DÉCRYPTAGE
Début septembre, M6 consacrait, sur sa chaîne YouTube, un épisode d’« Enquête d’action » à La Réunion. « Alcool et violences à La Réunion », annonce le titre, accompagné d’un sous-titre évocateur : « Violences, rodéos, cyclones à La Réunion : l’île de tous les excès ». Pendant 52 minutes, le reportage enchaîne interventions de gendarmes, violences conjugales, alcool, rodéos et phénomènes naturels. Un récit spectaculaire qui montre une partie de la réalité réunionnaise, mais en laisse soigneusement de côté les ressorts sociaux.
Le paradis le jour, la violence la nuit
« Sur cette île, parfum de paradis, les journées s’écoulent dans la douceur mais dès la nuit tombée, tout peut vite basculer. » Dès les premières secondes, le cadre est posé. La Réunion est d’abord une carte postale : paysages, soleil, plages. Puis vient la nuit, et avec elle les gyrophares, les violences et les interventions de la gendarmerie.
Le procédé n’est pas nouveau. Dans une étude consacrée aux vidéos promotionnelles de l’Île de La Réunion Tourisme (IRT), la chercheuse Morgane Andry montre comment l’image de l’île est construite autour de son caractère exceptionnel et exotique : terre paradisiaque, nature, aventure, danger et insularité.
M6 reprend en quelque sorte les mêmes ingrédients, mais en inverse le récit. L’exotisme touristique promet l’évasion ; « Enquête d’action » promet le frisson. Dans les deux cas, La Réunion devient un territoire à part, plus intense, plus spectaculaire que les autres.
L’alcool, montré mais jamais expliqué
L’alcool occupe une place importante dans ce récit. Il est dans le titre, dans les interventions et dans plusieurs scènes de violence. Le rhum devient régulièrement le déclencheur visible des situations auxquelles les gendarmes sont confrontés. Mais une question essentielle reste sans réponse : pourquoi l’alcool occupe-t-il une telle place dans la société réunionnaise ?
Le reportage ne raconte ni l’histoire sociale du rhum à La Réunion, intimement liée à l’économie sucrière, ni les inégalités qui structurent les usages et leurs conséquences. En 2021, 36 % des Réunionnais vivaient sous le seuil de pauvreté, contre 14,9 % dans l’Hexagone. Sans les mécanismes de redistribution, ce taux aurait atteint 49 %, selon l’Insee.
Il ne s’agit évidemment pas de prétendre que pauvreté et alcool seraient mécaniquement liés. Mais l’alcool ne peut pas davantage être réduit à une bouteille posée sur une table ou à un homme ivre filmé après une intervention.
Dans le reportage, il est essentiellement un facteur immédiat : celui qui désinhibe, déclenche une dispute ou fait basculer une soirée. Or l’alcool peut être un facteur aggravant sans constituer, à lui seul, une explication des violences. En faisant disparaître le contexte historique et social, M6 transforme ainsi un phénomène complexe en ressort narratif.
La violence comme spectacle
Le même mécanisme s’applique aux violences. Les séquences s’enchaînent rapidement, souvent du point de vue des gendarmes de Saint-Paul. Les chiffres sont comparés à ceux de l’Hexagone (c’est toujours presque « deux fois plus » alors que les chiffres vérifiés ne sont pas si catégoriques), les interventions se succèdent et la tension est entretenue par la musique et le montage.
Mais les causes sociales restent largement hors champ. Le problème apparaît particulièrement dans une séquence consacrée aux violences conjugales. Une femme raconte avoir frappé son compagnon avec une bouteille de rhum après avoir été elle-même victime de violences répétées. La voix off résume pourtant la scène ainsi : « Des femmes qui n’ont plus peur et qui agressent à leur tour. »
La formulation n’est pas anodine. En quelques mots, une femme qui vient de raconter les violences qu’elle a subies, et y réagit, devient une figure de l’agression.
Ce choix est d’autant plus discutable que les violences conjugales constituent un problème majeur à La Réunion. En 2024, l’île figurait parmi les départements français les plus touchés et les forces de sécurité y accueillaient en moyenne 12,3 personnes par jour pour des faits de violences conjugales, selon l’Observatoire réunionnais des violences faites aux femmes.
