Episode 5 : La justice reconnaît la souffrance psychologique des migrants et libère le capitaine

QUE DEVIENNENT LES IMMIGRÉS SRI-LANKAIS – ÉPISODE 5

Jeudi, le tribunal correctionnel de Saint-Denis a reconnu l’irresponsabilité pénale du père de famille sri-lankais qui avait séquestré ses propres enfants et menacé le personnel de la Croix-Rouge le 31 août dernier. Le capitaine a donc été libéré.
Après le procès, l’épouse du capitaine, ses avocats et l’interprète se concertent pour envisager les suites du combat.
Jeudi, le tribunal correctionnel de Saint-Denis a reconnu l’irresponsabilité pénale du père de famille sri-lankais qui avait séquestré ses propres enfants et menacé le personnel de la Croix-Rouge le 31 août dernier. Le capitaine a donc été libéré.

Il a été décrit  comme un forcené lorsque, le 31 août dernier, il a dévasté les bureaux du centre d’hébergement d’urgence des demandeurs d’asile (Huda) de la Croix-Rouge à Bellepierre. Au-delà des éclats de voix et de verre, des portes brisées à la hache et des menaces de mort, ce coup de folie de Sameera Weerasinghe avait de quoi interpeller sur la situation des immigrés sri-lankais arrivés par bateau en 2018 et 2019.

Il fallait en effet comprendre ce qui avait pu pousser un père de famille, éleveur bien implanté dans son pays, à tout plaquer, maison et travail, pour s’enfuir vers une île inconnue, la nôtre. Il fallait comprendre comment, le 31 août dernier, il avait pu commettre les délits de séquestration de deux de ses quatre enfants, de violence avec usage ou menace d’une arme et de dégradation des biens de la Croix-Rouge.

Sa culpabilité ne fait aucun doute. De même que le traumatisme psychologique subi par les huit salariés de la Croix-Rouge qui se sont portés parties civiles. Lors du procès, l’après-midi du jeudi 27 octobre, l’un d’entre eux a dit avoir cru qu’il allait mourir. Sa collègue a été, quant à elle, prise d’une crise de larme, à l’évocation des faits.

A l’issue de l’audience, les juges ont certes déclaré  Sameera Weerasinghe coupable des faits avec obligation d’indemniser quatre de ses victimes à hauteur de 2 500 € chacune. Elles (le jury était composé de trois femmes) ont surtout reconnu son « irresponsabilité pénale ». Ce qui signifie sa libération immédiate après près de deux mois de cellule dans la prison de Domenjod.

Mais il a fallu aller la chercher loin cette preuve d’irresponsabilité. L’audience a été reportée à deux reprises pour que soit diligentée une expertise psychiatrique approfondie du capitaine. Ses compagnons d’infortune l’appellent ainsi car c’est lui qui pilotait, pendant 24 jours, le bateau de leur fuite.

Le traumatisme des demandeurs d’asile

Sans l’insistance et les recherches d’un spécialiste menées par ses avocats, Yannick Mardenalom et Nacima Djafour, il n’y aurait jamais eu cette expertise. Elle a relevé que le le stress intense dû à l’annonce du refus de sa demande d’asile s’est additionné au stress chronique dans lequel vivent les demandeurs d’asile.

Les jours et les heures précédant son coup de folie, le capitaine se heurtait à l’impuissance des salariés de la Croix-Rouge à l’aider, au refus de la préfecture d’enregistrer son ultime demande de droit de séjour et, surtout, à l’état de perdition dans lequel était tombée son épouse. Cette dernière était alors hospitalisée après avoir tenté de mettre fin à ces jours. Le couple en était arrivé à envisager son suicide pour éviter à ses quatre enfants un retour au Sri Lanka.

L’expertise a donc conclu que, malgré l’absence de pathologies pré-existantes, l’état de choc du capitaine a provoqué « l’abolition de son discernement » lors du passage à l’acte. Dès son interpellation, il déclarait ne se souvenir de rien. Le psychiatre a validé cette version de l’amnésie lacunaire en précisant que ce phénomène est fréquent dans ce type de trouble transitoire. Aujourd’hui, Sameera Weerasinghe a retrouvé 100% des ses fonctions cognitives. Il demeure cependant diagnostiqué « anxieux dépressif », potentiellement dangereux pour lui-même.

