KOZÉ LIBRE
A entendre certains discours officiels, La Réunion serait presque autonome en matière agricole, notamment dans la production de certains fruits, légumes et certaines viandes. Parfois, certains évoquent même la formule d’autonomie alimentaire, et estiment que la souveraineté alimentaire serait… à portée de main !
Cette communication habile nourrit… juste une illusion ! Elle nous invite à croire que le fait de produire un fruit ou un légume, ou d’élever une volaille ou un bœuf à La Réunion signifie que ces productions riment avec autonomie alimentaire ! Le raisonnement consiste alors à dire aux consommateurs : « Vois-tu ces salades ou ces choux, ils proviennent de nos champs ! ». Un sentiment de fierté s’empare alors de l’agriculteur et du consommateur réunionnais ! Nous sommes alors tous rassurés par la force de production locale qui résonne à travers le label « Nou la fé ! » En effet, il y a là un vrai motif de fierté !
Autrement dit, l’agriculteur réunionnais sait proposer sur l’étal un produit fini au consommateur, car il a une grande maitrise des process techniques de production agricole, et il se lève tôt pour éprouver son grand courage sur les terres de notre île. Nous lui devons une grande reconnaissance, à la fois morale et économique, d’autant plus que son revenu n’est généralement pas à la hauteur des efforts qu’il consent pour nourrir les Réunionnais, ni des risques climatiques très éprouvants qu’il endure —hélas trop souvent — et qui semblent s’aggraver avec le changement climatique.
Cependant, cette réalité ne doit pas en masquer une autre que nous devons regarder en face, objectivement : le succès de production ne dépend pas que de nos propres ressources locales. En effet, nous produisons ici avec des « béquilles » ou des « perfusions » qui viennent de l’extérieur. Nos produits finis commencent leur histoire ailleurs. Prenons l’exemple de la tomate produite localement et achetée en grande distribution, et qui doit souvent son existence à l’importation, à toutes les étapes cruciales de son histoire : achat de semences de variétés hybrides F1, de terreau pour le semisen mottes, de l’engraisazotéetphosphoré, distribués par l’’eau d’arrosage ou la « fertigation », sans oublier le traitement phytosanitaire par pesticides contre la mouche des fruits et le flétrissement bactérien, et de surcroît souvent avec désherbant à base de glyphosate.
Le même raisonnement peut être tenu pour d’autres productions agricoles végétales (choux, oignons, etc.) ou animales (le poulet, le canard, etc.).
Sans tous ces intrants issus du pétrole(engrais de synthèse, pesticides, carburant, le « paillage plastique », etc.), l’agriculteur conventionnel ne pourrait pas, dans la majorité des cas, aboutir au produit fini que le destinataire final achète dans les hypermarchés. Donc, l’importation conditionne finalement le produit que l’agriculteur croyait produire en toute autonomie : elle verrouille le « Nou la fé » en faisant de cette fierté, une étape finale résultant du « Nou la inporté » !
Sauf exception, ce « Nou la fé », répété par les faiseurs d’opinions comme preuve des 20 % d’autonomie alimentaire (fruits, légumes, viandes, lait, etc.) à la Réunion, masque de fait la réalité du « Nou la inporté ».
Cela dit, quand tout va bien, le ventre des Réunionnais accueille des aliments sains, gouteux, gorgés de nutriments naturels nourrissants, produits à proximité du consommateur et issus d’un mode de production naturel, tirant sa force et son équilibre des cycles biogéochimiques et de la fertilité biologique. Il s’agit de l’œuvre de 600 agriculteurs environ, qui appliquent le mode biologique (AB) ou naturel, sur une surface de 2 400 ha, toutes filières végétales et animales confondues.
Dans les autres cas, les Réunionnais(es) sont alimentés par une importation massive, qui canalise 7 milliards de produits sur l’île (dont 2,8 à 3milliards €à vocation alimentaire) pour seulement 400 millions d’exportation, sucre compris, soit un énorme déséquilibre, générateur de «chômage importé».
Autrement dit, nos ventres se remplissent, en majorité, comme ils peuvent, par le biais du cordon ombilical de l’importation :
- Soit directement avec des produits alimentaires finis importés, dont une majorité ultra-transformée par l’industrie, apportant de grandes quantités de calories…parfois vides !
