Sur la côte océanienne, avec les Kanak de Tibarama et de Neouyo


[VU DE NOUMÉA]

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Le peuple autochtone vote très largement en faveur de l’indépendance.
À dix jours du troisième et dernier référendum sur l’indépendance, Parallèle Sud a voulu savoir comment sont perçues les consignes de non-participation du Front de libération national kanak et socialiste (FLNKS), là où la population est ultra-majoritairement autochtone et indépendantiste : sur la côte Est de la Grande-Terre, en pays minier.

À la même latitude que la Réunion, dans l’océan Pacifique Sud, l’archipel de Nouvelle-Calédonie entre ces jours-ci dans la saison des pluies, la période chaude. Sur la Grande-Terre, en province Nord, à plusieurs heures de route de la capitale Nouméa, la population est ultra-majoritairement autochtone, c’est le pays Kanak.

De Thio à Hienghène en passant par Houaïlou, c’est aussi un pays minier – le paysage de forêt primaire et de sublimes plages alternent avec les ravages de l’exploitation de nickel. Là où les collines verdoyantes n’ont pas été lacérées par les gigantesques pelleteuses, c’est le lieu d’expression de l’agriculture traditionnelle du peuple premier : « Ces jours-ci, avec le début des grandes chaleurs, le travail des champs est terminé », sourit Cédric, jeune habitant de la tribu de Tibarama, entre lagon et collines, non loin du village de Poindimié.

Le jeune homme désigne d’un geste large les taupinières soigneusement alignées où les précieux ignames reposent. Dans ce qui est autant des champs qu’une fôret soigneusement entretenue on distingue aussi des taros, des songes, des piments, des bananiers, des papayers, des letchis, des manguiers… « Notre coutume est largement organisée autour du calendrier de l’igname, poursuit Cédric. C’est notre trésor, il faut en prendre soin, comme d’un enfant. En février, nous pourrons le récolter, il pourra alors servir aux échanges coutumiers, aux fêtes, aux mariages, aux cérémonies de deuil aussi. »

« Ici, ce n’est pas la France »

Pour l’instant, c’est la fin de l’année : les Kanak de la tribu de Tibarama passent du temps ensemble réunis sur des bancs en bois ou bien étendus sur des nattes, dans la fraîcheur de la pelouse, à l’ombre des immenses arbres qui ornent leur espace. « Ici, c’est la maison commune, nous sommes en terre coutumière, personne ne paye de loyer et nous vivons selons nos propres règles, selon les règles de la coutume, pas dans le système occidental, tient à préciser Marcel, un des anciens de la tribu. Ici, ce n’est pas la France, notre communauté a ses propres règles. Nous sommes exaspérés par le fait que la France nous impose sa politique depuis un siècle et demi, depuis la colonisation. »

En Nouvelle-Calédonie, lors des référendums sur l’indépendance comme aux élections provinciales ou communales, le vote est avant tout ethnique. Le peuple autochtone vote très largement en faveur de l’indépendance et des partis indépendantistes tandis que les descendants des colons installés plus tardivement dans l’archipel, les Caldoches, mais aussi les Français installés encore plus récemment, votent majoritairement en faveur du Non : plusieurs travaux de spécialistes de la géographie électorale l’ont démontré.

« Le 12 décembre, j’irai à la pêche, je me promènerai quelque part, je ferai probablement beaucoup de choses mais je n’irai pas voter ! », affirme sans ambiguïté Punda, jeune Kanak originaire de l’île d’Ouvéa actuellement résident de la tribu de Neouyo, au sud de Poindimié. Il respectera les consignes de non-participation du Front de libération national kanak socialiste (FLNKS).

« Nous n’irons pas voter »

En raison de la crise sanitaire, des restrictions de liberté et des coutumes de deuil qui n’ont pas pu être réalisées, le FLNKS comme les leaders indépendantistes Kanak estiment que le processus de décolonisation ne peut pas être mené à son terme dans ces conditions. Pour faire passer leur message, ils se sont servis des aires coutumières et des responsables tribaux, district par district : ils ont diffusé leur message politique dans la coutume.

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Punda (à gauche) : « . Je ne dis pas que notre société est la meilleure ou encore qu’elle n’a pas de défauts mais il y a de belles et bonnes choses dedans et je ne veux pas la voir disparaître. Je ne veux pas vivre dans un monde occidental. »

« Je ne suis pas indépendantiste par romantisme ou par goût de la révolution, conclut Punda. Je respecterai les consignes du FLNKS et moi et mes camarades nous n’irons pas voter parce que nous estimons les raisons du Front logiques et légitimes. Des gens d’autres nations viennent ici et entendent nous apprendre à vivre mais nous n’avons pas de SDF dans notre société, nous. Elle est déjà inclusive, écologique, économe. Je ne dis pas que c’est la meilleure ou encore qu’elle n’a pas de défauts mais il y a de belles et bonnes choses dedans et je ne veux pas la voir disparaître. Je ne veux pas vivre dans un monde occidental. » Sous l’énorme frangipanier qui orne l’entrée de la « maison commune », les Kanak de Tibarama et de Neouyo ont longuement palabré pour parvenir à ces conclusions et à une position unitaire. Ils y resteront jusqu’en février et le 12 décembre, ils n’en bougeront pas.

Julien SARTRE

A propos de l'auteur

Julien Sartre

Journaliste d’investigation autant que reporter multipliant les aller-retour entre tous les « confettis de l’empire », Julien Sartre est spécialiste de l’Outre-mer français. Ancien correspondant du Quotidien de La Réunion à Paris, il travaille pour plusieurs journaux basés à Tahiti, aux Antilles et en Guyane et dans la capitale française. À Parallèle Sud, il a promis de compenser son empreinte carbone, sans renoncer à la lutte contre l’État colonial.

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