La laïcité réunionnaise face à l’islamophobie hexagonale

Les citoyens réunionnais vivent avec l’islam une singularité laïque et apaisée, à mettre en rapport avec les discours de haine banalisés en France, particulièrement à l’occasion de cette campagne présidentielle. Cinquième volet de notre série diffusée chez nos amis de Mediapart.

La mosquée Noor-e-islam, à Saint-Denis.

Il est 18h dans la rue du Maréchal Leclerc, la principale artère commerçante de Saint-Denis : alors que le jour décline, le chant du muezzin s’élève au-dessus de la ville et les fidèles musulmans se pressent vers l’entrée de la mosquée. Ici, la prière du soir, le vendredi en particulier, est la plus importante ; elle détermine jusqu’au rythme de la capitale tropicale, la plus importante et la plus peuplée des agglomérations de l’Outre-mer français – un peu plus de 150 000 habitants, au bord de l’océan Indien. Une demi-heure plus tard, inutile de chercher à faire du shopping dans le centre de Saint-Denis. La majorité des commerçants est occupée à prier, ils ont baissé le rideau de fer de leur échoppe.

Le centre de la ville aux rues à angles droits, un quadrillage typiquement colonial, est historiquement un lieu où vit, travaille et prie, donc, l’une des composantes les plus importantes de la population réunionnaise : des Indo-Pakistanais immigrés après l’abolition de l’esclavage. En créole réunionnais, ce sont les Zarab. Leur mosquée, « Noor-e-Islam – Bijou de l’islam » est la plus ancienne de France.

« À La Réunion, il y a un véritable multiculturalisme, un peuplement d’Asie, d’Europe, d’Afrique : une alchimie s’est opérée entre les différentes ethnies et elle produit un véritable vivre-ensemble, avec des qualités et certains défauts, qui se traduit par une paix sociale et une non-confrontation, une non-difficulté de l’expression des cultes », expose Nazir Patel, président du Conseil régional du culte musulman de la Réunion (CRCM).

La seule existence de la structure qu’il préside est déjà un indice : l’islam de la Réunion a été l’un des premiers à mettre sur pied une telle structure élue et représentative pour le culte musulman. « Notre structure a été créée à la Réunion, en 2003, et sa particularité, c’est qu’il s’agit du seul CRCM de France qui réunit à la fois les sunnites et les chiites, les deux grandes sensibilités de la religion musulmane, dans un mouvement unitaire, poursuit Nazir Patel. À chaque renouvellement, les choses sont faites sérieusement, chaque lieu de culte a un grand électeur en fonction de son nombre, de sa superficie : 37 associations de lieux de culte représentent 60 lieux. Les gens sont sensibles au fait qu’il y ait un conseil qui les représente et dialogue avec les collectivités, en premier lieu l’Etat. Les pouvoirs publics, eux, sont contents d’avoir un interlocuteur crédible. Notre présence sur l’île remonte à 170 ans, on veut parler d’une seule voix, travailler collectivement. On garde nos spécificités, notre autonomie, notre indépendance. »

Islamophobie française

Port du voile, menus adaptés dans les établissements scolaires et partout dans la restauration collective, appels à la prière diffusé par haut-parleur, magasins et librairies de culture coranique, la société réunionnaise est tellement habituée à son islam et les Zarab sont une part tellement importante de son identité que plus personne ne remarque ce vivre-ensemble harmonieux. C’est lorsque les Réunionnais allument leur télévision, que les problèmes commencent. « Quand je vois ce qui se passe en France, tu entends une souffrance d’une autre religion cela te touche mais je ne le vis pas, témoigne Michèle, 50 ans, Réunionnaise de l’Est de l’île, musulmane. À la Réunion, on est détachés, dans un autre monde. On ne peut même pas dire que je connais bien la religion. Je ne vois pas de quoi ils parlent quand ils parlent de communauté. Peut-être mes belles-soeurs ? »

L’islamophobie et les discours de haine envers les musulmans forment une réalité française qui touche et effraie à La Réunion. Julien Pitinome est photojournaliste, acteur de l’éducation aux médias et à l’information avec un prisme de l’éducation populaire. Cet habitant de Tourcoing, né à Roubaix, a été profondément choqué par le reportage de M6, Zone Interdite, diffusé en février dernier. « Il y a un delta entre ce qui est représenté médiatiquement et la réalité. Quand on revient sur ce qui a été fait par M6 sur Roubaix, on l’a décortiqué ce reportage, il ne dit pas que des conneries, mais les méthodes posent problème : filmer de la même manière un radicalisé en caméra cachée et des gens dans la rue pose problème. Cela a un vrai effet sur le territoire. Roubaix est une des villes les plus pauvres de France, plein de gens disent qu’ils ne viennent pas de Roubaix. »

