Pourquoi je dis adieu à la Conférence des mille de Paul Hoarau

Conférence des mille au conseil départemental

LIBRE EXPRESSION

Après beaucoup d’hésitations, le moment des bonnes résolutions étant venu, je vais tenter d’exprimer tout le bien que je pense de Paul Hoarau en même temps que les raisons pour lesquelles j’ai renoncé à le suivre dans son projet de refondation de la souveraineté populaire réunionnaise dont la trilogie « kisa nou lé, nou lé là, sé nou ki fé » constitue le leitmotiv. Mes raisons tiennent à l’idée que, toutes proportions gardées, Paul Hoarau est aux Réunionnais ce que Moïse était aux juifs sortis d’Egypte. Attention, il y a un piège.

Mais d’abord quelques précautions oratoires : je ne connais pas vraiment Paul Hoarau, je n’ai aucune responsabilité dans l’organisation de la Conférence des mille et je n’occupe aucune position sociale particulière qui me donnerait un accès privilégié à des informations sensibles supposément éclairantes. Bref, l’opinion que je vais exprimer ici est de celles qu’il est facile d’écarter étant donné que je ne dispose d’aucune espèce d’« autorité » en la matière. Ce qui suit n’est que l’esquisse rapide d’une vision à laquelle je suis parvenu et que je souhaite communiquer afin d’exprimer, à regret, la frustration d’un « doux rêveur » qui avait cru porteuse la perspective offerte par Paul Hoarau avec son projet de Conférence des mille.

Si je tiens à mettre en mots cette vision, c’est avec le sentiment d’un devoir à l’égard de tous ceux qui espèrent sincèrement qu’une nouvelle dynamique populaire pourrait naître à la Réunion dès lors que des hommes de bonne volonté se réuniraient pour engager un authentique processus démocratique destiné à unir et réunir le bon peuple dans une même volonté de restauration de sa souveraineté.

Dès lors qu’il est passablement critique mon propos pourrait être lu comme une tentative de torpiller le projet de Paul Hoarau mais, comme je l’ai déjà dit, étant une personne lambda, un M. Toulemonde, il sera facile d’écarter tout ce que je vais dire, qui est donc inoffensif a priori. Seuls seront attentifs ceux qui, d’une part, sont sincèrement intéressés par la réussite du projet en question et qui, d’autre part, savent qu’il est souvent plus utile d’écouter les critiques que les louanges.

Ceci étant, entrons dans le vif du sujet et allons droit à l’essentiel : si tant est qu’elle ait lieu un jour, la Conférence des mille supposée entamer la marche irrésistible du peuple réunionnais vers sa souveraineté ne sera en aucun cas une conférence. Les mille personnes et plus qui seront appelées à se rassembler en tablées de dix n’auront rien à discuter car il n’y aura rien à discuter. Il y aura juste à proclamer d’une seule voix les Fondamentaux — un texte posant les grands principes de l’action collective envisagée — après les avoir signés. On peut donc parler de tromperie sur la marchandise et c’est vraiment dommage car la déception sera immense pour tous ceux qui avaient vu là un espoir très concret de changement. Pour ma part, c’est quand j’ai compris cette entourloupe que j’ai renoncé.

Les discussions, c’est ultérieurement, aux Etats Généraux, qu’elles se tiendront. Autant dire aux calendes grecques vu le timing des évènements. Alors que mille sujets brûlants préoccupent actuellement et depuis longtemps les citoyens réunionnais, ceux-ci devront donc ronger leur frein en silence ou rédiger des mémos alors qu’ils pourraient en débattre immédiatement et affiner ainsi leurs perspectives dans le feu de la discussion. Si elle était ainsi mobilisée, l’intelligence collective réunionnaise produirait un ensemble de constats, de demandes et de projets qui contribueraient parfaitement au cahier des charges des Etats Généraux.

C’est cette logique qui a présidé à l’organisation des Etats-Généraux en France depuis Philippe le Bel. Les députés y avaient alors des mandats impératifs et venaient donc seulement y porter la parole du bon peuple consignée dans des cahiers de doléances.

C’est cette parole qui tarde terriblement à surgir dans le parcours imaginé par Paul Hoarau. Je ne doute pas une seconde du fait qu’il ait beaucoup écouté et que maintes bonnes âmes aient œuvré scrupuleusement et honnêtement à la rédaction des Fondamentaux mais il est très clair que nous sommes à mille lieux d’un recueil de conclusions issues des débats requis par la situation misérable faite actuellement au bon peuple de France en général, à celui de la Réunion en particulier. Les Fondamentaux sont, tout au plus, le condensé des nombreuses discussions qu’a eu Paul Hoarau avec des Réunionnais ici et là au cours de ses pérégrinations. Ils ne proviennent pas du peuple comme le serait le texte issu d’une assemblée constituante. Les Fondamentaux sont structurés par la pensée d’un homme. Le fait qu’il se soit sincèrement et honnêtement mis à l’écoute du bon peuple n’empêche pas qu’il y ait là un ENORME problème d’un point de vue démocratique.

Le plus triste dans l’affaire c’est, selon moi, le fait que tous ceux qui sont venus aux réunions de préparation de la Conférence des mille avec un sujet qui leur tenait à cœur et qui ont pris la peine de le présenter N’ONT PAS ETE DETROMPES. On les a laissés parler et personne ne leur a alors expliqué que leur propos n’avait AUCUNE pertinence pour la Conférence des mille. Probablement a-t-on craint de désillusionner un grand nombre de personnes. En effet, je pense qu’une large majorité de l’assemblée pensait tout naturellement que ladite conférence serait LE lieu de débat autour des mille sujets graves qui préoccupent les Réunionnais. Quelles qu’en soient les motivations tactiques sous-jacentes, j’ai trouvé cette attitude terriblement hypocrite et impardonnable en raison du manque de respect pour le bon peuple que cela traduisait.

