LIBRE EXPRESSION
Le samedi 3 octobre à Gaillon dans l’Eure, plus de 15 000 personnes ont manifesté contre l’industrie agrochimique. Paysan·nes, soignant·es, malades, riverain·es, scientifiques et militant·es écologistes ont marché ensemble contre Syngenta, l’un des géants de l’agro-industrie. Cette convergence inédite révèle une réalité souvent occultée : la question des pesticides n’oppose pas le monde agricole aux écologistes. Elle soulève des enjeux de santé publique, de souveraineté alimentaire et de justice environnementale qui nous concerne toutes et tous : producteur·rices, consommateur·rices, en Hexagone, à l’international mais aussi dans les territoires ultramarins. Comme aux Antilles, où le scandale du chlordécone a conduit à interroger le modèle agricole, La Réunion doit aujourd’hui ouvrir un débat collectif sur sa dépendance aux intrants chimiques et sur les alternatives permettant de concilier santé publique, revenus agricoles dignes, souveraineté alimentaire et préservation des sols et des ressources en eau⁽¹⁾⁽²⁾.
Les raisons de la (Cancer) Colère
Les prises de paroles des différentes associations organisatrices (la Confédération Paysanne, Cancer Colère et les Soulèvements de la Terre) et les collectifs en soutien ont mis en lumière l’importance de ce combat, qui croise des enjeux de santé, de droit du travail, de pollution des eaux et des milieux, etc.
Depuis 1990, le nombre de cancers diagnostiqués chaque année en France a doublé⁽³⁾ selon les chiffres de Santé Publique France. Le lien entre l’exposition aux produits chimiques notamment phytosanitaires et le développement de maladies chroniques et de cancers est documenté par les scientifiques et les organisations de santé publique comme l’Inserm⁽⁴⁾, pourtant les gouvernements et pouvoirs publics refusent de protéger la population contrairement aux attentes d’une grande partie des Français·es.
En effet, en 2025, le projet de loi Duplomb qui prévoyait un assouplissement des normes encadrant l’agro-industrie dans une logique de “compétitivité” a suscité une levée de boucliers de la part des citoyen·nes (plus de 2,1 millions de signatures de la pétition sur le site de l’Assemblée Nationale⁽⁵⁾), mais aussi des associations⁽⁶⁾ et des scientifiques et des médecins⁽⁷⁾⁽⁸⁾. Pourtant, en 2026, la Loi d’Urgence Agricole reprend des mesures de dérégulation environnementale qui étaient décriées de la loi Duplomb, notamment de réintroduction de pesticides interdits. Cette Loi d’Urgence Agricole, votée par l’extrême droite, la droite et la majorité des centristes, avait pourtant provoqué des réticences jusqu’à la Ministre de la Transition écologique actuelle⁽⁹⁾ et d’ancien·nes Ministres de l’agriculture socialistes, Modem et macroniste⁽¹⁰⁾.
“Le gouvernement légifère à contresens des sciences, à contresens de la volonté des citoyens” – Fleur Breteau, porte-parole de Cancer Colère, lors de sa prise de parole à Gaillon le 3 octobre.
L’adoption de la Loi d’Urgence Agricole, en juillet 2026, a été saluée par la FNSEA, syndicat des exploitants agricoles qui défend le modèle agroindustriel et productiviste. Pourtant, l’utilisation de produits phytosanitaires promue par ce texte met en danger notre santé, et en premier lieu celle des travailleurs et travailleuses agricoles : la prévalence de plusieurs cancers et maladies neurodégénératives et respiratoires est supérieure dans la population agricole⁽¹¹⁾ et trois cancers sont même reconnus comme maladies professionnelles (lymphomes non hodgkiniens, myélomes multiples, cancers de la prostate), en lien avec l’usage de pesticides. D’autres maladies pourraient être aussi concernées mais n’ont pas encore fait l’objet de recherches suffisantes : leucémies, cancers du sein, du rein et de la vessie, digestifs, de la thyroïde, etc.⁽¹²⁾ Ainsi d’autres voix se lèvent au sein du milieu agricole, et s’opposent à la réintroduction de pesticides. La Confédération paysanne, notamment, appelle à la “transformation du modèle agricole.”
