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La kol pistas

KOZÉ LIBRE

Réponse à la tribune de Gabriel Tétry-Rivière, Créolisation des maîtres et suprématie blanche à La Réunion, parue le 21 juillet 2026 DANS  PARALLÈLE SUD

« Chaque génération doit, dans une relative opacité, découvrir sa mission, la remplir ou la trahir. »

Frantz Fanon, Les Damnés de la terre

Monsieur Tétry-Rivière,

j’ai lu votre tribune. Deux fois plutôt qu’une. La première, traversé par la colère, la seconde décidé à comprendre ce qui, chez moi, avait provoqué cette colère.

Alors je vous écris. Non pas pour vous corriger, je ne me le permettrais pas, mais pour vous répondre.
Voici les mots qui me sont restés, une fois la colère retombée, je vous l’assure.

MARRON

Vous savez sans doute, comme chacun ici, qu’il pousse à La Réunion une plante qui étouffe toutes les autres.
On la trouve sur nos montagnes, au bord de nos ravines, partout où la forêt, déjà, poussait avant elle. Elle grimpe sur nos remparts et se répand dans nos cirques, recouvrant ainsi tout ce qui y vit, pour lui prendre la lumière. Et c’est en dessous que s’éteignent silencieusement nos bois de couleur condamnés, eux, à l’oubli. Ils ne sont pas arrachés. Ils sont recouverts.

Cette ronce n’est pas d’ici. Elle vient de Sumatra, de Java, de l’autre côté de l’océan. On raconte qu’un prêtre venu de métropole l’a rapportée voilà près de deux siècles, la prenant pour une vigne, et rêvant d’en tirer un jour son propre vin de messe. Il s’était trompé : ce n’était pas une vigne qui abreuverait sa paroisse, mais une peste qui finirait par la submerger.
Ici, nous l’avons appelée vigne marron.


Marron.

Tout le monde sait ce que ce mot porte, à La Réunion. Ceux qui fuyaient la plantation pour les hauts, choisissant ainsi l’inquiétude de la liberté plutôt que la certitude du fouet.
C’est notre plus vieux nom pour Résistance.

C’est étrange tout de même que ce mot, peut-être l’un des plus forts que notre créole ait forgés, nous l’ayons posé sur une ronce d’Asie qui étrangle nos forêts.

Quoi qu’il en soit, c’est à cette plante que j’ai pensé, longuement, en vous lisant.

Entendons-nous bien. Je ne suis pas de ceux qui vous répondront que La Réunion est une carte postale et qu’il n’y fait que bon vivre ensemble. Tout ce que vous décrivez dans votre texte existe. La part d’avenir inégalement partagée, le logement qu’on n’obtient pas, le travail qui va ailleurs, une île où l’on se soigne mal de l’âme et où, dites-vous, on se donne plus la mort qu’en métropole. Rien de tout cela vous ne l’avez inventé. Ces inégalités sont indéniables et elles ont des causes.
Et oui, certaines de ces causes ont bien la couleur que vous dites.
Je crois aussi qu’il est vrai de dire que quelques-uns ici détournent volontairement le regard des blessures que vous pointez. Mais le fait de ne pas en faire partie ne m’empêche pas de penser que votre texte est profondément fallacieux.

Non pas parce que je serais en désaccord avec ce que vous montrez, mais parce que je suis en totale opposition avec ce que vous en faites.

Les blessures dont vous parlez, vous ne les soignez pas. Vous les recouvrez, sans les désinfecter. Vous offrez à ceux qui vous lisent un appareil entier, préfabriqué, venu d’ailleurs et qui, à grand renfort de citations d’auteurs, souvent brillants, finit par ensevelir la question qu’il prétend défendre.

Comptez vous-même : au manque de logements sociaux, à la privatisation des terres, à la vie chère et à la précarité qu’elle induit, à ces problématiques concrètes, et à onze autres, votre texte n’accorde qu’une poignée de lignes, les entassant pêle-mêle dans une seule phrase où se côtoient meurtre, suicides et tout-voiture.

