KWAFÉ ZORDI !
En annonçant qu’il inaugurera au début de l’année prochaine le mémorial des victimes de l’esclavage au Trocadéro, Emmanuel Macron oublie de dire que c’est au même endroit que le Musée de l’Homme stocke toujours des milliers de restes humains issus des crimes de l’esclavage et de la colonisation.
Intranquilles… Le président Macron a utilisé ce néologisme à plusieurs reprises pour qualifier les chemins de la reconnaissance et de la réparation de l’esclavage. En effet, il ne sera pas anodin d’inaugurer l’année prochaine un mémorial des victimes de l’esclavage au-dessus des réserves du Musée de l’Homme où s’entassent encore des milliers de restes humains, issus des crimes coloniaux, dont des associations réclament la restitution.
« On ne pourra jamais réparer le crime de l’esclavage », a déclaré Emmanuel Macron ce jeudi 21 mai à l’occasion de la cérémonie du 25e anniversaire de la loi Taubira à l’Elysée. Le président de la République voulait ainsi dire que « cette réparation est imparfaite parce que cette histoire est « intranquille ». Il explique encourager tous les travaux engagés en matière d’éducation, de recherche et de mémoire sur un « parcours qui n’a pas de point final ».
Avant lui, l’ancienne ministre de la justice, qui a donné son nom à la loi reconnaissant l’esclavage comme crime contre l’humanité, a cité le poète palestinien Mahmoud Darwich qui écrivait « lorsque mes mots devinrent miel, les mouches ont couvert mes lèvres ». Christiane Taubira adressait ainsi un reproche implicite à ceux qui tentent d’atténuer le crime de l’esclavage.
À quand la restitution des restes humains ?
Elle reprochait à la France sa position à l’ONU en s’abstenant, le 25 mars dernier, sur la résolution reconnaissant l’esclavage comme « le crime le plus grave contre l’humanité ». Assumant la position française qui consiste à « refuser la formulation hiérarchisant les crimes contre l’humanité », le président de la République a voulu assurer qu’il ne fuyait pas le débat et les mots de colère… Et même qu’il est salutaire que les échanges francs et rudes se poursuivent.
« Il n’y a aucune chance que nos lèvres soient couvertes de miel, nous dirons des choses qui offensent et qui bousculent », a-t-il conclu.

Mais à aucun moment, ni lui ni les services qui lui préparent ses discours, n’ont intégré qu’avant d’inaugurer le mémorial des victimes de l’esclavage au Trocadéro, il faudrait avancer sur la question des restes humains conservés en dessous de l’esplanade dans les réserves du Musée de l’Homme.
Si une loi sur la restitution des biens culturels volés lors de la colonisation a bien été votée, celle portant sur les restes humains des territoires français reste au point mort. Comme l’ont rappelé les travaux de l’historienne Klara Boyer-Rossol, les réserves du musée contiennent des moulages et des crânes d’esclavisés collectés par les scientifiques du 19e siècle dans les colonies françaises. Ils servaient alors à étayer les théories racistes en vogue à l’époque.
Aujourd’hui des associations en demandent la restitution pour « réparer » le crime et procéder à des rites funéraires rendant leur humanité à leurs ancêtres. Cela concerne La Réunion puisqu’une dizaine de crânes récupérés par les phrénologues du 19e siècle ont déjà été identifiés. L’association guyanaise Moliko réclame, elle aussi, le rapatriement des restes des ancêtres Kalina.
Poussière et discours
Les collections nationales du Musée de l’Homme contiennent 24 000 restes humains dont 8 000 sont français et 1 200 viennent des Outre-mer. Dans son dernier livre,« Le pain des Français », l’écrivain franco-algérien Xavier Le Clerc, décrit les sous-sols du Musée sous les dalles du Trocadéro… sous les dalles foulées par Adolf Hitler en 1940, comme il le précise. Comme quoi le lieu est lourdement chargé d’histoire.
Xavier Le Clerc y évoque le carton à chaussures dans lequel est rangé le crâne d’une petite fille kabyle décapitée par les soldats français lors de la colonisation de l’Algérie. Elle incarne la mémoire des atrocités exterminatrices de la conquête coloniale. Simplement numérotée sur la tempe, elle repose au milieu de milliers de crânes des collections nationales.
Et sans doute y sera-t-elle encore lorsque le président Macron, dans l’une de ses dernières apparitions officielles, prononcera l’année prochaine un émouvant discours sur le devoir de mémoire de la France vis-à-vis de ses anciennes colonies. Quelques mètres au-dessus des boîtes poussiéreuses qui font office de sépulture aux victimes de sa domination.
Franck Cellier
Photo mise en avant : capture d’écran France Télévision


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