[REPORTERRE] À La Réunion, la ruineuse route du littoral ouvre… en partie

mise en circulation du viaduc de la NRL

ENVIRONNEMENT

La nouvelle route du littoral s’est enfin ouverte ce dimanche 28 août à La Réunion. Enfin en partie seulement. La construction de cette « route la plus chère du monde » s’est interrompue en mer en 2020, faute de matériaux, et vient d’être raccordée à l’ancienne. Pour finir la totalité des 12,5 km, un nouveau scénario se profile : celui du tout-viaduc. Les incertitudes demeurent quant à l’impact environnemental et aux surcoûts. Cet article de notre journaliste a été publié sur le site de Reporterre.

Vue d’en haut, la falaise n’a plus l’air si terrifiante. L’automobiliste réunionnais domine le paysage. A sa droite, l’océan indien à perte de vue, à sa gauche, il n’aperçoit même plus la dite « ancienne route » du littoral. La limitation à 50 km/h en certains endroits lui permet à loisir d’admirer le paysage du haut de la deux fois trois voies. 

Douze ans après le lancement officiel du projet, la nouvelle route du littoral est enfin ouverte à la circulation. Enfin presque, puisqu’elle n’est accessible que dans un sens, de Saint-Denis à la Grande Chaloupe. Le reste du parcours vers la Possession passe immanquablement au pied des parois rocheuses. Dans le sens opposé de circulation, les usagers se rendant en direction de la capitale réunionnaise se trouvent toujours coincés sur la deux fois deux voies en contrebas de la falaise. Et cela le temps des travaux de réparation des accropodes abîmés de la digue.

Qu’importe. Certains automobilistes, en voiture ou deux roues, ont quand même fait le déplacement pour faire partie des premiers à emprunter le tronçon de 8,7 km qui trace une ligne droite vers l’ouest, à une centaine de mètres de la côte, au dessus des vagues. L’ouvrage est connue comme « la route la plus chère au monde ». Loin d’être terminée, la NRL est déjà entrée dans les annales de la Réunion.

Depuis 2010, la construction de cette route pharaonique a défrayé la chronique et fait de nombreuses fois les gros titres de la presse locale. Surcoûts exorbitants et incontrôlables, enquête du parquet national financier pour corruption et favoritisme, aberrations écologiques, chroniques judiciaires et administratives… 

La voiture, confort et modernité

Le projet est décidé en 2010 par l’ancien président de Région, Didier Robert, et son équipe. L’objectif : protéger les 80 000 automobilistes empruntant chaque jour cet axe routier extrêmement fréquenté des chutes de pierre imprévisibles. 21 personnes ont trouvé la mort de cette façon depuis la construction de cette route en 1976.

La décision est donc prise : la nouvelle route du littoral sera construite sur la mer. D’autres options sont ainsi écartées : celle d’une route à mi hauteur de falaise, d’un tunnel, de l’installation de barrières pare-avalanches pour éviter les chutes de pierres ou encore celle de la création d’un tram-train. A cette époque, les transports en commun n’ont pas la cote, voire pourraient paraître rétrogrades, quand la voiture apparaît elle comme la marque du confort et de la modernité. 

mise en circulation du viaduc de la NRL
mise en circulation du viaduc de la NRL

L’option choisie est alors de réaliser un premier tronçon sous forme de viaduc et un second sous forme de digue, afin notamment de satisfaire les attentes des transporteurs. Faute de matériaux pour la construction de la partie digue, le chantier avance au ralenti avant d’être interrompu puis résilié en 2020. La problématique, pourtant de taille, n’avait pas été anticipée au début du projet. La route se termine dans la mer.

Un article de Reporterre retrace la rocambolesque histoire de la construction de cet ouvrage en mer par les grandes multinationales Bouygues et Vinci.

La falaise, un biotope à protéger

En 2021, la nouvelle mandature en place à la tête de la Région Réunion hérite du bébé – et du gouffre budgétaire qui va avec – promettant qu’elle terminera la route. L’option de créer une digue pour la partie manquante, soit 2,7 km, est écartée d’emblée par la majorité régionale. Ainsi, Huguette Bello, la présidente de Région, entend mettre une croix définitive sur le projet d’exploitation d’une méga-carrière à Bois-Blanc (Saint-Leu) qui avait déclenché l’ire d’associations citoyennes créées pour l’occasion.

