KOZÉ LIBRE
Avant d’analyser le récent vote au Sénat, un retour en arrière s’impose. Derrière cette proposition de loi, ses articles et ses commissions administratives, il y a des trajectoires brisées. Il y a nos vies.
Je m’appelle Jean-Charles Pitou. Je fais partie de ceux qu’on appelle les « Enfants de la Creuse », et je préside aujourd’hui l’association Génération Brisée.
Le déracinement : de La Réunion au Cantal
Mon parcours a commencé par le placement, dès l’enfance. D’abord au foyer de Bellepierre à Saint-Denis, alors que j’avais neuf ans, puis à Hell-Bourg. En 1965, on m’a fait monter dans un avion pour l’Hexagone. Destination Quézac, dans le Cantal, au sein d’une maison d’enfants. Nous étions une cinquantaine de petits Réunionnais, catapultés dans le froid, arrachés à notre île, à nos familles et à tout ce qui faisait notre monde.
Pendant des vacances, nous étions parfois envoyés chez des paysans. Beaucoup d’entre nous ont été mis au travail très jeunes, dès quatorze ans. Les services sociaux ne venaient guère prendre de nos nouvelles ; le suivi était inexistant. À l’époque, la majorité était fixée à vingt et un ans. Jusqu’à cet âge, nous dépendions entièrement du bon vouloir des adultes. Dans les faits, nous étions surtout livrés à nous-mêmes.
Pendant des décennies, j’ai ignoré que mon drame personnel s’inscrivait dans une histoire collective. C’est en 2002, en écoutant le témoignage de Jean-Jacques Martial, que le voile s’est levé. J’ai compris que nous étions des centaines à avoir été déracinés dans le cadre d’une politique d’État planifiée.

La naissance de l’association Génération Brisée
Pour rompre le silence et créer un pont entre La Réunion et l’Hexagone, nous avons fondé l’association Génération Brisée avec des camarades de Quézac et de la Creuse. Notre but : retrouver les familles, faire reconnaître notre histoire et porter la mémoire de ceux qui sont partis trop tôt.
En 2005, aux côtés de Maître Damayantee Goburdhun, nous avons déposé dix dossiers au tribunal administratif de Bordeaux. Ils ont été rejetés. Nous n’étions que deux à faire le déplacement à l’époque, mais il fallait bien poser une première pierre.
Certes, en 2014, l’Assemblée nationale a reconnu la responsabilité morale de l’État. C’était un pas important, mais loin d’être suffisant. Aujourd’hui, face au texte voté par le Sénat, le compte n’y est toujours pas. On nous parle d’avancée, mais une avancée n’est pas une réparation. Elle ne garantit ni la justesse des mots, ni l’écoute réelle des victimes, ni la pleine vérité historique. Ce projet de loi reste cruellement incomplet.
Une loi rédigée sans les principales victimes
Je regrette profondément la méthode employée. L’association Génération Brisée n’a jamais été formellement consultée ni convoquée. On légifère sur notre histoire, on rédige des textes et on vote sans convier autour de la table les structures qui portent cette mémoire depuis des décennies. C’est un manque de respect difficile à encaisser.
Depuis des années, nous accompagnons des camarades, recueillons des souffrances et écoutons des vies suspendues. Certains sont morts sans reconnaissance ; d’autres n’ont jamais revu leurs proches, et leurs descendants cherchent encore leurs racines. Quand une loi émerge, notre parole doit être entendue en amont, pas pour la forme, une fois que tout est déjà acté.
Le texte évoque une « allocation forfaitaire ». Mais sur quels critères et pour qui ? Comment peut-on prétendre réparer des existences brisées par une simple formule administrative ? L’aspect financier importe, car la précarité et l’isolement ont été le lot de beaucoup, mais notre dignité ne s’achète pas.
Le poids des mots : « Déportation » et non « transplantation »
Il y a ensuite la question cruciale et douloureuse des mots. Je récuse formellement le terme de « transplantation » retenu par le législateur. On transplante une plante, pas un enfant. Nous n’avons pas été transplantés : nous avons été arrachés à notre langue, notre culture et notre terre.
Pour nommer la réalité de ce que nous avons vécu, je préfère, et de loin, le terme de DÉPORTATION.
