La semaine passée, nous avons recueilli le témoignage d’une personne travaillant au Centre hospitalier de Mamoudzou (CHM) à Mayotte qui nous parle des conditions difficiles de travail mais aussi de la manière dont sont traitées les personnes étrangères. Pour des raisons de sécurité la concernant, nous ne divulguerons ni son identité, ni des détails concernant son poste. Pour rester au plus proche de la force de ses mots, ils seront retransmis sous la forme d’une lettre ouverte.
Le quotidien au CHM est extrêmement violent. Déjà, l’état des patients est souvent catastrophique. Ils arrivent avec des maladies à des stades très avancés et même pour des maladies qui sont normalement prises en charge assez tôt en métropole ou à La Réunion : diabète, tension. Bien sûr que la précarité de la population a un impact direct, mais cela ne peut pas tout expliquer. L’abandon du système de santé est concret sur ce territoire.
Un accès aux soins compliqué pour les sans-papiers
Il y a un blocage dans l’accès et la poursuite des soins. Il y a une entrave évidente à l’accès aux soins, déjà par le fait que l’AME (Aide médicale de l’État) ou la permanence d’accès aux soins (PASS), qui permettent en métropole, quand tu es sans papiers ou en attente de réponse à une demande de titre de séjour, de pouvoir être pris en charge en cas de problème de santé, ne sont pas accessibles à Mayotte. Donc concrètement, quand tu es une personne qui arrive sur le territoire « illégalement », et que tu viens à l’hôpital pour te faire traiter, soit tu payes tes médicaments en cash à la pharmacie, soit tu ne peux pas prendre tes médicaments.
Au CHM, une « solution » est proposée : on dit aux gens de passer à l’entrée, de payer 80 euros, en cash, sans facture, une sorte de bon pour récupérer les médicaments prescrits. Bien sûr, à chaque fois que tu reviens prendre tes médicaments, on te dit qu’il faudra payer une « petite participation » de 20 euros. On ne sait pas d’où vient ce prix, il n’y a encore une fois aucune facture. Plusieurs médecins ont déjà demandé des explications, mais l’administration du CHM se refuse à les donner. C’est opaque et, je suppose, illégal. On se demande comment vont faire des personnes en grande précarité pour avancer ces sommes.
On a donc plein de gens qui sortent de l’hôpital et ne peuvent pas se soigner. Ça donne ensuite lieu à des conversations durant lesquelles des soignants vont tenir des propos très « borders », voire racistes : « On comprend pas pourquoi ils prennent pas leurs traitements, ils sont bêtes. » Alors qu’en fait c’est simple, ils ne les prennent pas parce qu’ils ne le peuvent pas. Mais le prix, c’est pas le seul frein. Comment tu fais pour venir à l’hôpital quand la police aux frontières (PAF) rôde devant pour t’attraper ? Elle est partout, à chaque rond-point. Ils viennent aussi les chercher directement à l’hôpital.
Un accès à l’hôpital sous contrôle de la PAF
Ils se placent à côté, là où se trouve le dispensaire. C’est à 50 m plus bas. Parfois, si tu es sans-papiers, on t’oriente là-bas et si jamais c’est trop grave, on te renvoie vers les urgences. C’est assez fréquent que des personnes se fassent attraper par la PAF sur le chemin entre les deux. On se retrouve avec des suivis de patients incomplets car quand on leur dit qu’il va falloir revenir le mois suivant, certains expliquent que ce ne sera pas possible car chaque déplacement pour eux c’est un risque d’être attrapé et expulsé. Donc en tant que praticien, on se retrouve à devoir réfléchir à un traitement en fonction de ça : on retire des examens qu’on va considérer comme pas nécessaires, on va adapter les prescriptions médicales. On finit par bricoler.
C’est à se demander si la direction du CHM a vraiment envie de faire bouger les choses. Il y a des traitements, on pourrait adapter la formulation des médicaments pour que les gens n’aient pas à revenir chaque mois mais, par exemple, qu’au bout de trois mois pour renouveler leur stock. Pourtant, la pharmacie de l’hôpital refuse de délivrer ces dispositifs. Donc les gens sont obligés de multiplier leurs déplacements et, donc, le risque de se voir contrôlés, mais aussi le risque finalement qu’ils ne viennent pas. L’hôpital n’est pas aidant là où il devrait l’être.
Une discrimination ethnique dans le suivi médical
La discrimination des Comoriens et des Africains est aussi très présente au quotidien. Si un patient comorien part faire un examen et que ça empiète sur la pause repas, on va lui retirer son plateau et on va refuser de le lui ramener. Parfois on refuse de leur réchauffer leur repas. Lors d’entretiens avec des traducteurs, en shimaoré, dans la majeure partie, on sent un dédain. Il y a aussi du jugement : « Vous êtes trop gentils avec eux, ils ont de la chance déjà d’être là. » À cela s’ajoute le fait que, sur le chemin de l’hôpital, tu passes devant la préfecture et des banderoles qui assimilent les étrangers à des malades porteurs d’Ebola ou Mpox. Le racisme, que ce soit de la part des Mahorais ou de certains soignants métropolitains, est complètement décomplexé. Certains tentent d’agir individuellement mais on sent une acceptation de cet état de fait.
D’ailleurs parmi les médecins venus de l’hexagone, tout le monde sait que untel, il faut l’éviter, car c’est un agresseur sexuel envers des collègues, des patientes. Il y a des mises en garde pour les collègues femmes : « Ne descends jamais dans son bureau en solo avec celui-là. » Mais je crois que le plus choquant, c’est de constater que pour les blessures graves, le traitement est complètement adapté en fonction de qui est le patient : si tu es mahorais ou métro, on va tenter de soigner ta plaie, conserver ton pied abîmé. Par contre, pour un étranger, on n’hésitera pas à t’amputer. C’est plus direct, moins compliqué et surtout, on sait qu’il y a peu de chances que tu viennes te plaindre par la suite. C’est le pragmatisme 2.0 : une considération zéro de l’autre.
Témoignage recueilli par Olivier Ceccaldi



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