[Social] « Tôt ou tard, ça va péter »

Jacques Bhugon secrétaire général de la CGTR

JACQUES BHUGON, SECRÉTAIRE GÉNÉRAL DE LA CGTR

Là bas, de l’autre côté de la terre, la France grogne et une partie d’elle grève (du verbe gréver = faire la grève). Ici à La Réunion, les raisons de mécontentement ne manquent pas plus que là-bas : même gouvernement, même vie chère, mêmes inquiétudes… Quel est aujourd’hui l’état de la colère d’une population qui l’a clairement exprimée à l’occasions des scrutins électoraux de cette année ? Dans les urnes mais pas — encore — dans la rue.

Jacques Bhugon, secrétaire général de la CGTR depuis l’année dernière,  était en pointe cette semaine pour clamer son soutien aux grévistes CGT des raffineries françaises. Il partage ici ses sentiments de leader syndical face à un contexte qu’il juge « explosif ».

— Quel était l’état de la mobilisation, mardi lors de la manifestation de la CGTR,FSU, Attac et le Saiper devant la préfecture ?

— Nous étions environ 150 militants pour soutenir les grévistes de Total. Nous partageons les mêmes revendications sur les salaires. Il n’est pas normal que des entreprises qui font des milliards n’augmentent pas les salaires. 

La question des salaires est encore plus importante ici car quand on a une inflation à 6%, ce n’est pas la même chose sur un paquet de yaourts à 2€ que sur un paquet de yaourts à 5€.

— Parlons chiffres. Quel taux d’augmentation demande la CGTR ?

— On va arriver à 9% d’inflation à la fin de l’année. Nous revendiquons un SMIC à 2 000€ net, et 10% d’augmentation. Or dans les NAO (négociations annuelles obligatoires) les patrons proposent des miettes même pas 15€. C’est pas avec ça que les salariés vont pouvoir vivre décemment.

— Comment se présente le rapport de force ?

— On a quand même fait une belle manif le 29. Les manifestations ça se prépare… Mais aujourd’hui, c’est pas comme hier où il suffisait de claquer des doigts pour déclencher une grève. Aujourd’hui, les gens vivent à crédit et les emplois sont plus précaires.

— Les entreprises n’ont peut-être pas non plus les moyens d’augmenter fortement les salaires…

— Il y a de petites entreprises en difficultés mais les grands groupes, dans la distribution au l’automobile, s’en sortent très bien. Il faut que La Réunion se réveille.

La politique d’Emmanuel Macron et de ses ministres a toujours été discriminatoire vis-à-vis de La Réunion où on n’applique pas les mêmes droits.

— Comment la contestation, qui s’est exprimée dans les urnes, se porte-t-elle dans les entreprises ?

— La politique d’Emmanuel Macron et de ses ministres a toujours été discriminatoire vis-à-vis de La Réunion où on n’applique pas les mêmes droits. C’est la politique d’Emmanuel Macron et il a pris une claque sur tout l’outre-mer. Il y a besoin d’un élément déclencheur à La Réunion pour une grande mobilisation. Et ça viendra.

— Les chômeurs et les retraités, visés par des réformes sévères, sont cependant rarement les premiers à descendre dans la rue…

— Les chômeurs ne sont pas paresseux, c’est la rémunération qui pose problème, les gens ne veulent plus travailler pour des miettes. La prochaine réforme des retraites va nous demander de travailler plus pour gagner moins. Nous à la CGTR nous revendiquons une retraite à 60 ans au moins au niveau d’un SMIC. Plus de 70% des Français sont contre cette réforme des retraites.

— L’économie réunionnaise échappe de plus en plus aux Réunionnais. Est-ce qu’il vaut mieux avoir pour patron un Chateauvieux ou un Hayot ?

— Ça reste un patron. Et ça ne date pas d’hier. Il ne reste plus que Caillé et Ravate… Il n’y a plus de dialogue social à La Réunion. A part dans le BTP, il n’y a pas de négociations dans les branches professionnelles. L’Etat ne facilite pas le dialogue social et quand ça pète, on appelle les syndicats pour jouer le rôle du pompier. Mais nous ne sommes pas des pompiers et, tôt ou tard, ça va péter.

— Il y avait l’union des syndicats lors du Cospar, pour obtenir des avancées. Mais aujourd’hui qu’en est-il ?

— En France la CFDT n’est pas dans le mouvement.  A La Réunion, elle est quasiment invisible. Il n’y a que 4 ou 5 formations en intersyndicale, FSU, Saiper, FO…

« Il faut faire la révolution »

— Cet affaiblissement explique peut-être pourquoi les Gilets jaunes ont marginalisé les syndicats.

— Personne ne s’attendait à un tel mouvement. Et ça reviendra sous une autre forme. Mais où sont les Gilets jaunes aujourd’hui ? Ils avaient tord de rejeter les syndicats car ce sont bien les corps intermédiaires qui peuvent négocier avec l’Etat. Nous, nous sommes toujours là pour défendre les salariés. 

— Qu’est ce qui vous met en colères ?

— Il y a déjà plein de pauvres à La Réunion, et on en crée de nouveaux. Et je suis en colère de voir de plus en plus de jeunes au chômage. Je rêve d’une jeunesse motivée et combative. Notre organisation doit ouvrir les portes et fenêtres aux jeunes syndiqués.

— Ne pensez-vous pas que le statut de la départementalisation avec sa surrémunération est arrivée à bout ?

— Nous, nous disons que tous les salaires doivent être indexés. Pas seulement ceux d’une catégorie. Je ne suis pas sûr qu’on soit arrivé au bout d’un cycle. On a fait de nombreux plans et états généraux et tous ces rapports ont été enterrés.

— La majorité des députés réunionnais sont plutôt favorables à vos revendications mais quel est leurs poids ?

— Leur difficulté, c’est que le gouvernement ne les entend pas.

— Et que faire pour qu’il les entende ?

— Et bien il faut faire la révolution.

— Qu’est ce qu’il doit en sortir ?

— Je rêve d’une grande mobilisation sociale, non violente, pour que ce gouvernement nous traite de manière ce que l’on ait les mêmes droits que tous les Français : des salaires décents, un logement pour tous.

Entretien : Franck Cellier

A propos de l'auteur

Franck Cellier

Journaliste d’investigation, Franck Cellier a passé trente ans de sa carrière au Quotidien de la Réunion après un court passage au journal Témoignages à ses débuts. Ses reportages l’ont amené dans l’ensemble des îles de l’océan Indien ainsi que dans tous les recoins de La Réunion. Il porte un regard critique et pointu sur la politique et la société réunionnaise. Très attaché à la liberté d’expression et à l’indépendance, il entend défendre avec force ces valeurs au sein d’un média engagé et solidaire, Parallèle Sud.

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