Blandine Hureau retraitée accueillant des personnes en détresse

[Social] Quand « l’Auvergnat(e) » ne trouve pas le sommeil

BLANDINE RACONTE LES LIMITES DE L’AIDE AUX PERSONNES EN DÉTRESSE

Blandine, enseignante à la retraite, a hébergé quelques temps une femme en détresse cumulant les problèmes d’argent et de santé. Face à l’amoncellement des difficultés, au bout d’une dizaine de jours,  épuisée, elle a appelé à l’aide.

Pour dépanner… Combien sont-ils, ceux et celles qui, comme « l’Auvergnat » de Brassens, ouvrent leur porte à l’homme ou à la femme en détresse ? Des oiseaux rares, des colibris…

Le coup de pouce est discret, tant pour se protéger soi-même d’un déferlement de misère que pour protéger la dignité de la personne accueillie. Il y a quelques semaines, il a fallu un appel de détresse de Blandine auprès de Réunion 1ère radio pour découvrir cette enseignante à la retraite.

Elle n’en pouvait plus de la charge que représentait pour elle sa dernière « recueillie ». Elle n’en pouvait plus, surtout, de l’inadéquation de la prise en charge proposée par l’hôpital public et les services sociaux.

Les ingrédients de la misère

L’histoire est tristement banale et mélange le cocktail de la désolation sanitaire et sociale de La Réunion : diabète, dialyse, alcoolisme, pauvreté et violence conjugale. Sans qu’il soit possible de déterminer dans quel ordre cette chaîne s’est construite.

Blandine a croisé les pas de Maguy (*) au service des urgences du CHU de Terre-Sainte. « Regardez, je l’ai prise en photo de dos pour ne pas la gêner. Elle a 36 ans et en paraît le double. Elle pèse moins de 30 kilos »…

Maguy détresse sociale
Maguy en détresse durant ses démarches à l’hôpital.

Quand Blandine la rencontre, mi- juin, la chute de cette pauvre femme ne date pas d’aujourd’hui. Pourtant,  la Permanence d’action sociale et sanitaire (Pass) de l’hôpital découvre sa situation. Le 115 (samu social) est alerté et elle est hébergée à l’hôtel. Blandine la visite régulièrement. Au bout de 3 semaines une solution d’accueil semble enfin trouvée : Blandine emmène Maguy  au Service d’accueil d’urgence (SAU) de l’Hermitage.

« Je pensais que la Pass s’était occupée de son dossier et avait transmis les informations sur la situation médicale de Maguy. Mais nous avons été accueillies par une assistante sociale qui finissait son service et partait en week-end, elle nous  apprend et que le SAU n’est pas équipé médicalement pour s’adapter au cas de Maguy ». Le lundi suivant, elle est ramenée à l’hôpital où elle a passé deux nuits. Après ces deux nuits, elle retourne à l’hôtel qu’elle paie avec ses derniers euros »

Un comportement inquiétant

Croulant sous une accumulation de problèmes, la frêle Maguy, est de nouveau à  la rue, et Blandine la prend alors sous son aile. Elle l’héberge chez elle. « Nous avons frappé à toutes les portes : le Centre communal d’action sociale (CCAS), le Centre médicopsychologiques (CMP), le Centre d’hébergement et d’accueil d’urgence (CHAU) »

Elle a même déjà bénéficié d’une allocation via la MDPH (Maison départementale pour les personnes handicapées) mais son dossier n’a pas été renouvelé, ce qui a réduit ses ressources de moitié et l’a renvoyée au niveau minimum du RSA (Revenu social d’activité).

Il faut dire que Maguy a besoin d’un accompagnement effectif, dans la rue, elle peut boire, peut voler de la nourriture pour manger, et peut avoir un comportement inquiétant. Bref, elle a développé des attitudes de survie de personne de la rue. Blandine, qui comprend que, « au fond », Maguy n’est pas « une mauvaise personne », sait aussi, qu’elle et son mari ne sont pas armés pour gérer une telle situation…

Lettre du bout de la nuit

Blandine a alerté la radio et le parquet. Sa lettre au procureur n’accuse personne. Elle l’a envoyée au bout d’une nuit sans sommeil le 22 juillet dernier à 4h46 du matin. La démarche est pour le moins inhabituelle…

Elle y décrit son « coeur déchiré » : « Je suis épuisée, ne dort plus et j’estime que je ne suis plus en capacité de lui offrir un accueil sécurisant. Je vous envoie ce mail car je crains de changer d’avis, et de ne pas avoir le courage de laisser tomber Maguy. Demain matin, je l’accompagne à la maison départementale de Trois Mares au Tampon. Ce sera au moins la septième assistante sociale qui sera au courant de sa situation ».

Nul ne sait ce que la justice peut engager à la lecture d’un tel courrier, mais l’alerte médiatique a permis d’ouvrir une place à Maguy à l’hôpital de Saint-Louis. Blandine suit encore aujourd’hui le parcours de « sa protégée » à distance. Elle déplore toujours l’inadéquation des prises en charge proposées au fil des diagnostics. Elle a craint que Maguy se voit hospitaliser dans un service de santé mentale. Elle a heureusement appris hier que l’assistante sociale qui l’avait accueillie à l’Hermitage faisait le nécessaire pour trouver un studio pour Maguy.

Un manque de moyens évident

Elle veut croire que si Maguy avait conservé son allocation de personne handicapée, elle aurait pu être insérée dans un loyer et retrouver de l’autonomie. « Pour moi, on n’a pas trouvé de solution. Je ne veux pas accabler l’hôpital, ni même les services sociaux. Mais toutes les solutions par défaut qui sont proposées à Maguy montrent que nous sommes face à un manque de moyens évident ».

Des Maguy, Blandine en voit passer régulièrement. Comme « l’Auvergnat » de Brassens, elle ouvre sa porte en sachant que ça ne suffira pas. Cette année, elle a adhéré à l’Union des femmes réunionnaises (UFR) dans l’espoir d’y trouver, sinon des solutions, au moins un support, un mode d’emploi, une communauté d’aidants, un moyen de pression…

Franck Cellier

(*) Prénom d’emprunt.

A propos de l'auteur

Franck Cellier

Journaliste d’investigation, Franck Cellier a passé trente ans de sa carrière au Quotidien de la Réunion après un court passage au journal Témoignages à ses débuts. Ses reportages l’ont amené dans l’ensemble des îles de l’océan Indien ainsi que dans tous les recoins de La Réunion. Il porte un regard critique et pointu sur la politique et la société réunionnaise. Très attaché à la liberté d’expression et à l’indépendance, il entend défendre avec force ces valeurs au sein d’un média engagé et solidaire, Parallèle Sud.

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