Tout le reste végète par-dessus.

Alors mon affirmation vous apparaîtra probablement fausse, mais je la tiendrai quand même : ce n’est pas en refusant votre lecture raciale qu’on abandonne les Réunionnais lésés. C’est en l’adoptant.

À trop vouloir tout lire à la couleur, on finit par ne plus rien lire du tout. Et encore moins à réparer quoi que ce soit. Et le jour où l’enquête sur le bénéficiaire desdits privilèges se résumera au procès de son origine, alors la colère aura trouvé son coupable, mais personne n’aura trouvé de logement.

C’est pour ça que j’ai pensé à la vigne marron en interrogeant votre méthode.

Elle non plus n’a pas creusé la terre. Elle a poussé par-dessus tout le reste. Alors que les marrons, réfugiés dans les hauts, commencèrent à cultiver avec le peu qu’ils avaient trouvé pour nourrir leurs enfants, la ronce, elle, ne fit que recouvrir l’île, finissant par tapisser ce qui y était endémique. Et le tout, en pensant qu’il suffisait de porter le nom de la résistance pour maquiller ses épines exotiques en griffes indigènes.

Vos outils, comme cette vigne, viennent de loin. Et ils sont taillés pour d’autres forêts que la nôtre : l’Amérique de la ségrégation, le Brésil de la démocratie raciale. Et eux aussi ensevelissent nos particularités réunionnaises.
Ces outils, vous les dites décoloniaux, radicaux, résistants.
Marron.

Mais regardez seulement sous quel nom vous les importez : blanc, blancheur, blanchité, blanchitude.
Quand votre théorie pointe une couleur, votre bannière, pourtant, a dû changer de profiteur en route afin de s’accorder à nos réalités singulières.
Alors votre Blanc deviendra Zorey. Et vous, en prétendant ainsi nommer notre réel, vous continuerez à pousser par-dessus.

TERRAIN GLISSANT

Je dois vous avouer une chose, et je préfère le dire d’emblée : je n’ai pas lu votre thèse.

Presque quatre cents pages sur Édouard Glissant, je crois, soutenues à Toulouse. Je n’ai pas eu l’occasion de les ouvrir, et je ne vais pas vous jouer la comédie en citant deux notes de bas de page pour vous faire croire le contraire. Je sais seulement ce qu’elle cherche, son sujet, son chemin. Et c’est précisément ce chemin qui m’arrête.

Glissant, vous l’avez étudié des années. Moi, je l’aime plutôt comme on aime un tonton qu’on ne comprendra jamais tout à fait mais dont on sait, d’instinct, ce qu’il refusait. Alors, je ne viens pas vous disputer Glissant. Je n’en ai ni le titre ni l’envie. Je viens plutôt réhabiliter un mot qu’il nous a laissé, et que vous avez, je crois, confisqué avant même qu’on ne puisse le défendre.

Créolisation.

Chez Glissant, ce mot voulait dire quelque chose de précis : que jetés ensemble, même par la violence, des peuples finissent, à force, par produire du neuf.
Plutôt qu’une addition d’éléments insolubles ou qu’une mosaïque où chacun resterait à sa place, cette rencontre imprévisible, souvent subie, parfois choisie, venait donner naissance à quelque chose de nouveau et d’improbable.
Il opposait ce principe à ce qu’il appelait l’identité-racine, celle qui remonte à une seule souche et tient tout le reste à distance.

L’idée qu’un peuple se réduise à une origine était son refus le plus constant. Pour ma part, l’hypothèse que l’on puisse organiser le monde en compartiments étanches, cloisonnés par le sang de ses ancêtres, est, en tant que Réunionnais, ma hantise.

Dans votre texte, vous n’affrontez ni le mot, ni son concept. Vous les désamorcez.

Conscient qu’à votre lecture, quelqu’un finirait bien par vous l’opposer, cette créolisation, vous avez alors pris les devants, et comme votre Blanc, vous l’avez rebaptisée.
La créolisation, elle, deviendra la Créolisation des maîtres :une ruse d’idéologie que le groupe dominant se raconterait pour jouir tranquillement de ce qu’il prend.