- Soit indirectement par la cargaison des bateaux remplis d’intrants pétrochimiques qui permettront plus tard de produire des aliments finis, y compris 160 000 tonnes de nourriture pour le bétail réunionnais, dont une partie en OGM (tourteau de soja et maïs venant du Brésil via l’Hexagone). A cet égard, chaque aliment importé aura fait 11 500 km en moyenne, avant d’arriver dans nos assiettes (ADEME).
Est-il raisonnable, voire rationnel, que de continuer à soutenir un système agricole qui, d’une part, menace de s’effondrer en étant suspendu à une géopolitique complètement aléatoire, (particulièrement au Moyen-Orient), à un contexte géo-climatique allant vers un réchauffement thermique fatal et à une raréfaction certaine du pétrole d’ici les prochaines années — ce dernier étant une énergie fossile non durable , d’autant plus qu’il faut 10 à 12 calories fossiles pour obtenir 1 calorie alimentaire — , et d’autre part, endommage la santé humaine, animale et celle de la nature ?
A l’heure où se nourrir devient un défi, pouvons-nous encore concentrer nos efforts sur une monoculture cannière, miser sur un mode de production conventionnel où le pétrole estlaclédevoute, mettre notre assiette et notre santé dans les mains de «l’industrie de la malbouffe » et des multinationales, pour lesquelles le gain financier supplante tous les autres objectifs, notamment celui de la santé humaine et animale, du bon état de la nature, des sols, de l’eau, de l’air et de sa biodiversité ?
La réponse évidente est NON ! La société consommatrice souhaite ardemment « bien manger pour bien vivre », et en toute logique, elle attend de l’agriculteur qu’il produise selon un mode naturel et biologique. De fait, elle le place devant un grand défi technique, et lui confie l’énorme responsabilité de, non seulement nourrir sainement la population, mais aussi de protéger nos biens communs hérités : l’eau, l’air, les paysages, la biodiversité, les ressources naturelles, la fertilité des sols, etc. Tout se passe comme si le « consommateur-mangeur » déposait dans les mains de l’agriculteur, la préservation d’un « trésor public majeur », et ferait de lui un acteur central du « service public de la nature et de la nourriture ». Naturellement, il serait indécent de faire supporter à l’agriculteur la totalité de l’effort.
N’est-il donc pas normal et légitime que le « consommateur-contribuable-mangeur » lui adresse une marque de reconnaissance majeure pour service rendu au pays, à la collectivité et à la Nature ? Nous pensons qu’il serait juste et équitable que l’impôt serve à le rétribuer à la hauteur du service indispensable qu’il rend à tous, d’autant plus que cela pourrait être financé sans inflation fiscale, et uniquement en puisant dans la résorption du budget qui répare les désastres des coût cachés, qui seraient alors évités.
Allons-nous encore accepter de payer pour réparer le mal que nous pouvons éviter ? Il nous revient la responsabilité d’agir pour réduire ces « coûts cachés », pour enfin ramener la valeur et les revenus agricoles vers ses premiers auteurs : les agriculteurs. Pouvons-nous encore assister à une dégradation inacceptable et anormale du statut de l’agriculteur ? Celui qui nourrit ne doit pas…mourir de faim ! Nous proposons une revalorisation du métier pour chaque « Agriculteur-nourricier », en payant ses produits au juste prix de la dignité et de la « valeur cachée » qu’il produit. Pour ce faire, au-delà du juste prix de vente qu’il perçoit, l’Etat lui attribuerait un PSE mensuel (Paiement pour Services Environnementaux). Ce n’est pas une subvention mais un vrai « Revenu-Reconnaissance Biodiversité Santé » pour les bienfaits collectifs dont il est l’auteur-générateur.
Contrairement aux idées reçues, l’agriculture peut et devrait redevenir l’activité économique centrale, le moteur musclé de la civilisation moderne, et redynamiser l’emploi local, afin d’assurer aux Réunionnais(es) au-delà d’un pouvoir d’achat, un « pouvoir de vivre » nourri par la dignité, la convivialité et la fraternité, qui sont garants de la paix.
