Une seule victime de viol reconnue pour 210 patientes abusées

[LE « PSY DE LA BULLE » CONDAMNÉ À 13 ANS DE PRISON POUR DES VIOLS RÉPÉTÉS]

Glaçant ! Deux jours de procès ont mis à jour la mécanique perverse du « psychothérapeute de la bulle » de Saint-Paul. Depuis des décennies il se fait livrer des femmes fragiles auxquelles il propose, en guise de soins, des « massages californiens » qui dérapent vers des attouchements sexuels et des viols. Jean-Francis Blondel, 77 ans, a reconnu des « relations inappropriées » sur 210 patientes. Une seule d’entre elles a eu le courage de mener sa plainte jusqu’au bout et a obtenu la condamnation de son bourreau à 13 ans de prison ferme.

Mercredi, l’accusé est arrivé libre au tribunal, marchant à l’aide de cannes de marche. Il dort désormais en prison.

« En trente ans d’assises c’est du jamais vu ». Propos de salle des pas perdus tenus par l’un des avocats. Les magistrats qui ont assisté ces 9 et 10 mars au procès de Jean-Francis Blondel, se souviendront sans doute longtemps de ces deux jours d’audience en cour criminelle. Le « psychothérapeute de la bulle » de Saint-Paul a été reconnu coupable de viols répétés sur l’une de ses patientes pendant un an. Les faits se sont déroulés de février 2011 à février 2012 dans son fameux igloo mais également lors d’un séminaire qu’il avait organisé à Madagascar. Il a été condamné à 13 ans de prison ferme malgré son grand âge, 77 ans. Incarcéré dans la foulée, il a fait appel sur le champ et sera donc jugé la prochaine fois devant une cour d’assises.

Jamais encore on avait vu un accusé déféquer dans la salle de débats. Il a fallu évidemment interrompre l’audience pour nettoyer le carrelage. Terrible scène que celle de cette femme, souffrant de tremblement dus à la maladie de Parkinson, proposer ses services pour nettoyer l’indignité de son époux. A l’issue d’un témoignage pathétique, celui-ci s’est fait dessus devant un huissier écoeuré, se demandant comment laver l’affront et chasser l’odeur…

Jamais non plus on avait entendu un accusé revenir sur dix années de dénégations pour annoncer le chiffre glaçant de « 210 patientes » avec lesquels il reconnaît avoir eu des gestes de nature sexuelle dans le cadre de la thérapie qu’il leur proposait. La semaine dernière, en exclusivité, notre article posait justement cette question. Pour une plaignante, combien de victimes ? C’est l’accusé lui-même qui a apporté la réponse à la stupéfaction des magistrats.

Le Jean-Francis Blondel, condamné aujourd’hui, n’est plus le même homme que celui qui abusait de ses patientes, insiste son avocat Jean-Jacques Morel, arrivé dans l’affaire il y a seulement 15 jours alors que le prévenu venait de recevoir sa convocation devant la cour criminelle (l’équivalent d’une cour d’assise à la différence près que cinq juges professionnels remplacent les jurés populaires). Il l’a décrit comme un « vieillard sénile et incontinent aux portes de la nuit » dans l’espoir de lui éviter la geôle. Lui qui n’avait jusqu’à présent pas fait un jour de prison.

Le 1er #MeToo réunionnais

Me Morel s’est employé à démontrer que la victime ne pourrait évoquer « la violence, la menace, la contrainte ou la surprise » pour qualifier de viol. Il a axé sa plaidoirie sur le consentement supposé de la jeune femme estimant que, s’il y avait une faute déontologique il n’y avait pas de crime : « Je comprends que ce qu’incarne Blondel vous révulse . Je ne vous demande pas de l’aimer mais de le juger selon le droit ».

Il n’a pas été entendu, et pour cause. Pendant deux jours les débats se sont concentrés sur cette notion de consentement qui a évolué sérieusement ces dernières années grâce au mouvement #MeToo. Ce procès en est le plus fort exemple réunionnais. Il y a été retenu la notion de « contrainte morale ».

Commentaire de Jean-Jacques Morel, l’avocat de Jean-Francis Blondel.

La plaignante isolée à la barre comme elle fut isolée pendant les dix ans (!) qu’a duré la procédure a parfaitement décrit le processus de « lavage de cerveau » auquel elle a été soumise. Elle a été recommandée à Jean-Francis Blondel par des professionnels de confiance. Celui-ci avait une plaque de psychologue sur son mur, faisait valoir ses collaborations à l’Université de La Réunion et sa réputation de spécialiste de l’harmonisation des relations auprès des entreprises pays.

