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À La Réunion, les inégalités systémiques résistent à la convergence sociale

Dans un rapport rendu public le jeudi 2 juillet 2026, sur les inégalités systémiques dans les territoires d’outre-mer, le Sénat met en lumière les inégalités toujours existantes entre les « territoires ultramarins » et le territoire hexagonal. À La Réunion, si l’écart est moins perceptible, l’île reste néanmoins marquée par des problématiques systémiques qui peinent à disparaître.

Le mercredi 10 juin 2026, lors de son audition devant la commission d’enquête sur les inégalités systémiques dans les outre-mer, la ministre en charge de ce ministère reconnaissait l’existence d’inégalités « systémiques » qui ne seraient pas le résultat d’une politique volontaire, mais davantage d’une action publique insuffisamment adaptée et d’un sous-investissement chronique.

Le constat dressé par la commission d’enquête, présidée par la sénatrice réunionnaise Viviane Malet, va toutefois plus loin. Les auteurs estiment que ces inégalités ne relèvent pas seulement d’écarts économiques persistants, mais d’un ensemble de mécanismes qui se renforcent mutuellement. Elles trouvent leur origine dans l’héritage du système colonial et d’une économie de comptoir qui continue d’influencer le développement des territoires ultramarins. C’est ces mécanismes qui maintiennent les outre-mer dans une position de déséquilibre structurel par rapport à l’Hexagone.

Mais avant même d’aborder les indicateurs économiques ou sociaux, le rapport pointe un autre problème : celui du manque de données. Pendant longtemps, les départements d’outre-mer ont été largement absents des grandes enquêtes nationales. Une situation que les auteurs qualifient d’« invisibilisation statistique », estimant qu’elle « a incontestablement nourri les inégalités systémiques ». Si les territoires ultramarins sont désormais davantage intégrés aux études nationales, des angles morts persistent encore.

Une île moins pauvre que Mayotte ou la Guyane, mais encore loin de l’égalité réelle

À première vue, La Réunion apparaît dans une situation moins critique que d’autres territoires ultramarins. Pourtant, la comparaison avec l’Hexagone demeure sévère. Le produit intérieur brut par habitant atteint 26 300 euros, contre 41 100 euros en France hexagonale. Même constat pour le salaire net moyen, qui plafonne à 24 600 euros contre près de 37 000 euros dans l’Hexagone.

Le marché de l’emploi reste l’un des principaux marqueurs de ces écarts. En 2023, le chômage touche 17,4 % de la population active, alimentant une dépendance beaucoup plus forte aux minima sociaux : 18 % des Réunionnais perçoivent le RSA, contre seulement 4 % dans l’Hexagone. À cela s’ajoute un coût de la vie plus élevé, avec des prix supérieurs de 8,9 %.

Conséquence directe, le taux de pauvreté atteint 36 % à La Réunion, contre 14,4 % en France hexagonale. Un niveau qui rappelle que si l’île connaît une situation moins dégradée que Mayotte ou la Guyane, l’objectif d’une véritable convergence sociale reste encore éloigné.

Les auteurs soulignent également que les inégalités se creusent à l’intérieur même du territoire. Les 10 % des Réunionnais les plus aisés concentrent 32 % des revenus disponibles, contre 29 % dans l’Hexagone. Les 1 % les plus riches captent, à eux seuls, 3,6 % des revenus imposables. Le patrimoine illustre lui aussi ces déséquilibres. Entre 2018 et 2025, le montant de l’impôt sur la fortune immobilière acquitté à La Réunion a progressé de 45 %, soit plus du double de la hausse nationale. Dans le même temps, près d’un cinquième de la surface cadastrale de l’île demeure concerné par des situations d’indivision, freinant l’aménagement et le développement économique.

Une jeunesse au cœur de la reproduction des inégalités

Pour Viviane Malet, c’est dans l’éducation que peut se jouer la rupture de ces mécanismes. « La jeunesse est sans doute le levier le plus efficace pour interrompre la reproduction des inégalités », affirme la sénatrice lors de la présentation du rapport.

Les données recueillies par la commission montrent toutefois que les difficultés apparaissent très tôt. Lors de la Journée défense et citoyenneté, 14 % des jeunes Réunionnais sont en situation d’illettrisme, contre 6 % dans l’Hexagone. Plus inquiétant encore, près d’un jeune de 17 ans sur trois présente des difficultés de lecture. 

Le taux de réussite au baccalauréat, proche de la moyenne nationale avec 90 % de réussite, masque ainsi des fragilités beaucoup plus anciennes. Les difficultés d’apprentissage, de maîtrise de l’écrit ou d’accès aux compétences de base s’accumulent bien avant la fin du lycée et finissent par peser durablement sur l’insertion professionnelle.