“Nous voulons cultiver, nourrir et vivre de notre travail sans nous empoisonner. Nous refusons que nos terres soient accaparées et leur fertilité brisée par les multinationales de l’agro-industrie.” – la Confédération paysanne, dans son Appel à la mobilisation STOP PESTICIDES⁽¹³⁾

Une lutte internationale et décoloniale
Les conséquences de l’agrochimie ne se limitent pas aux campagnes de l’Hexagone. Elles s’inscrivent aussi dans des rapports de domination internationaux et coloniaux qui continuent de structurer le système agricole mondial.
Ainsi, la manifestation du 3 octobre dans l’Eure, s’inscrit dans un mouvement international de lutte contre les pesticides : des événements sont organisés aux quatre coins du monde contre l’agrochimie et pour la souveraineté alimentaire des peuples, au Royaume-Uni, à Hawaii, en Indonésie, au Kenya, en Suisse, en Argentine, etc⁽¹⁴⁾.
Au sein de la manifestation, après les collectifs de paysan·nes et de soignant·es/soigné·es, se trouvait également un cortège décolonial pour mettre en lumière les enjeux coloniaux de l’agrochimie. Les militant·es et associations comme le Collectif Vietnam Dioxine y dénoncent les liens entre les sociétés de production de produits “phytosanitaires” et les armes chimiques utilisées dans les guerres coloniales (aux Vietnam, Cambodge et Laos avec l’agent orange produit par Monsanto, en Cisjordanie où l’armée israélienne détruit les terres agricoles palestiniennes au glyphosate, etc).
Aussi, encore récemment, dans l’usine euroise de Syngenta comme dans d’autres sites de l’agrochimie en France, des substances actives de pesticides interdits en Europe étaient produites pour être exportées, notamment vers le Brésil, mais aussi en Argentine, au Mexique, en Chine ou encore au Kenya⁽¹⁵⁾. Cette pratique, selon laquelle les pays occidentaux produisent et exportent des substances interdites chez eux pour leur dangerosité dans une logique de double standard, est désignée par le terme de “colonialisme chimique”⁽¹⁶⁾ conceptualisé par la géographe Larissa Mies Bombardi.
Ce concept englobe également le scandale sanitaire bien connu du chlordécone aux Antilles françaises – des drapeaux martiniquais et guadeloupéens flottaient d’ailleurs au-dessus du cortège décolonial, à Gaillon.
Ce pesticide ultra-toxique a été utilisé de 1972 à 1993 dans les bananeraies antillaises, alors qu’il était banni aux Etats-Unis dès 1977, considéré comme cancérigène possible dès 1979 par l’Organisation Mondiale de la Santé, il n’a été interdit en France qu’en 1990 et a même été bénéficié de dérogation pour permettre son utilisation en Guadeloupe et en Martinique jusqu’en 1993⁽¹⁷⁾. Dans ces deux départements, les sols et les eaux sont polluées pour des centaines d’années, 95% des Guadeloupéen·nes et 92% des Martiniquais·es sont contaminé·es⁽¹⁸⁾, et la forte prévalence des cancers de la prostate est directement liée à l’usage de ce pesticide comme le confirme la reconnaissance comme maladie professionnelle⁽¹⁹⁾.
Des associations, comme le Collectif des ouvriers agricoles et de leurs ayant-droit empoisonnés par les pesticides (COAADEP) et des figures politiques comme le député Jean-Philippe Nilor en Martinique se mobilisent pour obtenir réparation et exiger la dépollution des terres et la poursuite des recherches médicales.
Et la Réunion dans tout ça ?
Alors que les populations antillaises se mobilisent depuis les années 2000 pour une souveraineté alimentaire, une agriculture décoloniale respectueuse de la santé et des milieux naturels, la dépendance de l’agriculture réunionnaise aux intrants chimiques semble être un sujet tout juste émergent et encore marginal.
Si La Réunion n’est pas concernée par l’empoisonnement au chlordécone, le colonialisme chimique n’y est pas pour autant absent : le recours aux pesticides est massif sur l’île, qui est le département ultramarin le plus consommateur d’intrants.
