Mohammad demande pardon, merci et protection

Que deviennent les immigrés sri-lankais — épisode 6

Expulsable après le rejet de sa demande d’asile et de son recours contre l’obligation de quitter le territoire, Mohammad Facirdeen ne dort plus à cause du stress. Malgré ce qu’en jugent les tribunaux il continue à clamer que « Le Sri Lanka, c’est mort ». C’est un appel à l’aide.

« L’un d’entre nous a été expulsé, puis interrogé par la police à son retour au pays. Puis il a disparu. »

Arrivés en 2018 et 2019, il reste à La Réunion environ 150 migrants sri-lankais ayant fui leurs pays et les violences qu’ils y subissaient. Trois ans après, certains ont reçu une réponse favorable à leurs demandes d’asile. Mais la plupart arrivent au bout de leur parcours juridique.

Mohammad Facirdeen, 38 ans, fait partie de ces demandeurs d’asile en fin de droit. Il a débarqué au Port le 5 février 2019. « Nous étions 72 sur le bateau, 66 ont été immédiatement expulsés vers le Sri-Lanka », raconte-t-il avec l’aide de Gary, un bénévole de l’association Ansanm OI qui fait son interprète. 

Durant son séjour réunionnais, il a peu progressé en français et s’en explique : « On nous interdit de travailler, nous sommes condamnés à rester entre nous avec la perspective d’être renvoyés. Comment voulez-vous qu’on apprenne votre langue dans ces conditions »? Les rendez-vous judiciaires ont jalonné son existence : la demande d’asile à l’Office français de protection des réfugiés et apatrides (Ofpra) rejeté en août 2019 puis son recours devant la Cour nationale de la demande d’asile (CNDA) également rejeté le 11 février 2021. Six jours après, tombait l’arrêté préfectoral l’enjoignant à quitter le territoire français sous trente jours.

« Nous avions choisi La Réunion »

Il a contesté cette OQTF pour éviter le retour forcé. Le tribunal administratif lui a notifié le 8 décembre dernier le rejet de son recours. Il a un mois pour se pourvoir devant la Cour d’appel administrative de Bordeaux.

Voilà qui peut expliquer l’état de stress dans lequel il se trouve. « Je ne dors plus la nuit ». Le coup de folie de l’un de ses compagnons de fuite a défrayé la chronique (voir les épisodes précédents). Lui s’engage sur une toute autre voie. Peut-être tout aussi désespérée ? Il veut dire à La Réunion entière toute la reconnaissance qu’il a pour elle…

Il raconte : « Mes dernières semaines au Sri-Lanka, à Chilaw, je les ai vécues, caché chez moi car j’avais été battu, laissé inanimé sur la route. J’étais menacé de représailles à cause de mes engagements politiques et de ma religion. Je fais partie de la minorité musulmane. Ma première tentative pour m’échapper en bateau à échoué. Les gardes-côte nous ont arrêtés sur la plage. La deuxième tentative fut la bonne. Nous avions choisi La Réunion parce que nous avions lu sur Wikipedia que la population y est amicale et que toutes les religions coexistent pacifiquement ».

Des menaces, oui, mais « pas de manière certaine »

Tout au long de son récit, il ne cesse de louer le vivre-ensemble réunionnais. Il insiste pour exprimer sa compassion avec les victimes de l’incendie de Mongaillard. Il demande pardon pour les éventuels désagréments qu’auraient provoqués ses compatriotes. Et, tout le temps, il lance des « mercis » à n’en plus finir : à Patricia, Kamda, Emilie, Fabrice, Gary, etc. Tous les bénévoles d’Ansanm OI. À toutes les personnes qui ont pu accompagner sa démarche. Et au gouvernement français…

Il a laissé là-bas, son épouse tamoule Samila, leur fille de 13 ans et leur garçon de 9 ans. « À chaque fois qu’ils me parlent sur Messenger, ils me demandent quand ils pourront me rejoindre. Ma femme me dit qu’elle reçoit toujours des menaces, qu’ils me tueront si je reviens ». Face à sa parole, tombe le verdict des juges qui s’appuie sur les rapports de janvier 2021 d’Amnesty International et de l’ONU ainsi que sur une résolution du 10 juin dernier du Parlement européen. Selon la dernière décision du tribunal administratif, ces rapports « ne démontrent pas de manière probante qu’il encourrait, de manière personnelle, certaine et actuelle, des menaces sur sa vie ou sa personne en cas de retour au pays ». 

Pas de manière certaine ! La formule est glaçante… Quelle preuve Mohammad peut-il produire ? Il penche la tête, écarte ses cheveux pour mettre à jour les cicatrices que lui ont laissées ses agresseurs. « Personne veut retourner là-bas. Ils vont nous jeter en prison. L’un d’entre nous a été expulsé, puis interrogé par la police à son retour au pays. Puis il a disparu. La haine contre les musulmans ne cesse de grandir avec le nouveau président. Le Sri Lanka, c’est mort pour nous ».

Franck Cellier

A propos de l'auteur

Franck Cellier

Journaliste d’investigation, Franck Cellier a passé trente ans de sa carrière au Quotidien de la Réunion après un court passage au journal Témoignages à ses débuts. Ses reportages l’ont amené dans l’ensemble des îles de l’océan Indien ainsi que dans tous les recoins de La Réunion. Il porte un regard critique et pointu sur la politique et la société réunionnaise. Très attaché à la liberté d’expression et à l’indépendance, il entend défendre avec force ces valeurs au sein d’un média engagé et solidaire, Parallèle Sud.

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