Ce n’est donc pas seulement ce que M6 montre qui pose question, mais la manière dont elle le fait entrer dans son récit. Cette mise en scène est même dangereuse tant elle nourrit un discours médiatique et politique voulant démontrer un ensauvagement de la société réunionnaise avec une mise en avant de faits divers qui ne sont pas toujours vérifiés ou même contextualisés.
Le dernier exemple en date est celui de l’agression supposée d’un enfant de 13 ans par un groupe d’individus cagoulés à Sainte-Suzanne. Une info relayée par de nombreux médias réunionnais alors même que Le Tangue révélait le lendemain que les faits n’avaient pas été vérifiés et qu’il s’agissait potentiellement d’une fake news inventée par le jeune lui-même. Le mardi 8 septembre, Réunion La 1ʳᵉ ouvrait également son journal sur un fait divers de violence entre deux élèves : une simple bagarre est alors représentée comme l’exemple d’un phénomène plus global. Avec M6, c’est la même sensation que l’on a au bout de 52 minutes, on a l’impression que la violence est omniprésente et surtout intrinsèque au territoire.
Une île où tout peut devenir dangereux
Dans le dernier tiers, le reportage élargit son terrain de jeu. Après les habitants violents, le reportage nous parle d’une autre menace : la nature de l’île. Le sous-titre de l’émission trouve alors tout son sens : « l’île de tous les excès ».
Tout semble pouvoir basculer : une soirée, une dispute, une course automobile, un phénomène naturel. Cyclones, volcan, accidents et activités de pleine nature viennent compléter le tableau d’une île décidément dangereuse. Après la violence des hommes, voici celle d’une nature « exceptionnelle » mais potentiellement hostile.
Là encore, le reportage privilégie le spectaculaire au contexte. La nature réunionnaise devient un personnage du récit, presque une force « capricieuse » à laquelle il faudrait se confronter. Pourtant, dans nombre de situations liées aux activités de pleine nature, les comportements humains et le non-respect des recommandations jouent aussi un rôle essentiel. La nature elle-même devient un élément du spectacle, comme si l’insularité produisait une concentration exceptionnelle de risques.
Ce qui disparaît alors derrière cette succession d’images, ce sont les habitants eux-mêmes. Ils apparaissent essentiellement comme victimes, auteurs de violences, conducteurs imprudents ou personnes secourues. Rarement comme des individus capables de raconter leur territoire autrement que par les problèmes auxquels ils sont confrontés.
Une « mise en scène de l’État »
Il reste finalement un acteur omniprésent : l’État. Les gendarmes contrôlent, interviennent, interpellent, sécurisent. La caméra les accompagne au plus près et fait de leurs interventions le principal moteur du récit. Le territoire devient le décor de leur action. Le reportage de M6 est d’ailleurs presque similaire trait pour trait avec un autre reportage intitulé « Gendarmes de La Réunion : entre bélier et zamal, 24 h dans le 974 » disponible sur la chaîne Police Action. Dans les deux cas, on ne fait que suivre des équipes de la gendarmerie et donc appréhender les situations à travers leurs points de vue, leurs actions. Cet exemple nous démontre la difficulté aujourd’hui de différencier le reportage journalistique et le reportage-communication. Après le visionnage, on doit se demander quelle est l’intention de la chaîne de produire un tel récit.
Cette manière de filmer rejoint les réflexions de la journaliste-chercheuse Laureline Pinjon autour de la « mise en scène de l’État » : les institutions sont montrées dans leur capacité à intervenir sur les problèmes, davantage que les mécanismes sociaux qui les produisent. Le reportage ne dit pas nécessairement des choses fausses. Il sélectionne, ordonne et met en scène.
Et c’est là que se situe son principal biais. Comme l’a montré le géographe Jean-François Staszak, « l’exotisme n’est pas ainsi jamais un fait ni la caractéristique d’un objet : il n’est qu’un point de vue, un discours, un ensemble de valeurs et de représentations à propos de quelque chose, quelque part ou quelqu’un ».
M6 ne se contente donc pas de montrer La Réunion. Elle fabrique ici une représentation de La Réunion : une île tropicale et exceptionnelle, où la nuit succède au paradis, où l’alcool accompagne les violences, où la nature menace et où les forces de l’ordre interviennent. Une représentation qui n’est pas forcément complètement fausse, mais qui devient trompeuse lorsqu’elle prétend résumer un territoire à ses excès.
Olivier Ceccaldi



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