[Législatives] L’Outre-mer tente le renouvellement politique

Indépendantistes et autonomistes ont la part belle dans la nouvelle Assemblée nationale

Davy Rimane, nouveau député de Guyane, du collectif La Gwiyann po dekollé, à Kourou, en juin 2022

Élection massive de députés soutenus par la France Insoumise, défaite des candidats se réclamant de l’ancienne majorité – y compris la secrétaire d’état à la mer Justine Benin : un nouveau discours autonomiste triomphe dans l’Outre-mer, conséquence de l’autoritaire et chaotique gestion de la crise sanitaire par le pouvoir exécutif.

Cayenne, Fort-de-France, Pointe-à-pitre (Guyane, Antilles françaises).- Samedi soir, soirée électorale dans les Antilles françaises, était un soir de « vidé ». Comme ils en ont l’habitude, à l’image de ce qui se fait pendant le carnaval, les militants politiques des candidats victorieux ont défilé dans les rues, munis de leurs tambours et de leurs conques de lambis.

Les « vidé », le nom en créole de ce défilé rythmé, étaient symboliques à plusieurs titres : il s’agissait de solder une époque, « d’entendre le peuple qui a exprimé une volonté claire de renouvellement et de rafraîchissement pour une politique autrement », affirme à Mediapart Jean-Philippe Nilor. Réélu dans sa circonscription du sud de la Martinique avec 71,37 % des voix, le député (GDR) siégera sur les bancs de l’alliance de gauche, la Nouvelle union populaire écologique et sociale (Nupes).

« Je me sentirai moins seul, je suis encore plus heureux de la victoire de mes camarades Jiovanny William et Marcellin Nadeau que de mon propre succès », se félicite encore le leader de la nouvelle alliance politique « Peyi-a ». Il peut effectivement se réjouir : non seulement il a définitivement réglé la question de la succession de son adversaire du jour et père en politique, le leader historique nationaliste Alfred Marie-Jeanne – mais surtout il incarne le rejet viscéral de la politique d’Emmanuel Macron dans la population ultramarine.

« Il a été contre le vaccin, il a été gazé avec nous, il a parlé pour le personnel soignant injustement mis à l’écart, il a dit non à qui il fallait ! », clame Guylène, militante du parti de Jean-Philippe Nilor, tout en célébrant la victoire de son candidat au son des conques de lambi. « Tout ce qui s’est passé dans les trois pays français d’Amérique, c’est l’envoi d’un message de renouvellement de la relation entre la France hexagonale et nous, décrypte Pierre-Yves Chicot, maître de conférences de droit public HDR à l’université des Antilles, avocat au barreau de Guadeloupe. C’est-à-dire que sur les cinq années qui viennent de s’écouler en Guadeloupe, la façon dont les rapports ont été institués ne sont pas les bons. »

Et cela s’est vu dans les urnes : les représentants de l’ancienne majorité ont été balayés, en Guadeloupe comme dans le reste de l’Outre-mer, exception faite de la Nouvelle-Calédonie et de Saint-Martin, bastions macronistes qui envoient trois parlementaires au Palais-Bourbon. Il n’y a pas eu de miracle pour Justine Benin, députée (Modem) sortante, secrétaire d’état à la mer dans le gouvernement d’Élizabeth Borne, sèchement battue avec seulement 41,35 % des suffrages exprimés. Bien seule à n’avoir pas tergiversé sur son orientation politique, Justine Bénin s’était fait épingler par Mediapart pour avoir utilisé l’argent du MoDem afin de subventionner des associations de sa commune. Face à elle, Christian Baptiste, autonomiste soutenu par la Nupes, a obtenu 58,65 % des voix.

Sur la même île, le cas d’Olivier Serva est tout aussi éclairant. Alors qu’aux Municipales de 2014, il est plutôt classé à gauche, il rejoint le parti local Guadeloupe Unie solidaire et responsable (GUSR) en 2015, sur la liste du président de Région. D’abord classé divers gauche, ce parti se rallie à la République en marche pour les Législatives de 2017. Olivier Serva rejoint donc la majorité présidentielle, mais la quitte brusquement, à la veille du début de campagne pour ces élections de 2022, en désaccord notamment sur la question de l’obligation vaccinale et de la suspension des soignants non vaccinés. L’ancien président de la délégation aux Outre-mer de l’Assemblée nationale déclare vouloir « y aller tout seul ». Coup de théâtre, ce 15 juin 2022, la France Insoumise assure soutenir Olivier Serva, qui devrait donc siéger aux côtés de la Nupes, tout en promettant de former son propre groupe parlementaire dédiés aux Outre-mer. Ses multiples changements de cap et d’étiquettes politiques sont finalement reconnus par les électeurs guadeloupéens : il l’a emporté samedi avec 74,04% des suffrages contre 26% pour son adversaire Dominique Biras.