Avant de conclure, je ne peux pas ne pas évoquer le fait que Paul Hoarau rêve d’organiser un jour prochain une grande marche qui remplirait la rue de Paris. Mais que sont dix mille ou vingt mille personnes rassemblées UN jour, UN seul, à Saint Denis ? Ce serait tout au plus une « nouvelle » en une des journaux, au mieux un « événement » pour tous ceux qui détiennent le véritable pouvoir. Mais dès le lendemain, ils riraient bien de notre « sé nou ki fé » et ils continueraient leur bizness habituel de sorte que rien ne changerait. Bref, selon toute probabilité, le mouvement initié par Paul Hoarau n’accèdera jamais à la légitimité institutionnelle via la trajectoire qu’il a envisagée. Les sympathies, les bonnes volontés et les alliances économico-politiciennes seront emportées par le vent mauvais de la logique financière qui continuera de primer sur tout. Le fardeau de la dette nous en fera toujours davantage l’esclave et tout ira de mal en pis.

Autrement dit, à moins qu’elle ne soit révolutionnée, cette approche est vouée à l’échec. Mais elle ne sera pas révolutionnée parce qu’elle est fermement tenue par Paul Hoarau qui sait très bien ce qu’il veut et qui a toutes les qualités intellectuelles et humaines pour convaincre autant qu’imposer le respect à son entourage. C’est un homme sagace, clairvoyant et sage. Il a aussi la patience et la ténacité sans lesquelles rien de grand ne s’accomplit ici-bas. Plus important encore, Paul Hoarau est un homme de conviction, il est en mission, ce qui suppose un singulier mélange entre la modestie qui fait le sens du devoir et l’ambition qui porte à se penser « homme de la situation ». D’où l’analogie avec Moïse. Elle pourrait sembler apologétique mais elle ne l’est pas.

En effet, tout le monde sait que Moïse a été un grand meneur. Mais qui se souvient qu’il n’a jamais atteint son but ? Son peuple a erré dans un minuscule désert pendant quarante ans et lui-même n’est jamais entré en Palestine. J’ai fait ce rapprochement lorsque j’ai entendu Paul Hoarau se plaindre (ou se targuer) d’avoir patienté soixante-quatre ans. Quand on sait que les hommes sont des êtres d’habitudes et qu’elles sont comme une seconde nature, on comprend vite que Paul Hoarau a probablement pris le pli de la patience et laissé passer sa chance, si tant est qu’il l’ait eue un jour à sa portée.

On ne peut douter de la justesse de son regard. Il voit bien que les temps sont propices et que des opportunités se présentent pour amener les changements dont le peuple a tellement besoin mais, au niveau des modalités d’action ou des moyens mobilisés, comme on dit classiquement, il n’est plus dans le coup. L’intelligence et la dynamique collective mises au service de la démocratie, il ne connaît pas. C’est en vain que vous en chercherez une trace significative dans les actions engagées. C’est particulièrement visible au niveau de la parole populaire : elle ne circule pas, elle est verrouillée car centralisée. Même si c’est pour la bonne cause, même si c’est une stratégie qui peut avoir des motivations rationnelles comme la recherche d’efficacité et de sûreté dans l’action, je pense que laisser le peuple silencieux est une erreur, une erreur grave, qui sape les fondements même de l’édifice construit pour la lui donner.

Voilà l’essentiel de ce que j’avais à dire. Permettez-moi juste d’ajouter qu’étant psychologue un peu mentaliste sur les bords, je crois être en mesure de reconnaître rapidement et sûrement une belle personne quand j’en vois une et Paul Hoarau en fait partie. Il nous a magnifiquement éclairés, il a payé de sa personne mais la connaissance et l’esprit sont une chose, l’action une autre. A quatre-vingt-dix ans bientôt, on est un sage, on connaît les forces en présence, on voit loin sur l’horizon, on sait où on veut aller mais on a perdu toute souplesse dans les schémas d’action. Stratégies et tactiques devraient être laissées à des généraux de confiance. Je me dis qu’il en a forcément autour de lui qui attendent leur heure. Quoi qu’il en soit, il serait bon de passer la main. Mais Paul Hoarau est-il prêt à cela ? Je ne le crois pas. Tel que je le comprends, il livre son baroud d’honneur et il le sait. Comment pourrait-il y renoncer ? C’est un choix terrible !

On me dira probablement que cela ne se fait pas, que je suis un traître, que je crache dans la soupe, etc. Peu importe. Ce n’est pas un gros sacrifice de passer pour tel dès lors que je le fais dans l’idée d’éclairer les personnes engagées qui vivent dans l’espérance de jours meilleurs. Nous pressentons tous que nous allons bientôt avoir de terribles combats à mener contre les « puissances de ce monde » et, il vaut mieux, je crois, ne pas s’engager dans un combat perdu d’avance. Il me semble préférable de préserver ses forces, de continuer à s’organiser collectivement afin de parvenir à une authentique unité qui, en nous mettant en paix les uns avec les autres, nous rendra solidaires et capables de résister à la tempête qui vient. C’est tout le bien que je nous souhaite.

Luc-Laurent Salvador

Luc-Laurent Salvador, Chercheur en psychologie, président de l’association EDUCAPSY

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