[Transports] Le Car jaune gratuit à la prochaine rentrée d’août… mais pas pour tout le monde

LE BUS, UN TRANSPORT MAL AIMÉ, UTILISÉ PAR DÉFAUT

Sans bruit, la Région avance à pas comptés sur le terrain miné des transports en commun. Son vice-président, Patrice Boulevart, confie que la gratuité du car jaune sera lancée à la prochaine rentrée d’août, tout en concédant que ce n’est qu’un tout petit pas pour rendre les transports collectifs attractifs. 

Seulement 7% des voyages se font en bus (soit 190 000 déplacements chaque jour). © Franck Cellier

Le retour à la Région d’une majorité se targuant de défendre le transport en commun en opposition de ses prédécesseurs accusés d’avoir privilégié le « tout voiture » est censé annoncé une révolution. En point d’orgue de ce changement de mentalité, Huguette Bello a promis « le Car jaune gratuit ».

Pour les observateurs critiques des politiques de mobilité que sont l’ATR-Fnaut (Alternative Transports Réunion) de François Payet ou la fédération CGTR des transports de Roger Alagama, rien n’a avancé depuis un an. Et ces deux interlocuteurs n’attendent pas grand-chose de cette gratuité estimant que l’effort doit d’abord être portés sur la qualité du service.

« On se demande d’ailleurs où la Région Réunion ira trouver l’argent tant son budget sera contraint par le chantier de la NRL et ses autres compétences », s’interroge François Payet. Roger Alagama constate pour sa part que « dans le timing actuel de la Région, il n’y a pas les transports en commun ».

Patrice Boulevart hérite de la délégation des mobilités durables.

A la Région, Patrice Boulevart, s’est vu attribuer la 9e vice présidence avec la délégation aux mobilités durables. Il veut faire mentir l’impression qu’il serait un peu « tendre » pour s’imposer sur un secteur aussi tendu. « Il a trente ans, il aime les bagnoles, est-ce vraiment l’homme de la situation », siffle un détracteur qui observe depuis de longues années les jeux de pouvoir entre les différents acteurs du transport collectif.

Gratuit pour les étudiants, les chômeurs… et les travailleurs pauvres…

C’est vrai qu’il ne prend pas le bus. Mais il a pris le dossier à bras le corps en devenant le président du Syndicat mixte des transports de La Réunion en début d’année. « Notre calendrier est contraint mais nous comptons mettre en place la gratuité du Car jaune à la prochaine rentrée d’août, annonce Patrice Boulevart. Ce lancement se fera progressivement. Il concernera d’abord les étudiants, puis les demandeurs d’emplois. Et nous étudions les critères pour en faire profiter les travailleurs pauvres ». 

La gratuité des Cars jaunes s’accompagnera d’une augmentation de l’offre d’au moins 10%. © Franck Cellier

« Nous n’envisageons pas d’attirer plus de voyageurs sans accroître d’au moins 10% l’offre des Cars jaunes. Ce qui passera par un avenant pour renforcer la délégation de service public », poursuit-il. Le délégué aux mobilités durables sait aussi qu’il devra faire face aux demandes de compensation des bus roses, rouges, verts et bleus…

En effet, les Cars jaunes, devenus gratuits, vont aspirer une part de la clientèle des réseaux des intercommunalités. Pourquoi payer sur Alternéo entre Saint-Pierre et Saint-Louis quand il suffira de monter dans un Car jaune ? Et ce n’est pas la seule question qui va se poser.

Toujours zéro kilomètre de rail

Pour redevenir un territoire vertueux, pour développer les transports en commun, il y a un plan. Oui, parfaitement, depuis 2014. Même qu’il s’intitule Schéma régional des infrastructures et des transports (Srit), qu’il s’inscrit dans la loi et que tout ce que La Réunion compte d’experts y a participé.

Il a fixé des objectifs. Retenons les trois plus sérieux. D’abord le train (ou tram-train ou tramway) : Il y avait 0 kilomètre en 2013, il aurait dû y en avoir 25 km en 2022, c’est le fameux RRTG (Réseau régional de transport guidé).

Ensuite les lignes réservées aux bus, les TCSP (transport et commun en site propre) : il y en avait 11,6 km en 2013, il aurait dû y en avoir 40 km en 2022, et « à terme » 110 km.

Enfin la proportion de la population qui utilise les transports en commun : seulement 5,1% selon l’Insee en 2019, 7% en 2016 selon l’Enquête Déplacement grand territoire. Deux objectifs étaient fixés : 10% en 2020 et 15% en 2030.

Synthèse de l’enquête déplacement grand territoire de 2016.

Comme les promesses, les objectifs n’engageraient-ils que ceux qui y croient… L’objectif rail s’est embourbé dans la concurrence de deux projets : le tram Tao de la Cinor et le Run Rail de la Région. Le zéro pointé à l’arrivée est à peine masqué par le fiasco encore plus monumental de la NRL… qui, elle même, avait enterré le « tram-train » des années Vergès (1998-2010). Dans le même temps, l’île Maurice a réussi à construire son métro-express. Mais est-il bien nécessaire de remuer ici le couteau dans la plaie ?

« Transport intelligent » ou rivalités mesquines ?

Pour ce qui relève du développement du transport en commun, tous les acteurs auraient dû se concerter au sein du Syndicat mixte des transports de La Réunion (SMTR). Mais, pendant six ans, des guerres intestines ont secoué cette instance. Elle tente de se relever depuis le changement de majorité à la Région.

