CHU Réunion

Une chirurgienne spécialisée interdite d’exercer, des enfants obligés de se faire opérer en France

[Services hospitaliers]

Depuis la mi-septembre, le centre dans lequel exerçait le Dr Anne Moro L’Kaissi n’a plus de chirurgien infantile. La médecin, suspendue pour ne pas avoir accepté l’obligation vaccinale, n’a plus le droit de réaliser d’opération chirurgicale ni d’accompagner les enfants nés avec une malformation particulière fréquente : la fente labio-palatine, communément appelée le bec de lièvre. Jusque là, elle était la seule à pouvoir opérer cette malformation sur toute l’île. Depuis septembre, des mamans ont dû partir seules en France pour faire opérer leurs enfants.

Si les enfants ne sont pas opérés dans les 5 ou 6 premiers mois de leur vie, ils peuvent développer des troubles du langage.

Un homme attendait son opération avec impatience depuis des mois. « Il avait une séquelle de fente, des problèmes pour s’exprimer mais il n’a pas pu partir en métropole. » De son côté, une maman a été contrainte d’organiser seule soudainement le voyage en France avec son bébé. « C’est une grosse chirurgie, ça a un coût, c’est un gros stress supplémentaire de préparer les formalités du voyage, les papiers, prévoir un logement, car certains n’ont pas de famille sur place », rapporte le Dr Anne Moro L’Kaissi.

L’association Ensamb nou pe fé aide les parents à rassembler les papiers nécessaires et à organiser des cagnottes pour payer les frais annexes et permettre au papa d’accompagner la maman. La CGSS paye le voyage d’un seul des deux parents.

« L’enfant naît avec une fente »

« Dans le centre que je coordonne, plus de 200 patients suivis régulièrement ont eu une interruption du suivi chirurgical et des consultations multidisciplinaires et n’en ont toujours pas au bout de 4 mois », explique la chirurgienne infantile, suspendue depuis le 15 septembre 2021 pour avoir refusé l’obligation vaccinale. « Il y a des bébés que je devais opérer avec des fentes, des diagnostics qui ne sont pas faits. »

Le Dr Anne Moro L’Kaissi, à la Réunion depuis 8 ans, coordonne l’équipe du centre spécialisé dans les malformations de la face. Le centre de compétences labélisé par le Ministère de la Santé compte 15 professionnels dont deux chirurgiens, chacun avec une spécialité différente.

« Si je ne suis pas là, ça ne peut pas se faire »

La plupart du temps, la malformation de la lèvre – voire du palais – est constatée avant même la naissance. « L’annonce du diagnostic de labio-palatine est très dure pour les parents et leur stress peut avoir des conséquences sur l’enfant. Il naît avec une fente. Chez un bébé, toutes les sensations passent par la bouche. Au réveil, après l’opération, il ne comprend pas ce qu’il s’est passé, ça peut être très traumatisant. » Au centre, les adolescents sont également accompagnés « car la chirurgie peut laisser une séquelle même s’ils ne s’en souviennent pas. »

« Nous faisons des consultations multidisciplinaires à Saint-Denis, Saint-Pierre, et quand il y a des naissances, je me déplace partout. Ce sont des suivis très personnalisés. On travaille en lien avec le centre Necker à Paris. Si je ne suis pas là, ça ne peut pas se faire », précise la chirurgienne.

« L’instauration du pass sanitaire a une incidence sur les soins« 

« Il faut se rendre compte que l’instauration du pass sanitaire a une incidence sur les soins », assène-t-elle. « Tous les patients ne viennent pas aux consultations où il faut le pass. » Elle conteste les propos qu’avait tenus le directeur du CHU, Lionel Calenge en septembre dernier, lorsqu’il assurait qu’il n’y avait que très peu de conséquences des suspensions sur les services hospitaliers.

