut que tu arrêtes, l’enfant n’a plus besoin « . »

Autre point fort de son expérience : Léa produisait un surplus considérable de lait, au point de devoir recourir à l’homéopathie pour réussir à arrêter son flux après le sevrage. Face à cette situation, elle exprime un fort sentiment d’impuissance partagé par de nombreuses mères sur l’île. Interrogée sur l’idée de faire don de son surplus de lait pour sauver des bébés grands prématurés, sa réponse est immédiate :« Oui, j’aurais fait bien sûr. »
C’est pourquoi elle qualifie de « géniale » l’annonce de la création d’un lactarium à La Réunion d’ici 2029. Une structure qui aurait enfin permis de valoriser ce précieux surplus localement au lieu de le perdre.
Malgré l’épuisement, les difficultés logistiques et la charge mentale, Léa ne regrette absolument rien : « Si c’était à refaire, je le referais. J’ai adoré allaiter, c’était quelque chose de magique pour moi. »

Son message aux futurs parents est simple mais fort : écouter son instinct, oser s’imposer dès la toute première tétée pour nouer ce lien unique, et ne pas se laisser décourager par le regard des autres.
Joëlle Tierpied


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