Beaucoup moins connu, car moins étudié et médiatisé à ce jour, l’Asulox est un herbicide qui a notamment été utilisé pour la culture de la canne à sucre. Interdit par l’Union Européenne en 2012 et retiré des marchés en Hexagone, la filière canne à La Réunion et aux Antilles a obtenu des dérogations du Ministère de l’Agriculture pour avoir recours à l’Asulox, et ce jusqu’en 2019⁽²⁰⁾ – ce dont se réjouissait la Coordination Rurale, autre syndicat agricole pro-agrochimie au mépris de la santé de ses adhérentes⁽²¹⁾. Les effets des pesticides sur la santé des planteurs réunionnais a déjà commencé à être mis en évidence, notamment sur les maladies rénales, par la Docteure Juliette Bélanger⁽²²⁾.
Or La Réunion est le département ultra-marin le plus consommateur de produits phytosanitaires pour l’agriculture : en 2022, 67,7 tonnes ont été achetées à La Réunion dont près d’un tiers de glyphosate, que le Centre international de recherche sur le cancer (CIRC) a classé « cancérigène probable pour l’homme » depuis 2015. En 2023, EELV Réunion alerte sur une nouvelle dérogation, qui autorise la mise sur le marché du Fipronil, biocide interdit, à la Réunion uniquement⁽²³⁾.
Depuis 2018, le Collectif Oasis Réunion, agit autour de la question de l’autonomie alimentaire et de l’agriculture durable, en interpellant les citoyen·es et les élu·es via son manifeste qui demande : “la conversion globale et rapide de l’agriculture conventionnelle réunionnaise à des pratiques plus saines, respectueuses des traditions locales, des savoir-faire, des spécificités des terroirs et de leurs microclimats, de la santé humaine et de l’environnement, totalement exemptes d’intrants chimiques, de traitements chimiques, et d’OGM »”⁽²⁴⁾ – Manifeste d’Oasis-Réunion
En 2025, un rapport de l’Anses révèle que 93% des surfaces cannières sont traitées au 2,4D⁽²⁵⁾, classé “cancérigène possible (groupe 2B) » selon l’OMS et qui était l’une des substances actives de l’Agent Orange. Suite à la parution de cette étude, le député Perceval Gaillard demande à la Ministre de l’Agriculture des études sur les liens entre l’exposition aux pesticides et la santé dans les territoires ultramarins dont La Réunion, et appelle à une transition du modèle agricole dans nos territoires. Aussi, la publication à venir des travaux de recherche d’Erwan Molinie Imboula (Penser les inégalités environnementales en contexte postcolonial : le cas de l’usage des pesticides dans la culture de la canne à sucre à l’île de la Réunion.⁽²⁶⁾) pourrait apporter aux Réunionnais·es des éléments pour comprendre la dépendance du modèle agricole réunionnais à l’agrochimie, et des pistes pour permettre aux agriculteur·rices d’en sortir.
A la Réunion, comme en Hexagone et dans le reste du monde, la transition agricole doit accompagner les travailleurs et travailleuses agricoles et leur donner les moyens de ne plus avoir recours aux intrants. Tant que les pouvoirs publics et les industriels de l’agrochimie travailleront main dans la main pour plus de profits, l’épidémie de cancers et de maladies chroniques et la dégradation des milieux naturels se poursuivront. Citoyen·nes, agriculteur·rices, riverain·es, malades, proches aidant·es, médecins et soignant·es, organisons-nous pour exiger une agriculture écologique et respectueuse de la santé de tous·tes !
1. https://parallelesud.com/eau-pollution-chronique-aux-herbicides/
2. https://parallelesud.com/sciences-cocktail-de-medocs-et-de-pesticides-dans-le-lagon/
3. https://www.santepubliquefrance.fr/cancers
4. https://www.inserm.fr/expertise-collective/pesticides-et-sante-nouvelles-donnees-2021/
5. https://petitions.assemblee-nationale.fr/initiatives/i-3014
13. https://www.confederationpaysanne.fr/actu.php?id=16833
19. https://reporterre.net/Chlordecone-le-cancer-de-la-prostate-reconnu-comme-maladie-professionnelle
20. https://reporterre.net/Pesticides-La-Reunion-a-l-aube-d-un-scandale-sanitaire
21. https://www.coordinationrurale.fr/nos-cr-locales-actualites/dom-tom/asulox-bientot-reautorise/
22. https://parallelesud.com/pollution-quand-les-pesticides-attaquent-les-reins-des-planteurs/
23. https://parallelesud.com/et-hop-un-pesticide-de-plus-en-missouk/
24. https://www.oasis-reunion.bio/manifeste
Image de couverture : @greenbeforedisaster
Mathilde Robert
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