Aujourd’hui, jour férié, les journalistes se reposent. Et Parallèle Sud ouvre ses archives pour que ses lecteurs découvrent ou redécouvrent quelques sujets sympas. Celui-ci a été publié une première fois le 18 décembre 2025…
Des cadavres dans le placard… Longtemps ignorés et abandonnés au fond de la réserve, les restes humains du Muséum d’histoire naturelle de La Réunion seront désormais inscrits dans l’inventaire de cette institution de 170 ans. Quelle est l’origine de la momie égyptienne et des crânes trouvés sur les étagères ? La direction de la culture du Département confirme leur présence et annonce entreprendre des recherches pointues pour lever le mystère.
Faut-il croire Wikipédia qui, dans sa fiche de présentation du Muséum d’histoire naturelle de La Réunion, annonce qu’on trouve « un certain nombre de foetus humains » dans ses collections ? Oui, c’est vérifié. Même si ça n’a jamais été affiché, les réserves du musée dionysien abritent 14 crânes dont un seul apparaît à l’inventaire des années 1990 : une tête de momie égyptienne.
À ces restes humains « secs », s’ajoutent des restes « en fluide » particulièrement gênants : 7 fœtus humains conservés dans du formol à l’intérieur de bocaux. En plus, leur analyse n’est pas sans danger du fait des propriétés cancérogènes des produits utilisés pour la conservation.

Ces « cadavres » ressurgissent au moment où les agents du musée achèvent leur travail d’inventaire régi par le code du patrimoine : le récolement décennal de la période 2015-2025. Au moment aussi où la doctrine concernant les restes humains des collections muséales insiste sur l’éthique et la mémoire dues à l’origine des personnes dont les corps se retrouvent sur des étagères, souvent sans le moindre consentement.
D’où viennent-ils ? Depuis quand sont-ils là ? Ce sont des questions auxquelles l’administration est censée chercher une réponse. Ces restes humains peuvent avoir 170 ans, voire davantage, si l’on se réfère à la date d’ouverture du plus ancien musée de La Réunion. Ils ont été acquis au XIXe siècle. Peut-être ont-ils même été exposés ? On n’en sait rien.
Un inventaire très incomplet
Mais, pour la période récente, ils sont restés sur les étagères des réserves. À l’occasion des 160 ans du musée, une exposition intitulée « Monstres et curiosités » a présenté au public des dons anciens et curieux de fœtus et de bébés animaux nés avec une anomalie : brebis cyclope, chevreau à un corps et deux têtes, chevreau à une tête et deux corps, porcs monstrueux avec une trompe, fœtus siamois,… Une façon de rappeler une forme de voyeurisme en vogue un siècle plus tôt.
Fort heureusement, les fœtus humains, pourtant connus, étaient demeurés cachés. Leur exposition au public est inconcevable, tant la conservation et la présentation de restes humains relèvent d’une éthique sévère encadrée par les lois.
La frilosité de l’administration pour communiquer sur le sujet signale que cette momie, ces crânes et ces fœtus sont considérés comme des « patates chaudes » depuis longtemps. On apprend qu’aucun reste humain ne figurait sur l’inventaire de 1906 réalisé par le conservateur Maurice Jean. Il a fallu attendre 84 ans pour qu’ils apparaissent, en partie, sur celui réalisé en 1990 lorsque le Département a récupéré la gestion du muséum. La momie et un squelette ont alors été signalés au ministère de la Culture.