A l’heure des restrictions budgétaires, comment financer ce PSE ?
Naturellement, les gardiens du système pétrochimique conventionnel actuel argumentent d’emblée l’impossibilité de financer un tel « cadeau ». Toutefois, le calcul des « coûts cachés » suffit à démontrer le contraire !
Avant d’y répondre, il importe de s’accorder sur les constats suivants:
- Lorsque le « consommateur-mangeur » paie 100 € pour ses produits alimentaires, l’agriculteur n’en retire que 6,80 €. En revanche, 41 € vont à la publicité et au marketing !
- Lorsque l’agriculteur produit 100 € d’aliments, il génère en cascade — malgré lui — le montant colossal de 100 à 200 € de « coûts cachés » : dépollution, dont celle de l’eau très coûteuse à cause des nitrates et des pesticides (40 milliards en France/an), traitement des maladies, etc.
Qui paye ces coûts cachés? Aujourd’hui, sans véritablement le comprendre, c’est le « consommateur-contribuable» qui en supporte la charge, c’est-à-dire, chacun de nous. Cela signifie que lorsque nous payons 100 € pour nos aliments, nous dépensons en réalité le double, voire le triple pour tenter de réparer les effets délétères d’un mode de production conventionnel, qui détruit la santé des humains et des écosystèmes, et des grands équilibres dans la nature. En sachant qu’aucun budget ne saurait réparer définitivement le «vivant cassé»,et le ramènerait, même à grand frais, à l’état initial, avec un risque de disparition d’espèces végétale et animales indigènes et endémiques.
Bien sûr, la « souveraineté alimentaire durable » risque de ne pas être facile au départ, mais son choix finira par s’imposer car le contexte international et le dérèglement climatique nous y conduiront de force : soit nous négocions intelligemment ce virage agro-écologique au moment où il est encore temps (tardif mais pas trop tard !), soit nous ligoterons nos pieds et nos mains, et resterons à la merci des importations extérieures et des « dictatures de la malbouffe ». L’enjeu vital croise alors l’enjeu de dignité pour les réunionnais(es). Face à ces importations – forme moderne d’assujettissement- cette souveraineté serait une forme
A RETENIR : la souveraineté alimentaire durable, ce n’est pas un luxe, c’est une nécessité existentielle ! Et d’ailleurs, pourquoi importer nos aliments et notre fertilisation à grand frais, quand nous habitons une île-volcan tropicale naturellement fertile qui met à notre disposition toutes les ressources fondamentales pour être autonomes sur le plan alimentaire ?
La souveraineté alimentaire ou «Noutmanzémaron» est une stratégie de résistancequi se fonde sur nos sols, le soleil, l’eau, nos intrants organiques locaux, nos méthodes et itinéraires techniques locaux sur mesure : planter et élever pour manger sainement, en nous appuyant au maximum sur nos propres ressources naturelles et humaines.
Dans cette dynamique du « Produire mieux et local » il convient aussi d’éviter tout gaspillage alimentaire (environ 30 % globalement et jusqu’à 40/45 % en restauration collective scolaire) et de valoriser tous les excédents et déchets alimentaires et déchets verts, via le compostage ou lombricompostage.
Sur l’île, ce sont 500 000 équivalents repas gaspillés par jour dans les familles et 10 millions de repas gaspillés par an dans la restauration scolaire et universitaire (sur les 24 millions servis).
Manger… OUI ! Mais manger mieux ! Moins d’aliments ultra-transformés, moins de viande, notamment la viande rouge. Dans tous les cas, ladite viande devrait provenir d’animaux bien nourris et bien traités. Aussi, il convient d’augmenter la part des légumes et fruits (verts, secs…) comme sources de protéines : 2/3 de protéines végétales pour 1/3 de protéines d’origine animale, conformément aux recommandations du PNNS 4 (Plan National Nutrition Santé) et de l’OMS (Organisation Mondiale de la Santé). Au travers de ces importations massives, notamment de soja OGM (la protéine « miracle »), nous provoquons une véritable déforestation importée, par des coupes rases à l’autre bout du monde (principalement au Brésil en Amazonie à hauteur de 700 000 hectares par an).