Une fois entre ses griffes il a réveillé en elle un traumatisme profond, un inceste pendant l’enfance. Il l’a convaincue que lui seul pouvait lui permettre de rassembler les morceaux de son corps et de son esprit. Il ne la faisait pas payer pour la rendre « redevable ». Il la culpabilisait parce qu’elle n’entrait pas activement dans sa thérapie à base de massages. Il menaçait d’abandonner « les soins » alors qu’elle se sentait déjà abandonnée, nulle, sans valeur…

« Sidérée », « scotchée à la table de message » elle l’a laissé faire, progressivement, tous les mercredis à 18h00. Il lui touchait les zones érogènes, la léchait, lui prodiguait des cunilingus, la pénétrait, la conduisait à lui faire des fellations… L’abîme semblait sans limite jusqu’au sadisme. « Sous son emprise, j’étais comme une kamikaze, sa marionnette. On ne peut pas sortir seule d’une telle emprise », dira-t-elle.

C’est dans cette bulle, offerte par son constructeur, que Jean-Francis Blondel abusait de ses patientes.

C’est en effet son compagnon qui lui a ouvert les yeux et l’a ramenée à la bulle pour protester. Il y a eu une altercation le 12 mars 2012. Blondel lui a mis un coup de couteau, il a répliqué. Les deux hommes ont été condamnés pour agressions réciproques et la jeune femme a déposé plainte pour viol. Tout part de cette date.

Une autre plainte refusée dès 2011

Comment convaincre alors les enquêteurs qu’il y avait contrainte alors qu’elle se rendait régulièrement elle-même chez celui qu’elle accusera après coup. Rapidement l’enquête a découvert du Rohypnol, « la drogue du violeur », une arme  et près de 9 000€ en liquide au domicile de Blondel. Les gendarmes ont aussi mis la main sur son carnet de patientes. Mais la procédure semble s’être enrayée. Elle a duré dix ans, le temps pour la victime de tenter de mettre fin à ses jours à deux reprises. Et le temps pour Blondel de continuer à abuser d’autres « patientes »… 

Une lenteur coupable. La défense a d’ailleurs soulevé au début du procès une Question prioritaire de constitutionnalité (QPC) au titre du droit pour tout accusé d’être jugé dans un délai raisonnable. La requête a été rejetée. Plus que l’accusé, c’est quand même la victime qui a le plus souffert de cette lenteur.

Pourtant il est apparu dans les témoignages d’une dizaine de patientes que les dérapages sexuels étaient fréquents sous la bulle. L’une de ces témoins, présente au procès raconte avoir voulu déposer plainte contre Blondel en 2011 mais sa plainte n’aurait pas été acceptée, ni par les gendarmes, ni par la police. Elle décrit le même processus d’emprise et veut, depuis l’annonce de la condamnation, réunir un collectif de victimes…

Commentaire de Fanny Olivier, avocate de la victime.

Lors du procès, plusieurs dépositions ont été lues (dont celle de Ludivine, prénom d’emprunt, publiée par Parallèle Sud la semaine dernière). Trois patientes sont venues à la barre. L’une était accusatrice, une autre refusait d’accabler le pseudo-psy, une troisième, complètement ambivalente, hésitait entre une constitution de partie civile et une « déclaration d’amour » à l’accusé. Malgré leurs différences d’interprétation toutes les trois ont corroboré le même mode de fonctionnement : l’ascendance psychologique, la manipulation, le dérapage systématique vers des gestes sexuels, voire des pénétrations.

Un réseau facilitateur

Toutes trois, même longtemps après les faits, présentaient des troubles psychologiques, de l’anxiété. Toutes trois avaient été soumises à des traumatismes sexuels pendant leur enfance. Signe que le prédateur sélectionnait les proies les plus vulnérables. Avant de faire valoir son droit au silence et de se faire sur lui, Jean-Francis Blondel a essayé de défendre des soins qui consisteraient à soigner ces traumas sexuels par des gestes sexuels. Il a même prétendu que cette méthode avait fait ses preuves mais que ce n’est pas le genre de méthode qu’on va écrire dans un livre…

Tout en caressant la barre des accusés, il a aussi prétendu qu’il sentait par une simple caresse si la patiente était ouverte ou fermée à cette approche. Son discours se faisait de plus en plus délirant, allant jusqu’à ne plus reconnaître sa victime ou la confondre avec une autre patiente. Puis s’est produit cet échange surréaliste : Le président : « Avec quelles patientes reconnaissez-vous avoir eu des rapports »? L’accusé : « un paquet, toutes celles avec lesquelles je me sentais bien ». Le président : « Combien »? L’accusé : « Dans les 210 par là »

Il reconnaîtra ensuite être « honteux » d’avoir transformé son cabinet en lieu de drague mais persistera à nier avoir forcé quiconque. Trop tard. Les témoignages, la masse impressionnante de 210 femmes abusées, la drogue saisie et la personnalité antipathique du pervers ont convaincu les juges de la réalité de la « contrainte morale » qui qualifie en droit le crime du viol dans plusieurs jurisprudences.

Pour impressionner ses patientes, Jean-Francis Blondel se prévalait de ses publications universitaires.

