Robert, le gérant de Ti’chaud, est la troisième génération à tenir la boutique dont l’histoire est intimement liée à celle de sa famille. Pour parallèle Sud, il me raconte les différentes mutations de son commerce dues aux changements qui se sont opérés dans le centre-ville.
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Depuis plus de dix ans, je passe devant la boutique chinoise de Robert, à l’angle de la rue marchande des Bons-Enfants et de la rue Désiré-Barquisseau à Saint-Pierre.
Je prends toujours un temps pour échanger quelques mots avec Robert, le commerçant de la boutique Ti’chaud. Cette fois, je lui demande s’il peut m’accorder un entretien pour me parler de l’histoire de sa boutique. Il vient de baisser un volet métallique pour ne pas être en plein soleil, il est 14 h 30.
Robert veut rester discret, il ne souhaite pas que son nom de famille soit divulgué dans l’article. Cependant, il m’explique qu’une partie de son nom est commune en Chine, comme Hoareau, me dit-il.
En me racontant l’histoire de sa boutique, Robert partage avec les lecteurs de Parallèle Sud une partie de son histoire familiale. Les deux sont liés.
Dans les sacs en vrac
Tout a commencé, à des milliers de kilomètres d’ici, à Hong Kong, en Chine. Ses grands-parents, originaires de là-bas, ont décidé d’immigrer à l’île de La Réunion. Ils sont arrivés sur la commune de Saint-Denis. Plus tard, son grand-père y achète une boutique, puis une deuxième à Saint-Pierre.

Son père naîtra en 1934. Il est l’aîné de plusieurs frères et sœurs. Robert me confie qu’il s’est sacrifié pour que le reste de la fratrie puisse avoir une éducation. Son père prendra le bateau pour aller à Hong Kong, où il épousera sa mère, née en 1937 au consulat de Chine.
Robert est le petit dernier de la fratrie. Il est né le jour de leur anniversaire de mariage.
Il se souvient, enfant, quand il y avait du monde dans la boutique, sa mère le déposait sur le comptoir ou dans les sacs de vrac de grain ou de riz. Tout se vendait en vrac à l’époque, il n’y avait pas de sachets.
Alcool, charbon, pétrole…
Son père, à l’époque, était demi-grossiste. Il avait un entrepôt un peu plus bas dans la rue Désiré-Barquisseau, proche de l’ancien hôpital de Saint-Pierre, dans la rue François-de-Mahy. Tous les lundis, les commerçants venaient acheter des marchandises à la boutique Ah Sing pour leur magasin. Le magasin était aussi ouvert aux acheteurs lambdas.
L’alcool, se souvient-il, se vendait avec la mesure de cuivre, en litre, centilitre. À cette époque, rajoute-t-il, tout le monde n’avait pas le courant. Son père vendait du charbon ou du pétrole qu’il versait dans des bouteilles.

J’interromps un moment l’entretien : un client lui achète des bouchons. Il lui propose comme sauce du piment, du soja ou du ketchup.
Nous continuons l’entretien. Ses parents ont toujours travaillé dans la boutique. Sa famille vivait à l’arrière et à l’étage.
La situation économique a changé à plusieurs reprises. La première fois, son père a alors cessé l’activité de demi-grossiste et a ouvert un libre-service. Puis l’arrivée de grands magasins, comme Prisunic et les Nouvelles Galeries, a tué les petits magasins, me dit-il.
Les temps des « impayés »
Son père a alors ouvert une boutique, sous le nom de Ah-Sing, d’articles de cadeaux et d’un autre nom pour la vente de hi-fi. Les finances du magasin étaient irrégulières, en dents de scie. La boutique fonctionnait pour les mariages et les baptêmes ; le reste du temps, il n’y avait pas d’activité. Pour ce qui concernait la hi-fi, il y avait beaucoup d’impayés.
À ce moment-là, Robert vient de perdre son job. L’entreprise pour laquelle il travaille vient de fermer. Son père l’embauche alors en tant que responsable.

L’entreprise familiale vit alors une nouvelle mutation. Elle devient un point chaud, Ti’chaud.
Robert me dit que ce choix s’est effectué de manière à avoir une rémunération constante, même si celle-ci était faible.
Des boutiques individuelles aux boutiques franchisées
Quand je demande à Robert ce qu’il pense de l’évolution de la ville de Saint-Pierre et de la rue des Bons-Enfants, il me répond que ça a complètement changé. « Maintenant, me dit-il, il y a beaucoup d’entreprises franchisées. Avant, il y avait des entreprises individuelles. Ils ont supprimé les entreprises alimentaires, qui sont en partie en périphérie de la ville. Il y a principalement des magasins de vêtements et de chaussures. »
Aujourd’hui, il reste deux ou trois boutiques chinoises. Certains gérants sont morts, d’autres ont loué leur local. La nouvelle génération, me dit-il, ne veut pas reprendre. Elle s’est orientée vers les professions libérales. Elle ne veut pas travailler tous les jours. La dernière fermeture de magasin est le magasin Ah Koon. Robert me dit que la gérante lui répétait qu’il fallait tenir bon, qu’il n’y avait plus beaucoup de boutiques chinoises au centre ville. Elle est partie en métropole rejoindre son fils…

Robert m’énumère les boutiques de Chinois qu’il y avait avant : un photographe, une pâtisserie, un magasin d’électroménager, un salon de coiffure…
Il me parle aussi de son voisin qui est grossiste. Il a dû déplacer son local dans une des zones industrielles. En effet, depuis des années, les camions porte-conteneurs ne peuvent plus rentrer dans le centre-ville.
Dernier changement : la facture électronique
Le gérant de l’enseigne Ti’Chaud réfléchit à une mutation prochaine. Il me parle du positionnement stratégique du magasin. Ti’chaud est proche de la mairie. Avant, il y avait les banques, une église, l’hôpital de Saint-Pierre était proche. Le front de mer, qui n’est pas très loin. Le magasin avait une place centrale. Aujourd’hui, comme le dit Robert, « des changements se sont opérés. »

Le dernier changement récent, c’est la mise en application de la facture électronique au premier septembre. Robert me parle également de caisse digitale.
En ce qui concerne les personnes « importantes » qui passent, il voit venir les maires à l’approche des élections, ou encore ses amis qui ont déménagé qui passent dans le quartier, ou encore son ancien professeur d’anglais.



Texte, vidéo et podcast : Hannah Oredugba
Photos : Olivier Ceccaldi et Hannah OREDUGBA



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