À La Réunion, l’équation est presque exactement la même : six députés sur sept siègeront à la Nupes : seule la députée (ex-LR) sortante Nathalie Bassire parvient à sauver un siège pour la droite en rassemblant 52% des suffrages face à Patrice Thien-Ah-Koon, un autre candidat de droite parvenu au second tour.

Un exploit qu’aucun candidat n’est parvenu à réaliser en Polynésie française : le Tavini Huiraatira, indépendantiste, remporte les trois circonscriptions. Là encore, ce sera autant de députés sur les bancs de la Nupes. En Guyane, Lénaïck Adam, le parlementaire (LREM) sortant n’est finalement pas parvenu à faire mentir la tendance des Outre-mer. C’est une des surprises du scrutin dans l’Outre-mer : il a du s’incliner (45,88%) face au militant syndicaliste de gauche Davy Rimane (54,12%). Avec l’autre député de cette collectivité du continent américain, Jean-Victor Castor, vainqueur face à Yvane Goua, militante régionaliste, avec 56,53%, ils iront eux – comme l’immense majorité des députés ultramarins – grossir les rangs de la Nupes. « Demain, la priorité en tant qu’élu est de tomber d’accord sur le véhicule législatif pour une évolution statutaire, nous confiait Davy Rimane, à la veille du scrutin depuis son fief de Kourou, en Guyane. Toutes les questions de compétences transférées, partagées, gardées, seront tranchées entre les élus du territoire. »

Graffiti en hommage au révolutionnaire, écrivain et psychiatre martiniquais Frantz Fanon, dans les rues de Fort-de-France, Martinique, juin 22

Se réunir, entre élus ultramarins pour évoquer l’avenir institutionnel des collectivités d’Outre-mer : on peut voir dans ce projet une tendance lourde, en particulier dans le bassin antillo-guyanais. En avril dernier, le président de la Collectivité territoriale de Martinique (CTM), Serge Letchimy, a annoncé réunir un « Congrès » transpartisan afin d’évoquer « au nom du peuple martiniquais nos exigences en matière de leviers d’actions locaux ».

Se gouverner soi-même, ou à tout le moins ne pas subir les diktats d’une politique parisienne perçue comme autoritaire : le sujet n’est plus tabou dans une bonne partie de l’Outre-mer et c’était l’un des sujets de ces élections législatives. « Le mot indépendance fait peur et je ne pense pas que nous soyons prêts politiquement, tient à préciser Sonia, commerçante martiniquaise d’une quarantaine d’année, électrice dans sa commune natale, le Diamant. En revanche, l’autonomie de mon île ne me fait pas peur ! Ici, cela va finir par trop ressembler à la France. La crise sanitaire a achevé de convaincre ceux qui ne l’étaient pas encore. Cela a révélé qui était là pour nous défendre. »

Plus de 70 ans après la départementalisation des « vieilles colonies », Guadeloupe, Martinique, Guyane et Réunion, la question d’une nouvelle relation, moins basée sur l’universalisme et la verticalité parisienne est posée par les élus de tous ces territoires. En 1938, le poète, écrivain et homme politique Léon-Gontran Damas avertissait des dangers de la départementalisation, de l’assimilation. L’un des pères de la négritude, avec Aimé Césaire, concluait son avertissement dans son manifeste Retour de Guyane : « N’y a-t-il pas à la base de tout ceci un malentendu double ? D’une part, le futur assimilé attend de l’assimilation une égalité de traitement que ne lui accordera pas la Métropole, mais dont elle lui demandera, d’autre part, un prix que l’autre ne pourra payer : ils sont tous les deux d’accord pour essayer de blanchir le nègre, or cela ne se peut pas. »

Julien Sartre

A propos de l'auteur

Julien Sartre

Journaliste d’investigation autant que reporter multipliant les aller-retour entre tous les « confettis de l’empire », Julien Sartre est spécialiste de l’Outre-mer français. Ancien correspondant du Quotidien de La Réunion à Paris, il travaille pour plusieurs journaux basés à Tahiti, aux Antilles et en Guyane et dans la capitale française. À Parallèle Sud, il a promis de compenser son empreinte carbone, sans renoncer à la lutte contre l’État colonial.

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