C’est assez habile. Mais ce n’est pas un argument. C’est justement une manière de ne pas avoir à en produire un.

Car votre méthode ne réfute nulle part la créolisation. Elle lui a seulement collé une étiquette qui la rend suspecte avant même qu’on ne l’examine. Vous avez fait au mot ce qu’on fait à un témoin gênant : au lieu de le contredire, on le discrédite d’entrée, pour ne plus avoir à l’écouter. C’est un choix rhétorique. Et il porte un nom qu’un Docteur en philosophie connaît sûrement mieux que moi.

Mais voilà, votre étiquette n’est pas assez large pour recouvrir le produit. Dans Créolisation des maîtres, le mot créolisationtient toujours. Dessous mais intact. Vous ne dites pas qu’elle n’a pas eu lieu, ni que rien de neuf n’est né ici. Vous dites qu’elle a profité à certains plutôt qu’à d’autres. Vous lui avez juste assigné un nouveau propriétaire plutôt que de la démentir, retirant ainsi au passage, à quiconque ne partagerait pas votre logique, le droit de vous répondre.
C’est audacieux. Car si cette manœuvre permet en effet d’accuser votre contradicteur d’être du côté des Maîtres, elle laisse surtout, à celui qui la remarque, la possibilité de vous placer du côté des Commandeurs.

LA POISON DANS L’EAU

Un choix rhétorique, disais-je.
Tout le monde connaît Schopenhauer. Ou plutôt, tout le monde connaît son livre : L’Art d’avoir toujours raison. Un petit manuel où le philosophe recense les manières de l’emporter dans une discussion sans pour autant avoir raison, et qui ne cache rien de son cynisme.
Une liste de procédés rhétoriques redoutables, catalogués, numérotés, que beaucoup citent, souvent sans l’avoir lu. Je ne vous soupçonnerais pas de faire partie de cette dernière catégorie, tant, de ces procédés, votre texte est bardé.
Je remarque cependant que celui que vous employez le plus volontiers, lui, a reçu son nom d’un théologien anglais moins connu qui se défendait d’un adversaire trop pressé : empoisonner le puits.
C’est relativement simple : on ne réfute pas l’objection, on disqualifie d’avance celui qui la portera. On jette quelque chose dans l’eau avant que quiconque vienne y boire, afin que celui qui s’y penche soit déjà suspect.

Vous n’êtes pas obligé de me croire. Mais alors, relisez votre ouverture.

Avant le premier argument, avant même que votre thèse ne soit posée, vous avez déjà décrit ceux qui vous contrediront : « des personnalités conservatrices, garantes de l’ordre postcolonial », qui parleront « avec émotion et trémolo dans la voix ».

Le costume est déjà taillé avant que personne n’entre en scène, et quiconque ouvrirait la bouche pour vous répondre l’enfilerait sans l’avoir choisi.

Et le procédé s’emballe, car plus loin, c’est l’objection elle-même que vous rédigez. Votre contradicteur serait ainsi censé vous rétorquer, et avec obstination, précisez-vous, qu’« ici c’est la terre de tous les métissages, il n’y a pas lieu de s’inquiéter, célébrons nos relations, notre diversité, notre paix sociale ».

Un slogan de dépliant pour touristes.
Une phrase facile à démonter.

Et en effet, vous la démontez.

Sauf que cette phrase, personne ne l’a jamais prononcée. C’est vous qui l’avez écrite.
Et si par ailleurs vous jugez « impossible de dire » que La Réunion n’est pas les États-Unis, vous écrivez alors impossible. Pas faux, pas discutable : impossible.
Le mot ne réfute rien, il interdit.
Et, à suivre votre raisonnement, se taire ne sauverait personne, puisque ne pas nommer la race est, écrivez-vous, un acte racial en soi.

