Pourquoi écrire

écrire écrivain

LIBRE EXPRESSION

Pourquoi écrire ? Question que se pose sans doute chaque auteur. Ma réponse, instinctive : avec les mots, je pose un acte d’existence. Sur mes étagères, une pile de cahiers, des pages de ressentis (colère, incompréhension, rêves dérangeants, angoisses), des mots qui ont coulé sur la feuille sans retenue jusqu’à éclaircir ce qui est obscur. Une fois le stylo posé sur le bureau, les scories déposées, je suis délestée, quasiment purifiée. Sur ces pages, plus rarement, de l’enthousiasme ou bien de l’émerveillement. J’écris ce qui me gratte, me trouble parce que je ne peux pas faire autrement, je pose en somme des éléments du gigantesque puzzle qu’est toute vie. 

Avec la nécessité, il y a le plaisir, quand à l’atelier d’écriture sur le patrimoine de Saint-Denis, il s’agissait de jouer avec les mots, les articuler en toute liberté à partir de propositions d’écriture. Raconter les métiers lontan, des histoires de rues, se mettre dans la peau de porteur de manchy, écrire des poèmes, des haïkus, à la manière de… La bride de l’imagination avait sauté, j’osais explorer, aller où je n’avais jamais envisagé d’aller. Il suffit de saisir le bout d’un fil, de  tirer et l’histoire se déroule d’elle-même, matière vivante qui se déploie à son rythme, selon sa volonté, ses caprices.

En même temps, écrire c’est se heurter à ses limites, à ses peurs surtout, mais quelle jubilation de capter chez le lecteur son intérêt, constater que ses écrits touchent. N’est-ce pas leur fonction ? Faire découvrir, rêver, émouvoir, donner l’opportunité de se projeter dans des états d’âme, mais attention à ne pas se sentir comme Narcisse amoureux de son reflet dans l’eau. 

C’est donc par paliers que je suis arrivée à l’écriture du roman. Pourquoi écrire « Des fenêtres sur l’océan », raconter l’histoire de quelques 200 mineurs piémontais qui avaient quitté en 1878 leur pays pour venir percer les tunnels entre Saint-Denis et la Possession ? Je ne me suis pas posé la question. C’était une évidence : j’avais à sortir de l’oubli ces travailleurs italiens qui avaient contribué au développement de l’île grâce à leur participation à la construction du chemin de fer. En dehors des coups de piques, de pioches encore visibles sur la voûte des tunnels, la seule trace de leur passage est un cimetière à la Possession portant leur nom, désormais un carré enclavé dans l’enceinte de la centrale EDF. Mes recherches effectuées aux archives à leur sujet m’ont donné accès à la vie lontan dans les quartiers misérables de Saint-Denis et en particulier celui du Bas de la Rivière à la fin du 19e siècle. « Des fenêtres sur l’océan » est donc un roman historique mais aussi un roman d’apprentissage : celui d’Angelo, mon personnage principal. C’est à travers les récits que lui fait Antonio, un Piémontais resté dans l’île, que les mots ont fait émerger chez Angelo du désir, car il s’agit bien dans ce roman de l’irruption d’un désir par la rencontre avec l’autre, l’étranger, celui qui vient de loin avec ses coutumes, sa culture.

Pourquoi écrire ? Au cours de l’écriture du roman, je me suis posé maintes fois cette question et la réponse variait selon les moments. C’était surtout dans les moments de doutes, quand je pensais à tous les prix Goncourt, Fémina… que je lisais Stefan Zweig, Zola, Laurent Gaudé et bien d’autres, à tous ces écrivains  qui racontaient avec tant de talent leur époque, les replis de l’âme humaine. Je me sens alors présomptueuse à vouloir moi aussi écrire et être lue. Illégitime. Car être publié, c’est se mettre en danger, être exposé à la critique, c’est changer soudain de statut, passer de l’ombre, de l’incognito à la visibilité, à la lumière. Mais n’est-ce pas aussi inconsciemment pour être reconnue qu’on écrit ? Pour laisser une trace, marquer son passage ?

Écrire est pour moi un acte solitaire qui s’adresse d’abord à moi-même, avec l’espoir qu’il sera adressé à des lecteurs. Écrire une nouvelle est tout autre et c’est ce que j’ai découvert avec ma collaboration à la revue Kanyar. Une nouvelle est un texte court qui répond à des exigences : concision, action simple,  chute. Quelle jubilation à s’adresser à un lecteur imaginaire, à jouer avec lui  pour l’étonner, l’intriguer et surprendre sa réaction dans les dernières lignes, lors de la chute ! Dans l’écriture du roman, il y a parfois des moments de grande satisfaction  lorsque l’on a l’impression que ce qui est écrit est juste, qu’une main divine a tracé les mots avec moi, moment rare vécu lors de l’écriture de “Un pont sur l’océan ” .Ce roman qui va paraître très prochainement est la suite de « Des fenêtres sur l’océan » et accompagne Angelo loin de chez lui, dans le Piémont d’Antonio. Roman sur un exil volontaire et temporaire, mais aussi sur le choc des cultures et la prise d’une conscience sociale, dans la période socialement agitée que fut la fin du 19e siècle et le début du 20e. Le moment de grâce a eu lieu lorsque j’ai décrit l’agonie du père durant le cyclone de 1904. J’étais dans la paillote parmi mes personnages que la mort et les éléments déchainés rendaient vulnérables et je prenais la main du lecteur et l’emmenais dans la pièce avec la conviction qu’il allait vivre lui aussi ce que vivaient les personnages. Ecrire, c’est aussi cela, transporter le lecteur dans le temps, dans des situations, lui faire oublier durant quelques heures la trivialité de son quotidien. 

En relisant mes textes, je prends conscience de ce qui s’est écrit à mon insu, dicté par l’inconscient. Par exemple, les prénoms s’imposent d’eux même et me dévoilent. Un personnage ne peut exister tant que je ne l’ai pas nommé. Dans des « Fenêtres sur l’océan », Firmin, tailleur de pilons, fils d’esclave, est mal nommé mais je n’ai pas su lui donner le nom qu’il devait porter. Quel aurait-il dû être, lui, descendant d’esclaves qu’on a privés de leur identité ? Le nom de Firmin reste pour moi une écharde et je suis tentée de lui demander pardon.

Même si souvent l’auteur est un créateur tout puissant,  un marionnettiste qui tire les ficelles de ses figurines, il ne maîtrise pas toujours ses personnages ; il en est qui lui résistent comme Alessio, jeune piémontais, admirateur de l’assassin du roi Umberto 1er, anarchiste romantique qui ne m’a pas laissé tranquille et avec lequel j’ai dû batailler pour qu’il ne sème pas la désolation derrière lui.

Relire ses écrits, c’est un peu mener une enquête policière, non pas courir après un coupable. mais chercher derrière les mots, derrière les personnages, soi, l’inconnue qui s’y cache et apparaît masquée. Assembler les morceaux du puzzle.

Ecrire, c’est d’abord faire un avec ses personnages, vivre leur vie, leurs émois. Je suis mineur, syndicaliste, lavandière, jeune fille rebelle et amoureuse. Pourquoi écrire ? N’est-ce pas avant tout  pour fuir le réel ?

Jocelyne Le Bleis, écrivaine

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