Les 60 ans de la Sica Lait à la Plaine des Cafres (JSG)

[Economie] La répression des fraudes enquête sur la Sica Lait

ELEVAGE LAITIER A LA REUNION

Jeudi 30 juin 2022, se déroulaient en grande pompe les 60 ans de la Sica Lait aux grands kiosques à la Plaine des Cafres. La coopérative a annoncé 100 000 euros d’aide à tous les éleveurs laitiers réunionnais d’ici à 2030. En parallèle, la répression des fraudes mène son enquête depuis plusieurs mois sur le système Sica Lait.

Il y a du monde aux 60 ans de la Sica Lait jeudi 30 juin 2022, aux grands kiosques de la Plaine des Cafres. Des éleveurs, des représentants des institutions, des salariés, la casquette de la coopérative vissée sur la tête. Quelques veaux aussi, dans des box, exposés. La directrice de la Sica Lait, Martha Mussard, vient d’annoncer un plan d’action à l’objectif 2030 « qui bénéficie à tous les éleveurs ». 100 000 euros, attribués aux éleveurs qui en feront la demande, ponctionnés sur les fonds propres de la Sica Lait. Quelles en seront les modalités d’attribution ?

La volonté affichée est de « permettre à tous de vivre de son métier et d’être fier d’être éleveur », mais aussi de sécuriser la consommation. « Et, par les temps qui courent, tendre vers l’autonomie alimentaire. » Le mot est à la mode.

Les représentants de la coopérative, de la Daaf, le maire du Tampon, des élus de la Région et du Département se succèdent pour souhaiter un bon anniversaire à la filière, apporter leur soutien officiel. La Réunion est le seul département d’outremer à disposer de sa propre filière laitière.

Des enquêteurs analysent le système Sica Lait

La Sica Lait met en avant la nécessité de redonner confiance aux éleveurs. Elle met en lèr « les jeunes ». Sa directrice fait monter près de vingt-cinq personnes sur scène, présentées comme les nouveaux éleveurs installés, habillés d’un t-shirt « la fête du lait », le son « Happy » de Pharrell Williams diffusé à travers de grosses baffles. L’opération de com interne bat son plein, célébrant « les valeurs » de la coopérative : « le partage, la confiance, l’engagement, l’innovation ».

On retrace l’histoire de la Sica Lait avec nostalgie.

Ici, sur la plate-forme d’infos Parallèle Sud, c’est l’autre histoire qu’on va tenter de vous conter. Une histoire un peu lourde, un peu complexe, cachée. Une histoire d’argent, une histoire humaine avant tout. Et c’est pour ça surtout que ça nous tient à coeur.

L’enquête judiciaire n’est pas encore lancée. On pourrait presque en palper les contours. Les enquêteurs de la répression des fraudes, plus habitués aux fruits et légumes qu’aux animaux, se chargent déjà de décortiquer, analyser le système Sica Lait.

La Sica Lait devenue commerce

Selon nos informations, ils s’intéresseraient au coût de l’aliment, très cher bien que produit localement et subventionné, et à des réserves d’argent trop conséquentes qu’aurait accumulé la coopérative. L’enquête est bien avancée.

La Sica Lait est née il y a 60 ans donc, en 1962. La coopérative appartient à ses éleveurs. Le président du premier groupe coopératif agricole français l’a rappelé lors de l’anniversaire des 60 ans. « Les agriculteurs qui se regroupent le font principalement pour sécuriser leurs débouchés, obtenir la meilleure valeur du produit, bâtir une approche équitable, mutualiser. »

L’activité est florissante et compte plus de 300 producteurs de lait. Rapidement, la coopérative se diversifie, créé de nouvelles enseignes commerciales dont le coeur de métier se rapproche à ses débuts de la production laitière. Plus le temps passe et plus les activités annexes s’étendent à d’autres secteurs, se développent.

Un audit réalisé en 2015 sur l’activité de 2012 à 2014 indique que « le développement des enseignes à grande notoriété comme « Fermes et Jardins » et « Magasin Vert » a pour conséquence une structuration de groupe qui correspond à une gestion commerciale et non plus coopérative. »

« Les éleveurs sont assis sur une mine d’or »

« La Sica Lait, aujourd’hui, c’est un commerce : i vende chauffage, cheminée, la tôle, ciment, le gaz… » raconte une ancienne éleveuse. A l’heure actuelle, la Sica Lait détient plusieurs magasins sous son nom propre, mais aussi l’enseigne Fermes et Jardins, les Jardineries de Bourbon (Magasin Vert du Tampon, Terranimo), la SCI Bel Air, la SCEA Exoflor (pépinière), la SDPMA, ainsi que 36,92% de la Cilam, la compagnie laitière des Mascareignes.

Les éleveurs rencontrés au cours de cette enquête menée par Parallèle Sud se retrouvent parfois en position de dépendance vis à vis de la coopérative, en situation de monopole. Certains, pris par les charges et les dettes, ne parviennent plus à se dégager de salaire. Et pourtant.