Son nouveau président, Patrice Boulevart, veut croire qu’il parviendra, avec les intercommunalités, à « définir une ligne stratégique » pour « harmoniser les tarifications et les systèmes d’information aux voyageurs » et pour « sortir les nouveaux projets »

La feuille de route s’impose, évidente : « agir dans l’intérêt des voyageurs ». Mais ce n’est pas si simple tant les différentes Autorités organisatrices de la mobilité (AOM) défendent des intérêts divergents comme l’a cruellement illustré le plantage de la billetterie unique. Ce STIR (Système de transport intelligent (sic) pour La Réunion), imaginé sous la mandature de Didier Robert, avait été attribué à une filiale de la RATP (Ixxi-Parkeon) avant d’être sabordé par la plupart des exploitants. Résultats les opérateurs, Cars jaunes, Citalis, Kar’Ouest, Alternéo, Estival et Carsud se sont tous équipés de billetteries propres, remisant à plus tard une éventuelle harmonisation.

Heureusement qu’il y a le téléphérique

Bien audacieux qui oserait assurer aujourd’hui que la part des Réunionnais prenant le bus a augmenté. Si tel était le cas, ce ne serait pas le résultat d’une offre devenue plus attrayante. L’enquête de 2016 avait mis en exergue la perception négative des transports en commun : « bondés, pas fiables, contraignants ». On les prends par défaut parce qu’on n’a pas de voiture (1 voiture par ménage à La Réunion contre 1,26 sur l’ensemble national).

Le vélo électrique en complément du bus, une idée qui fait son chemin dans le Sud. © Franck Cellier
Le téléphérique dionysien, une attraction touristique autant qu’un service urbain. © Franck Cellier

Le bus permet rarement d’éviter les embouteillages tant La Réunion est encore loin de son objectif de 110 km de voies réservées. Les habitants des écarts continuent à être très mal desservis. On ne retiendra ces dernières années que l’apparition des vélos électriques, principalement dans le Sud, et la mise en service du téléphérique dionysien entre le Chaudron et Bois-de-Nèfles. Des initiatives qui cachent la misère ?

Franck Cellier

Réflexions

Les bus-à-étage : une aberration

Ça pouvait passer pour un nouvel attrait touristique, mais les bus à étage, en plus de ne pas être adaptés à certains aménagements urbains ont coûté très cher pour « promener des banquettes vides » en dehors des heures de pointe. « Pour 80 places ces bus à étage coûtaient le double d’un bus de 60 places : on perdait donc 40 places », confie un expert des transports en commun. 

Chauffeur, une profession à valoriser

La grande majorité des lauréats du permis poids-lourds préfèrent, et de loin, transporter des marchandises plutôt que des voyageurs. Etre payé au Smic toute sa vie pour assumer la responsabilité de ses passagers et souffrir, parfois, de leurs insultes, ce n’est guère motivant. Sans parler des jets de galets. Si le service s’améliorait, la communication serait peut-être meilleure.

La signature d’un accord régional, une « convention collective » des salariés des transports en commun, aurait deux intérêts : ouvrir des perspectives d’évolution de carrière en diversifiant les métiers et, surtout, garantir la prise en compte de l’ancienneté lorsqu’un marché change d’attributaire. 

Des bus à taille humaine

Les grands cars sont remplis le matin et en fin d’après-midi par les salariés qui se rendent ou reviennent de leur travail. Mais ils circulent à vide en journée. Il faudrait imaginer la mise en service de bus plus petits, capables de se rendre partout en dehors des heures de pointe. L’idée serait de rapprocher les chauffeurs de leurs passagers, de briser l’anonymat du voyageur, voire de proposer des petits détours ou des arrêts à la demande.

Les limites des bus à plancher bas

Pour faciliter l’accès des transports en commun aux personnes handicapées, des bus à plancher bas ont été déployés. Ils comptent théoriquement 40 places assises et 23 places debout. Mais les chauffeurs ont refusé de faire voyager des passagers debout pour des raisons de sécurité, surtout sur les tronçons où la vitesse dépasse 80 km/h. Il faut réfléchir, là encore, à un service plus flexible et plus proche des personnes à mobilité réduite.

Gratuité

La billetterie des Cars jaunes n’assure déjà qu’un tiers des recettes. La gratuité n’est donc pas aberrante, surtout sil elle permet d’envisager une économie plus durable, mais elle a de toute façon un prix. 

Il faut savoir que les prix des tickets à La Réunion sont assez bas par rapport à la France et qu’il existe déjà une gratuité pour les voyageurs de plus de 65 ans détenteurs de la carte Armelle et un pass étudiant de 50€ par an (20€ par trimestre) pour les étudiants.

Il faut aussi réfléchir aux conséquences immédiates pour ne pas faire déborder les bus. Si elle s’applique aux sans-emploi, peut-être faut-il réfléchir à limiter la gratuité à certains horaires en dehors des heures de pointe.

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A propos de l'auteur

Franck Cellier

Journaliste d’investigation, Franck Cellier a passé trente ans de sa carrière au Quotidien de la Réunion après un court passage au journal Témoignages à ses débuts. Ses reportages l’ont amené dans l’ensemble des îles de l’océan Indien ainsi que dans tous les recoins de La Réunion. Il porte un regard critique et pointu sur la politique et la société réunionnaise. Très attaché à la liberté d’expression et à l’indépendance, il entend défendre avec force ces valeurs au sein d’un média engagé et solidaire, Parallèle Sud.

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