Je sais que ce mot de déportation dérange les institutions, mais la violence de ce que l’on nous a fait subir dérange tout autant. On ne répare pas une injustice en édulcorant le vocabulaire pour ménager les consciences coloniales ou administratives. Employer « transplantation », c’est atténuer la vérité. Nous exigeons que l’État utilise le mot juste : nous avons été déportés.
Ce projet de loi occulte également le contexte politique de l’époque. Il omet de rappeler que cette opération visait à réguler la démographie réunionnaise en éloignant les enfants des familles les plus pauvres, plutôt que de leur donner les moyens de vivre dignement sur leur île. Notre histoire ne commence pas dans les foyers de la Creuse ou du Cantal, elle s’enracine dans la manière dont l’État a traité le peuple réunionnais. On évoque parfois le Bumidom, qui a généré sa part de souffrance, mais nous, nous étions des enfants. Nous n’avons rien choisi, rien signé. On a décidé pour nous.
Face à cela, les questions demeurent : qui a orchestré ces départs ? Qui savait et qui a fermé les yeux ? Pourquoi est-il encore si difficile d’obtenir des réponses claires aujourd’hui ?
Le lien avec les débats actuels à La Réunion
C’est pourquoi je soutiens sans réserve la tribune de Marie-Thérèse Gasp. Elle a raison de lier notre drame au débat actuel qui secoue La Réunion autour du « privilège zorèy ». Bien que certains refusent de voir la corrélation, elle est évidente.
Depuis plusieurs semaines, l’île s’interroge sur la place des Réunionnais dans leur propre pays, qu’il s’agisse de représentativité, d’appropriation culturelle ou d’accès aux postes de responsabilité. Loin de moi l’idée de sombrer dans l’invective ou de culpabiliser l’ensemble des personnes originaires de l’Hexagone. Mais je comprends l’intensité de ce débat. Quand un peuple a vu ses enfants déportés et que, des décennies plus tard, ses citoyens doivent encore lutter pour être entendus chez eux, on ne peut pas feindre de croire que ces colères n’ont aucun lien.
En tant qu’Enfants de la Creuse, nous savons ce que signifie perdre sa place et être réduits à des numéros de dossiers. Dans l’Hexagone, beaucoup ont affronté le racisme et l’isolement. Et le paradoxe est qu’à notre retour à La Réunion, on nous regarde parfois comme des étrangers.
Cette année, alors que je venais présenter mon livre et me recueillir sur les tombes des miens, on m’a lancé : « Tu as beau parler créole, tu ne seras jamais d’ici. » Cette réflexion est d’une violence inouïe. Elle résume toute la tragédie du déracinement : l’Hexagone vous fait sentir que vous n’êtes pas chez vous, et votre terre natale vous reproche d’être parti.
Pour une véritable reconnaissance
Pourtant, mon attachement à La Réunion, à sa langue et à son peuple reste intact. Mais aimer son île implique de refuser le silence. Je constate que la gestion de cette loi reproduit les mêmes travers : on parle à notre place, on choisit les mots et les interlocuteurs jugés « légitimes », en écartant les voix qui bousculent.
Je demande solennellement à ce que les associations concernées, dont Génération Brisée, soient pleinement intégrées aux travaux futurs. La prochaine commission ne doit pas être un cénacle fermé où quelques experts s’expriment au nom de tous. Il faut entendre les victimes, les familles et cette descendance en quête d’identité.
Enfin, il est temps que notre exigence sémantique soit entendue. Le terme de déportation doit être admis. Non pour provoquer, mais pour désigner enfin le crime commis. Ce texte peut constituer un point de départ, mais il ne saurait clore le sujet. Tant que l’État refusera de dire clairement que nous avons été déportés de La Réunion, la réparation restera illusoire.
Jean-Charles Pitou,
Réunionnais de la Creuse, président de l’association Génération Brisée, auteur.
Chaque contribution publiée sur le média nous semble répondre aux critères élémentaires de respect des personnes et des communautés. Elle reflète l’opinion de son ou ses signataires, pas forcément celle du comité de lecture de Parallèle Sud.



Les réveils tardifs des procureurs « purs » de la morale
Depuis le vote de la loi de Karine Lebon, députée de La Réunion au Sénat, des critiques se laissent aller ici ou là dans les médias et sur les réseaux sociaux.
Certains découvrent aujourd’hui, avec une indignation toute neuve, un combat et des actions qui étaient pourtant connues et débattues depuis longtemps. On pourrait presque saluer ce soudain intérêt pour le sujet s’il n’arrivait pas avec tant de retard.