La part importante de jeunes en situation d’illettrisme en outre-mer, alors qu’ils ont bénéficié d’une scolarisation en français, témoigne des défaillances du système scolaire dans les territoires.

La question de la mobilité étudiante révèle également une réalité propre aux outre-mer. Chaque année, plusieurs milliers de bacheliers souhaitent poursuivre leurs études hors de leur territoire. Le phénomène concerne particulièrement les élèves obtenant les meilleures mentions à La Réunion. Si les taux restent inférieurs à ceux observés dans certaines régions hexagonales, ils prennent une dimension toute particulière dans un territoire insulaire où partir implique un éloignement géographique, familial et culturel sans commune mesure.

Au-delà des parcours individuels, le rapport rappelle que les écarts de réussite scolaire demeurent importants entre les territoires ultramarins et l’Hexagone. Les auteurs mettent directement en relation ces difficultés avec les inégalités économiques futures, estimant qu’elles ont « des impacts systémiques sur l’emploi et le développement économique ainsi que sur la cohésion sociale ».

Ils pointent également les limites du système éducatif face aux spécificités locales. « La part importante de jeunes en situation d’illettrisme en outre-mer, alors qu’ils ont bénéficié d’une scolarisation en français, témoigne des défaillances du système scolaire dans les territoires », conclut le rapport. Néanmoins, aucune mention n’est faite concernant le retard dans la mise en place du bilinguisme dans l’enseignement. 

Une santé moins dégradée que dans certains territoires, mais des fragilités persistantes

Comme les autres territoires ultramarins, La Réunion présente des indicateurs sanitaires moins favorables que ceux observés dans l’Hexagone. Le taux de mortalité infantile atteint ainsi 6,1 décès pour 1 000 naissances vivantes, contre 3,7 au niveau national.

Lors de son audition, le directeur général de la Santé Didier Lepelletier décrit une situation « moins favorable », marquée par « une forte prévalence des maladies chroniques, telles que le diabète, l’hypertension, les maladies cardiovasculaires, des cancers, ainsi qu’une fréquence accrue des complications associées ».

Pour la docteure Phuong Lien Tran, spécialiste des cancers gynécologiques au CHU de Saint-Pierre, certaines pathologies nécessitent une attention particulière. Si les cancers sont globalement moins fréquents dans les outre-mer, plusieurs exceptions demeurent préoccupantes, notamment le cancer du col de l’utérus à La Réunion.

« Quand on essaye de publier un article dans une revue internationale concernant nos territoires, ils nous demandent pourquoi, si c’est applicable et si cela peut être étendu à d’autres territoires. Or, du fait de nos spécificités, on a plus de mal à intéresser au niveau mondial » Phuong Lien Tran

Elle souligne notamment le retard de la vaccination contre le papillomavirus (HPV) dans les territoires ultramarins et plaide pour une stratégie plus pragmatique, profitant de chaque contact avec les adolescents afin de proposer une première dose.

La praticienne insiste également sur un autre obstacle : le manque de connaissances scientifiques produites localement. « Quand on essaye de publier un article dans une revue internationale concernant nos territoires, ils nous demandent pourquoi, si c’est applicable et si cela peut être étendu à d’autres territoires. Or, du fait de nos spécificités, on a plus de mal à intéresser au niveau mondial », explique-t-elle.

Selon elle, ce déficit de recherche s’explique aussi par le développement tardif des unités de recherche dans les territoires ultramarins et par des difficultés persistantes à obtenir des financements.

Plus largement, le rapport remet en cause la manière dont les politiques publiques de santé sont construites. Les auteurs regrettent l’absence d’une stratégie nationale spécifiquement consacrée aux outre-mer, qualifiant cette disparition de « régression ». Ils estiment que les réponses de l’État restent trop souvent dictées par les crises successives — Covid-19, dengue, chikungunya, tensions hospitalières ou pénuries médicales — plutôt que par une véritable politique d’anticipation.

Le constat est sans appel : les trajectoires démographiques, sanitaires et sociales des territoires ultramarins imposent des politiques publiques conçues dès l’origine pour répondre à leurs réalités, et non de simples adaptations des dispositifs pensés pour l’Hexagone. 

Olivier Ceccaldi

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A propos de l'auteur

Olivier Ceccaldi

Photojournaliste, Olivier a tout d'abord privilégié la photographie comme support pour informer notamment sur les réalités des personnes exilées face à la politique migratoire de l'Union européenne. Installé sur l'île de La Réunion depuis 2024, il travaille principalement sur les questions de société et de l'héritage.

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