Épisode 3 : Lahiru et Suhandan : devenir apprentis pour sauver leurs vies

QUE DEVIENNENT LES IMMIGRÉS SRI-LANKAIS – ÉPISODE 3

Le 31 août dernier, Sameera, un père de famille sri-lankais, a été arrêté dans le centre d’hébergement de la Croix-Rouge à Saint-Denis pour s’être rebellé et enfermé avec ses enfants. Sa demande d’asile venait d’être rejetée. Il est loin d’être le seul dans cette situation dramatique.

Un choc. Que celui qu’ils appelaient le « capitaine », tant il avait eu à coeur de les aider à surmonter les affres de la traversée, ait eu recours à la violence pour exprimer sa détresse… Ils n’arrivaient pas à y croire. Est-ce que ça veut dire que tout est foutu et qu’il faudra bientôt repartir dans un pays qu’ils ont fui ?

Lahiru communique tous les jours avec sa famille restée à Wennappuwa

Lahiru (29 ans) et Suhandan (43 ans) vivent aujourd’hui chez Harry Remule à Ravine Sèche (Etang-Salé). « Je suis un peu comme leur papa, leur tuteur », lance le petit patron du bâtiment. Il les a quasi « adoptés ». Harry fait parti de ce réseau de solidarité qui s’est impliqué auprès de l’association Ansamb OI et de Jean-Paul Panechou. Ces Réunionnais viennent en aide aux quelque 120 Sri-Lankais qui ont débarqué sur nos côtes à bord de bateaux délabrés entre décembre 2018 et avril 2019.

Des dizaines avaient été renvoyés immédiatement dans leur pays au mépris de la légalité. Dans le premier épisode, Élodie Auzole, présidente locale de la Cimade a dénoncé l’arbitraire des expulsions de la première heure.

« Mon frère a été décapité »

Lahiru et Suhanda font quant à eux partie de ceux qui ont eu accès à l’Ofpra, Office français de protection des réfugiés et apatrides. Leur avenir se joue maintenant, près de trois ans après leur arrivée. Jeudi le cas de Lahiru était examiné au tribunal administratif. Les rendez-vous avec les juges de toute sorte s’accélèrent. Dernier appel, dernier recours, dernier espoir…

Suhandan s’est caché quand ses agresseurs l’ont poursuivi chez lui à Chilaw.

Comme l’explique Nacima Djafour, qui est l’avocate de Sameera mais aussi de Lahiru et de quelques autres, il est très difficile de convaincre les fonctionnaires de l’Ofpra de la réalité du drame qui se joue au Sri Lanka. On pourrait croire que le simple fait d’avoir tout vendu, tout abandonné pour engager un voyage incertain vers un pays inconnu suffise. Mais non.

La photo du frère politicien assassiné sur le téléphone de Lahiru.

Le frère de Lahiru, raconte celui-ci, a été décapité en 2015 par les partisans du Sri Lanka Freedom Party, parce qu’il était un leader local de l’United National Party. Lahiru considère que les autorités étaient, au moins, complices de ce crime. « Toute notre famille vit sous la menace parce que nous sommes tous proches de l’UNP. Mon oncle s’est déjà enfui en Italie. Moi, j’étais responsable de la maintenance dans un hôtel et j’ai été trois fois menacés de mort par les gens qui sont au pouvoir. En plus, en tant que catholique, nous ne sommes pas en sécurité. Il y a des attentats contre les églises et aucune enquête n’est menée ».

« Voyage trop risqué pour un bébé »

Ils sont quatre, de la même famille à avoir quitté leur région de Wennapuwa, sur la côte ouest du Sri Lanka, au nord de Colombo. Ils se sont enfuis sur ce premier bateau qui a touché les côtes réunionnaises en décembre 2018 après vingt jours de mer. Lahiru et Suhanda ont laissé au pays femmes et enfants. Ils étaient accompagnés du frère de Suhanda et de son épouse qui ont eu un enfant à La Réunion, né il y a 8 mois.

Lahiru a conservé la photo du bateau de la fuite sur son téléphone. Il y avait 62 passagers.

Lahiru venait de se marier. Son épouse avait donné naissance à un enfant, âgé de 6 mois au moment de la fuite. « Je ne pouvais pas les amener avec moi. Le voyage aurait été trop risqué pour un bébé. Mais je communique avec eux tous les jours », dit Lahiru. Il fait défiler sur son téléphone les photos de son défunt frère, de son mariage et de tous ses diplômes : sauveteur, maitre-nageur, électronicien,  pisciniste, etc. Ainsi que des attestations de formation en anglais, traitement de texte… Il est persuadé que seul le travail peut lui permettre de s’intégrer à La Réunion.

Le mariage catholique de Lahiru.
Le devoir de tendre la main

Suhanda est son beau-frère. Il est plus âgé et était déjà parti travailler au Quatar il y a une dizaine d’années en tant que soudeur. Il ne s’agissait alors que d’un exil pour des raisons économiques, mais cette fois-ci, c’est la peur qui l’a poussé à repartir. « La situation politique est de plus en plus tendue, lance-t-il. Nos adversaires sont à ma recherche, ils sont passés chez moi, à Chilaw, pour me battre. Comme ils ne m’y ont pas trouvé, ils ont détruit ma moto, mon seul moyen de transport. Je n’avais pas d’autre choix que de sauter dans le bateau ».

«On ne peut pas les laisser comme ça».

Habiles de leurs mains, Lahiru et Suhanda ont croisé la route de Harry Remule sur un chantier à Saint-Denis. « J’ai vu qu’ils sont volontaires, et qu’ils travaillent bien. C’est notre devoir que de leur tendre la main. Depuis un an, je les héberge chez moi, je les aide. On ne peut pas les laisser comme ça. J’ai entrepris des démarches auprès de la Chambre de Métiers. Dès qu’ils auront leurs papier, ils pourront devenir mes apprentis ».

Apprentis à 29 et 43 ans. Il n’y a pas d’âge pour réapprendre à espérer.

Franck Cellier

Un ultime recours ?

Rejet de la demande d’asile en appel par la CNDA, Cour national du droit d’asile. Obligation à quitter le territoire français sous trente jours… Même lorsqu’un jugement ou une décision semble définitive, l’avocate de Sameera, Lahiru et quelques autres, ne baissent pas les bras.

Me Nacima Djafour explique que « les différences culturelles, le référentiel du questionnaire de l’administration française, et la distance, empêchent de communiquer aux juges toute la tension émotionnelle et l’ampleur du traumatisme vécu par personnes qui fuient leur pays ».

Selon elle, même après une OQTF, il reste un ultime recours. Il s’agit alors de faire valoir un danger évident en cas de retour au pays, comme en Afghanistan actuellement. Le demandeur expulsable demande alors une « admission au séjour » au motif des traitements dégradants qui lui seraient imposés à son arrivée dans sa région d’origine.

La main tendue d’un petit patron

A propos de l'auteur

Franck Cellier

Journaliste d’investigation, Franck Cellier a passé trente ans de sa carrière au Quotidien de la Réunion après un court passage au journal Témoignages à ses débuts. Ses reportages l’ont amené dans l’ensemble des îles de l’océan Indien ainsi que dans tous les recoins de La Réunion. Il porte un regard critique et pointu sur la politique et la société réunionnaise. Très attaché à la liberté d’expression et à l’indépendance, il entend défendre avec force ces valeurs au sein d’un média engagé et solidaire, Parallèle Sud.

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