On fait feu de tout bois quand on est opportuniste et critique à bon compte.
Certains messages sont orduriers voire diffamatoires. On se réservera le droit de convoquer la Justice si ces messages allaient trop loin.
Sans rentrer dans une polémique avec ces procureurs de la morale qui n’attendent que cela en chantant la mort du cygne, je me permets quelques mots pour dire combien ces messages sont malhonnêtes alors que l’Etat français vient de voter la réparation de notre transplantation.
Les plus virulentes des critiques se présentent volontiers comme les gardiens de la morale, les vigies de l’affaire, les défenseurs autoproclamés des grands principes.
Leur spécialité consiste à distribuer les bons et les mauvais points, à expliquer à chacun ce qu’il devrait penser et comment il devrait agir.
Ils excellent dans l’art de la leçon, beaucoup moins dans celui de l’action.
Car enfin, où étaient ces voix si promptes à dénoncer aujourd’hui lorsque les débats se tenaient, lorsque les travaux préparatoires étaient engagés, lorsqu’il fallait remonter les manches pour agir en faveur de cette réparation ?
Plus indécent encore, avec beaucoup de morgue certains vont même jusqu’à se présenter comme de « purs » réunionnais transplantés contre d’autres, associant la polémique indécente contre leurs camarades transplantés associés parfois aux Zorey dont il est bon ton de critiquer pour se déclarer résistant dont on ne sait quelle cause qui ne tient ni historiquement ni politiquement ; encore moins d’un point de vue éthique.
Ceux-là semblent trouver dans cette controverse anti-zorey une nouvelle occasion de dresser les citoyens les uns contre les autres.
Après les Malgaches, les Comoriens, les Mahorais, c’est le tour des Zorey. A quand le nord de l’île contre le sud ? Reprenant des slogans venus des USA, les identités deviennent des étendards, les mémoires des armes politiques, et la complexité des situations et de l’Histoire sont sacrifiées sur l’autel de l’indignation permanente.
Opposer, diviser, caricaturer : voilà une méthode éprouvée pour tenter d’exister et d’être reconnu lorsque l’on manque de solutions concrètes à proposer et que l’on ne fait rien pour mener un combat ; sinon jeter des poubelles dans les posts des médias et des réseaux sociaux.
Il est toujours plus facile de critiquer que de construire. Plus simple de condamner que d’agir. Plus confortable de réinventer l’histoire que de participer à sa réparation. Le spectacle serait presque touchant s’il n’était pas aussi prévisible et indécent.
Et puis, il y a là une question que personne n’ose poser.
Quand demain cette loi débouchera sur des indemnisations et/ou des compensations financières, combien de ces procureurs de la morale resteront fidèles à leurs déclarations ?
Combien refuseront, au nom de leurs convictions, ce qu’ils dénoncent aujourd’hui avec tant d’emphase ?
Après tout, la cohérence est une vertu rare, mais précieuse.
Ceux qui invoquent à longueur de tribunes la dignité, l’éthique et la morale devront logiquement montrer l’exemple.
Ils auront alors l’occasion de démontrer que leurs principes ne sont pas à géométrie variable.
S’ils considèrent cette réparation illégitime, qu’ils renoncent donc aux éventuels bénéfices qui pourront en découler. Qu’ils refusent les réparations financières.
Ce serait la plus belle preuve de leur sincérité.
À défaut, certains pourraient être tentés de penser qu’il est plus facile de cracher dans la soupe lorsque l’on est persuadé d’y revenir au moment du service.
Nous, on fera l’addition en retenant le nom des clients !
Pour terminer, citons Karine LEBON lors de sa communication au Sénat : « RIEN n’efface ce qui a été vécu. Mais aujourd’hui, la République regarde enfin cette histoire en face ».
C’est tout ce que je retiendrai. Nous sommes ravis de ce vote et de cette réparation à venir.
Signée : Marie-Germaine Périgogne
@followers
Anciens mineurs de La Réunion exilés de force
Fédération des Enfants Déracinés des DROM
Rasinn Anler 974
Justice Initiative
Guido Fluri Stiftung
#enfantsdelacreuse
#LaRéunion
#enfants
#mémoire
PS : la toute première photo appartient à la FEDD et n’est pas libre de droit, merci d’en tenir compte pour la prochaine fois