Lors des 25 ans de la loi Taubira, l’ancienne Garde des Sceaux a prononcé un discours pour rappeler la complexité de l’histoire de l’esclavage mais surtout l’apport des populations esclavisées. Un discours qui fait écho aux revendications actuelles sur la reconnaissance du maloya.
Une mémoire commune
Il est des discours qui sont superflus et il y en a d’autres qui imposent le silence. C’est le cas, selon moi, de celui de Christiane Taubira, ancienne Garde des Sceaux, alors qu’elle prenait la parole lors de la cérémonie du 25ᵉ anniversaire de la loi tendant à la reconnaissance de la traite et de l’esclavage en tant que crime contre l’humanité.
Pour celle qui est à l’origine de cette loi, il est dès le départ important de rappeler que ce texte « ne vient pas de nulle part » mais qu’il est le fruit d’une histoire « qui trouve sa source dans une longue genèse et qui a abouti à ce que nous sommes ici en France, en Europe, dans les territoires dits d’outre-mer et ailleurs ». Car oui, l’histoire de l’esclavage et celle de la traite, ce n’est pas l’histoire de territoires éloignés.
Si les territoires sur lesquels se sont trouvées les personnes esclavisées et qui en ont directement bénéficié n’oublient pas cette histoire douloureuse, il est facile de l’oublier sur le territoire métropolitain. Pourtant, c’est vers lui qu’étaient renvoyées les marchandises produites grâce à cette main-d’œuvre, c’est sur son sol que de nombreuses capitales et fortunes se sont bâties grâce au travail des populations esclaves. Ironie de l’histoire, Christiane Taubira fait remarquer que le palais de l’Élysée où avait lieu la cérémonie est un symbole direct de ce passé.
Passé toujours, présent, futur, tout est lié (pour reprendre les mots de Karl Kugel dans son ouvrage Sur les traces des mémoires de l’esclavage1). Au-delà d’une histoire commune, une histoire qui appartient à celle avec un grand H, l’ancienne Garde des Sceaux rappelle que c’est surtout la souffrance d’hommes et de femmes qui ont vécu un déracinement, une déshumanisation mais qui ont aussi refusé leur condition, « leur destin de captif ».
« Nos ancêtres ne furent pas que victimes »
« Nous ne serions pas qui nous sommes, ce que nous sommes, si notre histoire n’était qu’une longue complainte de femmes et d’hommes désespérés ». L’histoire de l’esclavage, c’est aussi l’histoire des marrons et du marronnage, celle de femmes et d’hommes qui ont dit non à un système qui les exploitait jusqu’à la mort. Dans l’ouvrage Esclavage et marronnage2, dans le chapitre Le marronage en question, Prosper Eve explique qu’au-delà d’une fuite, le marronnage était « un projet éminemment culturel et cultuel », une volonté pour ceux qui refusaient la condition d’esclave de s’émanciper du diktat du colon et de réaffirmer leur propre identité.
Dans cette recherche d’une liberté nouvelle, les marrons vont recréer un chez-eux dans lequel ils vont ramener leurs cultures et leurs cultes (notamment le culte malgache des ancêtres) et de là vont se construire de nouvelles réalités, un nouveau patrimoine. Dans son allocution, Christiane Taubira le souligne d’ailleurs : « le patrimoine immatériel de l’humanité ne serait pas aussi riche s’il n’était pas aussi composé du jazz, de la capoeira, du vodou, des langues créoles et aussi de la vanille ».
Discussions autour du maloya, une mémoire encore présente
À La Réunion, la traite, l’esclavage mais aussi l’engagisme ont amené sur ce même territoire des populations qui ont mêlé, au cours des siècles, tout ce que leurs corps avaient à donner. On peut citer, de manière non exhaustive, le moring, le maloya, le créole réunionnais, le servis kabaré, les marches sur le feu. Tant de pratiques qui se sont adaptées, créolisées et parfois créées à travers l’histoire douloureuse de l’île.
Aujourd’hui, cette mémoire, peut-être trop longtemps passée sous silence, se retrouve dans les discussions autour de la place du maloya ou de la langue créole. Dans ces revendications, plutôt que de comprendre un rejet, nous devons y voir la volonté des descendants de ceux qui ont souffert d’affirmer leur identité dans un système capitaliste qui phagocyte tout ce qu’il peut pour en extraire la substance spirituelle. Le maloya, chant de révolte et de lutte identitaire, longtemps interdit, peut-il exister en dehors de cette mémoire ? Si la musique traverse les océans et les frontières, comment faire pour que son histoire voyage avec elle ?
Discuter de ce qu’est le maloya et de ce qu’il représente, c’est aussi nous rappeler que certaines pratiques ne peuvent pas être déconnectées de leur histoire, même si elles évoluent. Tout est lié, encore une fois.
Olivier Ceccaldi


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