Entre les deux dates, 1906 et 1990, c’est le grand flou. En pleine valse des tutelles, le musée a appartenu à la colonie puis est passé sous la gestion du ministère de l’éducation, puis de la recherche. Il a été rattaché au lycée Leconte de Lisle et utilisé comme un dépôt des classes de sciences naturelles.
La collection des restes humains très mal renseignée
On sait cependant qu’à ses débuts, durant la période qui a suivi son ouverture en 1855, le muséum a compté 20 000 pièces. En 1990, 12 000 pièces ont été recensées. Il y avait donc eu une déperdition. Puis le musée a récupéré de nombreux dons de collectionneurs pour compter 100 000 pièces inventoriées (oiseaux, reptiles, mammifères, insectes, etc.). Il y en a même près de 600 000 en plus à inscrire. Ce qui relève d’un travail titanesque dans le dédale des 600 mètres carrés des réserves du musée alors qu’une seule personne y est dédiée.
Les restes humains, quant à eux, relèvent de la collection d’origine qui appartient à l’État et qui est « inaliénable, imprescriptible et insaisissable ». Ils sont très mal renseignés et s’en est à se demander si ces lacunes ont été intentionnelles ou ont relevé d’une forme de déni. La présence de fœtus dans des bocaux est tout aussi gênante. Il semble s’agir d’enfants morts-nés. Les corps ont été incisés et recousus au niveau de la poitrine signe d’une intervention médicale. Mais il n’y a aucune entrée d’inventaire pour comprendre s’ils provenaient de l’hôpital colonial.
Le Département, propriétaire du musée, a toujours fait preuve d’une extrême frilosité sur ce sujet. Par prudence, il s’abstient de communiquer. Mais Catherine Chane Kune, directrice de la culture confirme la présence de ces restes sans plus de détail et assure se préoccuper sérieusement de leur devenir. Déjà, ils seront enfin officiellement inscrits à l’inventaire dans le cadre du récolement 2015-2025 afin d’en informer le ministère de la Culture.
L’enquête scientifique doit commencer
« Il va falloir mener une étude historique et scientifique solide pour déterminer leur provenance et ne pas laisser place aux spéculations sur un sujet aussi sensible », commente Catherine Chane Kune. Signe de la volonté de lancer les recherches historiques, elle rencontrera ce jeudi, Klara Boyer-Rossol, l’historienne ayant révélé la présence de crânes d’esclaves réunionnais au musée de l’Homme à Paris et spécialiste des questions de restitution de restes humains aux communautés d’origine.
Les crânes conservés à Saint-Denis sont-ils de même origine que ceux prélevés en 1840 par le phrénologue Pierre-Alexandre Dumoutier à l’hôpital colonial lors de l’expédition de l’Astrolabe ? À l’époque, une “science” raciste prétendait hiérarchiser les « races » sans le moindre respect pour les personnes. Ces crânes font l’objet de demandes de restitution, dans un cadre éthique qui interdit toute exposition muséale.

Le Muséum assure qu’il n’y a pas de tabou en la matière et qu’il ne se dérobera pas ; « Nous ne raconterons pas d’histoire. On sait qu’on ne sait pas et l’histoire, c’est l’histoire ». De fait, l’institution départementale ne s’est jamais cachée de conserver les photos anthropométriques de Désiré Charnay qui révèlent un regard cruel et raciste sur les Réunionnais en 1863.
La piste de la maison Deyrolle, fournisseur national de squelettes
Ces photos sont régulièrement mises à la disposition des artistes et chercheurs réunionnais qui en font la demande comme Willhiam Zitte, Sudel Fuma et plus récemment Kako qui s’en est inspiré dans son exposition Kaf an kaf, visible à la villa de la Région, à quelques encablures du Muséum.


A priori, les crânes et le squelette du muséum seraient plutôt liés aux relations entre le lycée et le musée : il pourrait s’agir d’objets d’étude anatomiques, commercialisés par des sociétés spécialisées comme Deyrolle, puis passés du lycée au musée. Les crânes peuvent donc provenir des labos des enseignants de biologie qui les achetaient pour représenter l’Homo sapiens, l’Homo néanderthalensis afin de documenter l’évolution des espèces humaines.

des départements de l’Empire français, et des principales villes du monde (1935) (Annuaire du commerce Didot-Bottin)
Comme l’ensemble des fournisseurs de matériel anatomique du XIXᵉ siècle, la maison Deyrolle s’inscrivait dans un système d’approvisionnement en restes humains aujourd’hui reconnu comme éthiquement problématique, reposant largement sur des corps non consentants, issus notamment des hôpitaux, des populations indigentes et, plus largement, du contexte colonial de l’époque.
Prévenir l’État égyptien
Quant à la tête de momie – qui date évidemment d’une époque bien plus lointaine – il ne subsiste qu’un morceau d’étiquette où figurait le nom de la donatrice effacé avec le temps. Dans les années 1990, une première enquête avait buté sur le fait qu’il s’agissait probablement d’une dame de passage à La Réunion. Il n’empêche qu’il serait intéressant d’insister car le XIXe siècle est décrit comme une époque durant laquelle les momies nourrissaient la fascination morbide des voyageurs européens. Un véritable trafic de momies s’était développé.

© Marie Harrsch
Il serait hasardeux de juger avec les yeux d’aujourd’hui les pratiques qui prévalaient lors de l’ouverture du musée en 1855. Mais aujourd’hui, l’éthique voudrait que le ministère de la Culture, informé de la présence d’une momie égyptienne dans un musée de La Réunion, avertisse les autorités du Caire qui seraient en droit d’en demander la restitution.
Franck Cellier






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