L’association la Srepen – la Société réunionnaise pour l’étude et la protection de la nature – ne peut que se satisfaire de cette décision du « tout-viaduc » qu’elle défend depuis le début. En effet, par rapport à l’option digue, elle a l’avantage de présenter un impact moindre sur les fonds marins ainsi que sur la faune et la flore particulière de la falaise. Nourrie par les embruns, cette dernière possède un biotope très spécifique et la particularité d’héberger une espèce unique, le bois de paille-en-queue.

« Au niveau du Port, il y a de nouvelles espèces de poissons et de coraux, tout un milieu qui se reconstitue », explique l’ancienne présidente de la Srepen. La zone côtière est également fréquentée par les mammifères marins, baleines et dauphins.

« La route complète ne sera pas livrée avant 2028-2030 »

Huguette Bello

Quel sera l’impact réel de la construction d’un viaduc sur cet environnement ? De nouvelles études d’impact devront être diligentées pour le savoir. La précédente étude du Conseil national pour la protection de la nature (CNPN) datée de 2018 faisait déjà état « d’impacts négatifs avérés, d’insuffisances de prise en compte et d’incertitudes relatives aux impacts environnementaux du projet de NRL ». Après le contrôle de l’Etat, le public devrait être invité à apporter son avis.

« La route complète ne sera pas livrée avant 2028-2030 », annonce dores et déjà la présidente de Région, Huguette Bello. Un retard de dix ans est donc fort probable sur la date de livraison prévue initialement. « On aura bien dépassé la mandature de Huguette Bello », souligne Jean-Pierre Marchau, secrétaire régional d’Europe écologie les verts.

mise en circulation du viaduc de la NRL

« A la fin de l’année, la Région est obligée d’organiser les Assises de la mobilité », ajoute-t-il. « Ce sera peut-être l’occasion pour les Réunionnais quels qu’ils soient de donner leur avis. Est-ce qu’ils n’en ont pas marre qu’on construise des routes, d’attendre des bus qui ne sont pas à l’heure etc  ? » L’écologiste, s’il reconnaît qu’il était nécessaire de raccorder le viaduc, estime que terminer la route n’est pas la priorité. Il préférerait réinjecter les fonds dans des transports alternatifs au tout-voiture : l’installation de transports ferroviaires par exemple.

« Vous vous rendez compte, un tramway urbain coûte entre 400 et 500 millions d’euros. Là on va mettre environ le prix de deux tramway urbains, tous les financements de la Région sont monopolisés pour finir cette route qui ne va pas résoudre les problèmes d’embouteillages. »

« La Réunion ne pourra pas avoir deux routes du littoral »

Le coût total de la route est aujourd’hui évalué à 2,4 milliards d’euros. De nombreuses incertitudes demeurent quant à l’évolution des surcoûts : en deux ans, près de mille accropodes sont déjà abîmés alors que la carapace qu’ils forment étaient censée indestructible. Quel coût leur réparation engendrera-t-elle à l’avenir ? Quelle est la solidité réelle des piles du viaduc ? Sera-t-il possible de rapatrier à la Réunion, la méga barge, appelée « zourite », qui a servi à construire les piliers du premier viaduc avant d’être mise en vente ? A quelles indemnités auront finalement droit les multinationales au nom des aléas survenus depuis le premier coup de pioche ? 

La Région laisse déjà entendre qu’elle ne mettra pas en œuvre certaines mesures environnementales de compensation comme le « démontage » de l’actuelle route du littoral évalué à 50M€. Mais en a-t-elle vraiment le choix?

« Si la Région veut obtenir l’aide de l’État de 420 millions, il y a des engagements, La Réunion ne pourra pas avoir deux routes du littoral », estime Jean-Pierre Marchau. « Il y a un impact environnemental, sans compter qu’il pourrait y avoir un effet sur la solidité de la falaise. Si on enlève le terrassement que constitue la route actuelle, rien ne dit qu’elle ne peut pas s’écrouler. Mais il y a une biodiversité riche qu’on ne peut pas abandonner. »

Jéromine Santo-Gammaire

A propos de l'auteur

Jéromine Santo Gammaire

En quête d’un journalisme plus humain et plus inspirant, Jéromine Santo-Gammaire décide en 2020 de créer un média indépendant, Parallèle Sud. Auparavant, elle a travaillé comme journaliste dans différentes publications en ligne puis pendant près de quatre ans au Quotidien de La Réunion. Elle entend désormais mettre en avant les actions de Réunionnais pour un monde résilient, respectueux de tous les écosystèmes. Elle voit le journalisme comme un outil collectif pour aider à construire la société de demain et à trouver des solutions durables.

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