Les Réunionnais gagneraient à retrouver le chemin de la cuisine traditionnelle locale, source de plaisirs et de santé, en respectant la saisonnalité et la diversité des produits locaux achetés en vente directe sur un marché de producteurs, dans un point de vente collectif (PVC) ou directement chez l’agriculteur (circuit court).
Après le soutien à l’agriculteur, il est tout autant légitime d’accompagner le « citoyen-mangeur », en soutenant son « pouvoir de vivre » à travers la création d’une SSAD (Sécurité Sociale de l’« Alimentation Durable »), à raison d’une allocation spécifique mensuelle de 100 à 150€ /personne également finançable par la résorption des « coûts cachés », vue précédemment ou si besoin avec un rééquilibrages des revenus propres à chaque famille.
Ainsi, nous permettrons à toute la population d’accéder à une « alimentation adéquate » saine et durable, fondement de la vraie Souveraineté Alimentaire durable.
Mais pour y arriver, nous devons nous parler, comprendre les fondements de cette politique globale, les contraintes des uns et des autres, les menaces qui pèsent sur chaque acteur, et entendre la soif de dignité d’une grande partie de nos agriculteurs. Si nous restons léthargiques, nous abandonnerions notre système alimentaire dans les griffes des « profiteurs de guerre » qui n’attendent que l’embellie pour spéculer sur les marchés… pour le plus grand malheur des citoyens pauvres de plus en plus nombreux. Les famines sur la terre (environ 1 milliard de personnes) pourraient être éradiquées avec seulement 1/50è (40 milliards de dollars par an) du budget de…l’armement mondial (2.000 milliards de dollars par an) ! (Selon OXFAM).
EN CONCLUSION : Le modèle agricole réunionnais actuel est un jeu à somme nulle… quand elle n’est pas à somme négative ! En effet, d’un côté, nous importons massivement des intrants d’origine pétrolière pour une productivité immédiate d’aliments, et de l’autre, nous épuisons nos sols, polluons notre lagon, abîmons notre biodiversité, contaminons nos corps… Ce que nous gagnons en quantité, nous le perdons en autonomie et en santé, et dans la souffrance des maladies dites de civilisation qui ne sont pas une fatalité. Pour échapper à ce cycle de destruction circulaire, notre souveraineté alimentaire est une nécessité existentielle ! Fondée sur l’agroécologie, elle sera la seule alternative qui deviendra un jeu à somme positive, où le cadre de vie et le territoire des réunionnais seront reconfigurés à la mesure du « Planté pou manzé », où l’agriculteur réunionnais retrouvera légitimement le rang qu’il n’aurait jamais dû perdre, et où le « consommateur-mangeur » conservera ou retrouvera sa santé, sera en paix avec son environnement naturel et reconquerra le simple mais savoureux plaisir de… manger pour VIVRE !
Pour toutes ces raisons, il y a donc nécessité et urgence à ce que les Institutionnels qui ont la compétence AGRICULTURE/ALIMENTATION sur l’île – la DAAF, la Commission Agricole du CD et la Chambre d’Agriculture – réunissent au plus vite TOUTES les PARTIES PRENANTES de TOUTES les Filières Agricoles (filière canne incluse), en plus des organisations professionnelles (associations, syndicats, coopératives), des Agriculteurs/Planteurs, et bien sûr, des Citoyens/Consommateurs/Payeurs/Mangeurs, POUR LA TENUE D’ÉGRAALIM (Etats Généraux Réunionnais de l’Agriculture et de l’ALIMentation durables et résilientes).
En effet, la seule réunion d’« États généraux de l’agriculture réunionnaise », comme elle avait été prévue par la Chambre d’Agriculture en juin 2025, n’est plus du tout suffisante dans le contexte actuel. Il convient absolument d’y associer Agriculture ET Alimentation, ce qui explique, voire justifie, la présence désormais incontournable des consommateurs.
Coordination provisoire des ÉGRAALIM, Yvette Duchemann, Patrice Payet et Dina TYP Emotsion
Courriel : contact.egraalim@gmail.com
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