L’application de l’obligation vaccinale fragilise encore un peu les effectifs de personnels hospitaliers déjà impactés par les réductions de moyens des dernières années. L’hôpital public à la Réunion est épuisé, comme nous l’écrivions à la mi janvier.

Le personnel positif au Covid mais asymptomatique est même invité dans une note d’information (à consulter dans les « documents ») à continuer de travailler au risque de transmettre le virus. Des incohérences qui en font bondir certains en interne. Contacté par Parallèle Sud, le CHU n’avait hier soir pas encore répondu à nos sollicitations.

« Retards du langage »

« Le mois qui a suivi ma suspension, j’ai essayé d’aider mes patients », indique la médecin. Le CHU a affecté une pédiatre à la prise en charge des patients atteints de la malformation. Le résultat n’est pas satisfaisant, selon le Dr Moro L’Kaissi. « Ma remplaçante était perdue, elle m’appelait tout le temps, mais ce n’est pas possible de former à la chirurgie par téléphone…! »

La spécialiste s’inquiète pour les bébés qu’elle n’a pas pu opérer. « Le voile du palais doit être fermé vers cinq ou six mois. Sinon cela peut occasionner des troubles ou des retards du langage. » Un des bébés qu’elle n’a pas pu opérer en septembre, alors âgé de 5 mois, n’a pu être pris en charge qu’en décembre. Une petite dont les parents ne pouvaient pas se rendre en France devrait être opérée en février par un chirurgien venu spécialement pour l’occasion et qui restera une semaine.

Au début, la chirurgienne ne peut s’empêcher de culpabiliser. Son choix, elle l’a fait en conscience, par rapport à sa santé. Atteinte d’une maladie il y a plusieurs années, elle se soigne avec les plantes et les huiles essentielles ce qui lui a permis de stabiliser sa santé même si elle sait que celle-ci reste fragile. Elle est même devenue aromathérapeute. « J’ai décidé de ne pas me faire vacciner car je savais que je pouvais faire différemment pour moi et mes patients. »

Réseau de soutien

Quand est arrivée l’obligation vaccinale, le Dr Anne Moro L’Kaissi faisait des tests tous les trois jours pour être sûre d’être négative pour aller travailler. « J’étais sûre d’avoir une contre-indication au vaccin, je rassurais mes patients, j’étais confiante. » Finalement, l’hôpital lui a refusé toute dérogation. « Il n’y a pas eu de discussion, le 15 septembre j’ai du quitté l’hôpital et laisser les parents, les enfants derrière moi. »

Psychologiquement, entre le jugement voire les propos violents de certains de ses collègues à l’hôpital et sa conscience professionnelle, l’expérience est difficile à vivre. « J’ai 52 ans, j’ai terminé mon internat il y a 22 ans. Je n’ai plus le droit aujourd’hui d’exercer mon métier, c’est dur pour moi. Quand on rentre chez soi on ne laisse pas l’hôpital. Aujourd’hui, on est dans une chasse aux sorcières », pointe-t-elle.

Depuis, elle a trouvé du soutien auprès d’autres médecins, infirmiers, brancardiers, sages-femmes, thérapeutes, aides-soignants suspendus comme elle. Des procédures sont en cours pour tenter de réhabiliter ceux qui qui jusque là travaillaient au service des autres. Mais pour la chirurgienne, quelque chose s’est brisé. « Je ne pourrais plus réintégrer ce milieu là. »

Jéromine Santo-Gammaire

A propos de l'auteur

Jéromine Santo Gammaire

En quête d’un journalisme plus humain et plus inspirant, Jéromine Santo-Gammaire décide en 2020 de créer un média indépendant, Parallèle Sud. Auparavant, elle a travaillé comme journaliste dans différentes publications en ligne puis pendant près de quatre ans au Quotidien de La Réunion. Elle entend désormais mettre en avant les actions de Réunionnais pour un monde résilient, respectueux de tous les écosystèmes. Elle voit le journalisme comme un outil collectif pour aider à construire la société de demain et à trouver des solutions durables.

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