Reste l’immense malaise du contexte grâce auquel Jean-Francis Blondel a pu construire son implacable mécanique de l’abus sexuel. Des chefs d’entreprises, des médecins, des psychologues, des universitaires ont été cités. A en croire le condamné, qui n’a jamais déclaré le moindre revenu au fisc, il gérait ses prestations sous le régime de « l’entraide » et de « l’échange ». Même sa bulle, il ne l’a pas payée, elle lui a été offerte. L’une des assesseurs lui demande : « Vous citez souvent Jean-François Hamon psychiatre universitaire (ndlr : c’est lui qui a recruté Blondel comme intervenant à l’université). Mais lui avez-vous dit que votre thérapie consistait en des gestes sexuels »? « Non » évasif de Blondel en guise de réponse. Il apparaît dans la procédure que l’université n’a pas répondu aux sollicitations des enquêteurs sur ses rapports avec Blondel. Peut-être aurait-il fallu insister quand on sait que des étudiantes ont été approchées. Aujourd’hui tout ce réseau qui a contribué à faire connaître « le psy de la la bulle » peut s’interroger sur son aveuglement. Personne ne savait ce qui se passait dans l’igloo. Vraiment ?

Franck Cellier

[COMMENTAIRE]

La solitude

Malaise. Il y a plein de raisons pour ressentir un profond malaise lors d’un procès comme celui-là : un homme ayant une surestime de lui-même profite de ses connaissances en psychologie pour abuser de femmes fragiles qu’il laisse ensuite dans un état de détresse aggravée. Voire totalement traumatisée.

Mais le malaise dont il est question ici se rapporte à la solitude de la victime face aux juges de la cour criminelle. Dans la salle d’audience, elle n’a personne pour l’accompagner alors que l’accusé, lui, a réussi à faire venir quelques soutiens. C’est peut-être le hasard du calendrier mais c’est choquant. « Malaisant », comme on dit maintenant.

Mince ! La veille, c’était le 8 mars, une date que tout le monde connaît trop bien : ce jour qui n’est pas celui de la femme mais celui « des droits de la femme ». On le célèbre partout, parfois avec une dose d’hypocrisie bien sentie. Et là, quand une femme blessée bataille contre un système de domination destructeur, elle est seule !

La première journée du procès a été marquée par son audition, intervenue à l’issue de plus de dix heures d’exposés et d’auditions de témoins et d’experts. Quand le président Yann Bouchare l’a appelée à la barre, l’avocate de la partie civile, Fanny Olivier, s’est insurgée. « Vous n’allez quand même pas lui imposer ça, dans l’état de fatigue et d’émotion dans lequel elle se trouve »?

« Je n’ai plus confiance en aucun homme »

Le juge a insisté. La victime s’est levée. A fait un geste à son avocate pour lui signifier « si, j’y vais ». Et elle a parlé, doucement, longuement, mais sans hésitation. Pendant une heure, elle a dit l’infernal processus qui l’a poussée entre les mains du pseudo-psychologue. Elle a détaillé les actes, les positions, les souffrances, les machinations, la sidération, la durée, le dégoût. « Il me maintenait la tête dans le canapé pour m’empêcher de voir ce qu’il faisait ».

Elle a raconté le premier drame : manipulation et viol. Mais aussi le deuxième : sa réaction, celle de son compagnon et l’interminable procédure qui a suivi. Elle a raconté ce second enfer. Une première tentative de suicide, elle s’est jetée dans le vide et a passé six mois dans un fauteuil roulant. Puis une deuxième. Et toujours ce sentiment d’être morte. Etre seule, incomprise, rejetée. « J’ai peur quand je suis seule avec un homme. Je ne peux plus être consultée par un homme. Je n’ai plus confiance en aucun homme, sauf mon frère », a-t-elle conclu.

C’est ça le malaise de la solitude d’une femme abusée ! Ludivine (prénom d’emprunt) qui a témoigné la semaine dernière dans notre premier article sur cette affaire, estime elle aussi avoir été abusée. « Je ne veux pas que l’on me reconnaisse parce qu’il y a mes enfants, ma famille, mon boulot. J’ai tout reconstruit, je ne peux pas risquer de tout détruire ». Dans son silence, Ludivine n’est pas seule.

C’est ça le malaise : ça sert à quoi, les enfants, la famille, les collègues quand on a peur qu’ils vous lâchent face à un malheur trop grand, à des préjugés trop lourds ? 

Franck Cellier

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A propos de l'auteur

Franck Cellier

Journaliste d’investigation, Franck Cellier a passé trente ans de sa carrière au Quotidien de la Réunion après un court passage au journal Témoignages à ses débuts. Ses reportages l’ont amené dans l’ensemble des îles de l’océan Indien ainsi que dans tous les recoins de La Réunion. Il porte un regard critique et pointu sur la politique et la société réunionnaise. Très attaché à la liberté d’expression et à l’indépendance, il entend défendre avec force ces valeurs au sein d’un média engagé et solidaire, Parallèle Sud.

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