La justice reconnaît par ce jugement la souffrance psychologique inhérente à la condition de demandeur d’asile. Selon une étude citée par Me Nacima Djafour, 80 à 90% des demandeurs d’asile sont sujets à des traumatismes psychologiques. Au delà des débats sur les circonstances du fait divers du 31 août dernier, le procès a permis d’aborder le fond du problème et les faiblesses de la prise en charge des migrants.

Les « trous dans la raquette » de la Croix-Rouge

Les avocats de la défense ont énuméré les « violences institutionnelles » qui jalonnent le parcours des demandeurs depuis leur arrivée. Ils ont été « parqués » dans un gymnase. Par crainte d’une épidémie de gale, une dizaine d’entre eux avaient été entendus dans le « sous-sol » du palais de justice. Une soixantaine ont été expulsés abusivement.  Un juge avait alors été effaré de constater que la police aux frontières les avaient forcés à signer un document dans lequel ils renonçaient tous à demander asile. « Comme s’ils avaient fait 24 jours de mer pour venir participer au grand raid et repartir », a ironisé Me Yannick Mardenalom.

L’affaire Sameera Weerasinghe éclaire crûment la réalité de l’accueil des migrants. En théorie, les procédures officielles sont censées protéger les droits des personnes fuyant la répression dans leur pays. C’est le cas du capitaine discriminé parce qu’il finançait la construction de temples évangélistes dans un pays où les frères Radjapaska au pouvoir instaurent une dictature bouddhiste.

En réalité, selon Me Nacima Djafour, « nous sommes dans une logique de tri des personnes qu’on ne veut plus voir chez nous ». Elle relate les simulacres d’entretien avec l’Office français de protection des réfugiés et apatrides (Ofpra) ou la Cour nationale du droit d’asile (CNDA). Ça se passe en visio-conférence avec des coupures intempestives et des questions malveillantes. « On a demandé à M. Weerasinghe de citer par coeur des passages de la bible dans une langue qu’il ne maîtrise pas », dénonce Me Yannick Mardenalom.

L’affaire Sameera interroge enfin sur la capacité de la Croix-Rouge a gérer les 133 Sri-Lankais réfugiés à La Réunion. La présidente de l’audience, Ethel Blanc, a souligné le paradoxe d’un homme qui agresse ceux qui sont là pour lui venir en aide… Les avocats de la défense expliquent que ce n’est pas si clair que ça.  « Oui, la Croix-Rouge a péché car elle ne donne pas les moyens à ses travailleurs sociaux d’accompagner les migrants comme il le faudrait ». 

Me Mardenalom, qui a assisté à la création de l’Huda après l’arrivée des Sri-Lankais, déplore que les personnels ne soient pas formés pour l’accompagnement des demandeurs d’asile : « À l’ouverture de l’Huda, il y avait de très bons intervenants mais ils sont partis et il y a désormais des trous dans la raquette de la taille du Grand Canyon parce que les nouveaux méconnaissent les procédures et limitent leur intervention à l’alimentation et l’hébergement des migrants sans leur apporter de soutien juridique »

Les époux échangent quelques mots, encadrés par les policiers, sous le regard de l’interprète et de l’avocat.

Le coup de folie du 31 août a en tout cas alerté les autorité sur l’extrême fragilité de la situation psychologique des Sri-Lankais fuyant leur pays. Par le jugement de jeudi, la justice reconnaît leur souffrance. Pour le capitaine, sa libération sonne comme la première « bonne nouvelle » dans l’océan de déceptions où il se débat depuis près de trois ans. Y en aura-t-il d’autres ?

Franck Cellier

A propos de l'auteur

Franck Cellier

Journaliste d’investigation, Franck Cellier a passé trente ans de sa carrière au Quotidien de la Réunion après un court passage au journal Témoignages à ses débuts. Ses reportages l’ont amené dans l’ensemble des îles de l’océan Indien ainsi que dans tous les recoins de La Réunion. Il porte un regard critique et pointu sur la politique et la société réunionnaise. Très attaché à la liberté d’expression et à l’indépendance, il entend défendre avec force ces valeurs au sein d’un média engagé et solidaire, Parallèle Sud.

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