Alors qu’il est un observateur aiguisé de ce type de questions dans son environnement, Julien Pitinome regrette que la situation ne s’améliore pas, voire empire. « Ce que je vois et qu’on subit collectivement c’est une hystérisation des questions qui sont posées autour de la laïcité. Est-ce qu’aujourd’hui c’est plus grave d’avoir un voile ? Est ce qu’on ne peut pas plutôt ouvrir les yeux sur la précarité qu’on laisse se développer dans les villes et les villages. »

« Cela me touche, oui, déplore calmement Nazir Patel. Parce que, bon, la Réunion, avec internet, depuis plusieurs années, le monde est un village et on reçoit en pleine face ce qui peut se dire en métropole, tous les propos et toutes les propositions qui sont déroulées par les politiques, par une certaine « élite » intellectuelle qu’on retrouve sur certains plateaux, télévisions et tribunes libres, etc… Nous pensons qu’être musulman ne nous met pas du tout en opposition avec les valeurs de la République, liberté, égalité, fraternité. Au 14 juillet, depuis toujours, les familles de commerçants musulmans mettaient le drapeau français devant la boutique, quand j’étais enfant. »

« Rupture du jeûne républicain »

Ils prennent « en pleine face » ce qui se dit en France et quand ils prennent l’avion, les musulmans de la Réunion sont carrément discriminés. « Je me pose des questions par rapport à mes enfants : l’un s’appelle Samir, l’autre Bilal et enfin Reshad. Ces enfants-là ont envie d’aller faire des études en métropole et on sait bien ce qui se passe quand vous avez un prénom comme ça pour trouver un logement… Le simple fait de chercher un logement, quand on dit qu’on vient de La Réunion, les difficultés commencent. C’est une discrimination que subissent les gens originaires des territoires d’Outre-mer. Quand je vois tout ça, quand je suis assommé par tout ça, j’ai l’impression que le but c’est de retirer chaque jour aux musulmans notre droit à une égale dignité en tant que citoyens. Fort heureusement, au niveau local, à La Réunion, avec le préfet, les autorités civiles ou militaires nous n’avons pas de problèmes, nous discutons aisément. »

Pendant le ramadan le préfet, le colonel de gendarmerie, le commissaire, l’évêque, le maire, sont invités à venir dans les mosquées et à partager une rupture du jeûne. C’est la « rupture du jeûne républicain ». Impensable à Roubaix, cette politique accommodante et respectueuse n’est pas tellement assumée par le gouvernement. Le cabinet du ministre des Outre-mer assure au contraire que « les lois de la République s’appliquent là-bas, la laïcité aussi. Il n’y a pas de différence. La loi sur les signes religieux ostensibles à l’école s’applique de la même manière. Ce que la Réunion a fait, c’est que la communauté musulmane est là depuis longtemps et ils ont développé un islam réunionnais, il y a des interlocuteurs pour l’Etat. La différence est peut-être là : le travail est plus avancé à La Réunion. Il y a un islam de la Réunion mais pas encore un islam de France. »

Les discours politiques sur le thème du « grand remplacement » et incitant les Français à donner à leurs enfants des prénoms chrétiens ne rencontrent que très peu d’écho à La Réunion. « Zemmour dit que l’islam n’est pas une religion mais un projet politique, analyse Philippe Naillet, député (PS) de la Réunion. Ce n’est pas possible ici, ça ne passe pas. Ça va être très compliqué pour lui ici. Un discours anti-musulman, à La Réunion, ce n’est pas entendable. »

Le discours anti-musulman stricto sensu n’est peut-être « pas entendable » mais il est d’autres paroles de haine qui, en revanche, ont tout à fait droit de cité malgré le « vivre-ensemble » harmonieux et acquis de haute lutte : les personnes originaires de Mayotte, autre île française de l’océan Indien, subissent bon nombre de discriminations et de mauvais traitements une fois arrivés à La Réunion. Ils sont pourtant musulmans. Leur islam chaféite, très ouvert, ne leur a pas permis jusqu’ici de se fondre dans la communauté Zarab. Politiquement, le peuple mahorais est de toute façon insensible à la rhétorique d’Éric Zemmour, il n’a d’yeux que pour Marine Le Pen.

Julien Sartre

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A propos de l'auteur

Julien Sartre

Journaliste d’investigation autant que reporter multipliant les aller-retour entre tous les « confettis de l’empire », Julien Sartre est spécialiste de l’Outre-mer français. Ancien correspondant du Quotidien de La Réunion à Paris, il travaille pour plusieurs journaux basés à Tahiti, aux Antilles et en Guyane et dans la capitale française. À Parallèle Sud, il a promis de compenser son empreinte carbone, sans renoncer à la lutte contre l’État colonial.

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