« Les éleveurs sont assis sur une mine d’or et ils ne s’en rendent pas compte », constate un.e éleveur.se sous couvert d’anonymat.

« Aujourd’hui, via La Réunilait, la Sica Lait a la possibilité de récupérer 18% des parts de la Cilam dont elle possède déjà 36%! » s’exclame un.e autre éleveur.se. « Les éleveurs pourraient être actionnaires majoritaires, beaucoup ne sont même pas au courant. Mais la Sica Lait ne le fait pas car l’Urcoopa en a peur. La Cilam est un des plus gros groupes de la Réunion et ramène beaucoup trop d’argent. »

« Tout est redistribué »

De nombreux éleveurs laitiers se plaignent des faibles remontées de dividendes dans un groupe qui brasse de grosses sommes. « Où va cet argent ? » se questionnent certains d’entre eux. « Ils mettent en réserve. Et à partir du moment où c’est en réserve légalement la coopérative n’a plus le droit de retirer cet argent et de le virer aux éleveurs », ajoute un.e éleveur.ses.

L’audit de 2015 semble confirmer les craintes de certains en indiquant une « non remontée directe des ventes aux adhérents de la Sica Lait : contrairement aux autres structures coopératives où quel que soit le point de vente, les ventes de l’adhérent remontent automatiquement dans les comptes de la coopérative. »

« Les administrateurs peuvent décider de faire des réserves pour préserver la filière en cas de problèmes d’essence par exemple. Ou si jamais ils ne pouvaient plus payer le personnel. Mais là, il y a trop d’argent en réserve« , affirme le même interlocuteur.

Pour la coopérative, il n’y a pas de secret, tout est redistribué. « Avant on leur versait 5€ par 1000 litres de lait produit juste après l’AG. C‘est passé à 20 € puis à 15 € aujourd’hui en complément de prime », oppose le directeur de la Sica Lait, Charles Adrian.

16,8 millions de litres de lait récoltés en 2021

Autre point d’interrogation soulevé par des éleveurs.es et qui pourrait intéresser les enquêteurs de la répression des fraudes : l’attribution des subventions européennes. Le Posei, notamment, une aide de l’Europe, plutôt que d’être versé aux éleveurs laitiers directement, passe par la coopérative. « C’est l’interprofession qui réceptionne cet argent et redistribue tout aux éleveurs. On n’en garde pas un centime, même pas pour la gestion, rien », assure Charles Adrian. « D’ailleurs on a des contrôles 1 à 2 fois par an. »

En 2021, la Sica Lait a perçu 4 007 K€ de Posei contre 3 688 K€ en 2020, soient 238€ d’aide au 1000 litres, selon le dernier rapport du conseil d’administration daté de 2022 que nous avons pu consulter.

Un détail surprend toutefois : la difficulté à obtenir la quantité réelle de lait produite chaque année. « Ils pourraient très bien surévaluer les quantités de lait produites pour obtenir plus de subventions », reconnait un proche du dossier. Si Martha Mussard avait annoncé 20 millions au JT de 19h, le directeur de la coopérative laitière reconnait volontiers en public quand on ne le questionne pas davantage une production de 18 millions de litres. Le directeur de la Daaf sous entend 17 millions lors de l’anniversaire de la Sica Lait.

Ce que confirme finalement les documents internes à l’entreprise. En 2021, un peu moins de 16,8 millions de litres de lait ont été récoltés contre 17,15 l’année précédente. Le conseil d’administration vise 22 millions de litres récoltés d’ici à 2030. Il souhaite intensifier la production, encourager l’installation de nouveaux éleveurs et la « modernisation » d’anciennes exploitations. Et compte bien entendu sur l’arrivée des nouvelles vaches pour renouveler les cheptels atteints de leucose.

« Fausse information »

En dessous de 15 millions de litres de lait produits, les subventions pourraient être perdues. Mais l’éventualité de ce risque est « une fausse information » selon Charles Adrian.

L’audit réalisé en 2015 témoigne d’une opacité, à l’époque, dans la gestion du groupe et son rapport à l’argent public. Il y est rapporté « une volonté manifeste et assumée de masquer les liens capitalistiques etre SICA LAIT et ses filiales aux yeux du public et de l’administration afin de préserver le potentiel de subventions. »

A l’époque de la diffusion de l’audit en interne, quatre administrateurs de la Sica Lait s’étaient tournés vers la Justice. Une plainte contre X pour abus de biens sociaux ou autres délits avait été déposée pour faire la lumière sur les zones d’ombres relevées par le document.

Jéromine Santo-Gammaire

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A propos de l'auteur

Jéromine Santo Gammaire

En quête d’un journalisme plus humain et plus inspirant, Jéromine Santo-Gammaire décide en 2020 de créer un média indépendant, Parallèle Sud. Auparavant, elle a travaillé comme journaliste dans différentes publications en ligne puis pendant près de quatre ans au Quotidien de La Réunion. Elle entend désormais mettre en avant les actions de Réunionnais pour un monde résilient, respectueux de tous les écosystèmes. Elle voit le journalisme comme un outil collectif pour aider à construire la société de demain et à trouver des solutions durables.

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