Je cherche donc, déconcerté, l’endroit où pourrait se tenir quelqu’un qui vous lit, sans vous suivre.

Celui qui parle est un réactionnaire émotionnel et celui qui invoque notre singularité s’égare dans l’indicible.
Celui qui se tait ? Il consent.

Alors dites-moi, M. Tétry-Rivière. Où donc devrait se tenir correctement votre lecteur, si ce n’est derrière vous ?

Comprenez-moi bien, encore une fois. Je ne vous prête aucune intention : votre texte s’en charge. Et ce que vous vouliez, à vrai dire, ne m’intéresse pas. Je décris juste un dispositif qui ne laisse aucune issue, ni à la contradiction, ni à la nuance. Un procédé qui me permet de constater que personne ne peut vous contredire sans confirmer ce que vous aviez, au préalable, annoncé de lui. Alors, quand vous prétendez libérer les consciences, moi  je pense plutôt que vous leur avez tendu un piège.
Et je ne vous fais pas un procès : c’est dans vos lignes, et chacun peut aller vérifier.

Vous écrivez vouloir rouvrir les débats, les luttes, les solidarités. Mais comment voulez-vous rouvrir un débat sainement en distribuant d’avance les rôles de ceux qui y participeront, et en scellant chaque réponse possible ?
En vous lisant, je me dis surtout qu’un texte qui se protège à ce point de la contradiction demande moins qu’on le discute qu’on ne l’approuve.

D’ailleurs, qu’y aurait-il à approuver ?
Blanchité. Blancheur. Blanchitude.

Trois mots.
Et pour ceux qui s’intéressent à la linguistique : un lexème.

Vous donnez à chacun de ces mots sa définition et ses auteurs. Mills pour l’un, Du Bois et Fanon pour l’autre, Césaire et Wynter pour le troisième..
Je vous concède volontiers que chez ces auteurs, tous éclairés, ces mots désignent effectivement des choses distinctes. C’est ce que dit la littérature, et je sais bien que c’est votre terrain.
Mais alors concédez-moi à votre tour que vous savez pertinemment ce que, dans votre texte, ils accomplissent ensemble : une fonction.

Trois mots qui sonnent presque pareil, alignés, ça ne s’entend pas comme trois idées. Ça s’entend comme un appareil.
Ou disons plutôt un Système. C’est plus à la mode.
Et devant un système ainsi présenté, on ne discute plus : on se soumet ou on s’insurge.

Et il en va ainsi de vos concepts.
Le pacte narcissique de la blanchité ?
« Ce mode de fonctionnement se transmet à travers les générations sans que la hiérarchie des relations de domination qui s’y sont incrustées ne soit altérée. Ce phénomène a un nom : la blanchité, et sa perpétuation dans le temps est due à un pacte de complicité non verbalisé entre personnes blanches, qui vise à maintenir leurs privilèges. »

Deux disciplines savantes, cinquante-sept mots et une phrase tarabiscotée pour nous expliquer ce qui se trouve si simplement en dessous : les gens en place ont tendance à en placer d’autres qui leur ressemblent.
Est-ce faux ? Non. C’est vrai.
Tous ceux qui ont déjà cherché un emploi le savent, et je ne pense pas qu’ils aient eu besoin qu’une psychologue brésilienne vienne le leur expliquer.
Est-ce un problème auquel il faut remédier ? Oui, bien sûr.

Tout comme celui-ci, décrit par l’anthropologue sud- américain Rodney William, dont vous dites l’œuvre d’une importance capitale : « Si nous pensons de nouveau à la manière dont la structure se reflète dans le comportement des individus – surtout la classe moyenne blanche, habituée aux privilèges de sa condition, et qui finit par croire qu’elle a ce « droit » –, nous voyons que le thème de l’appropriation culturelle bute inévitablement sur la question de la blanchité qui, comprise comme la « place » de certains sujets sociaux, assure une situation confortable dans laquelle l’individualité et la hiérarchisation raciale ne sont pas contestées, ni même révélées. » 

Quatre-vingt-quatre mots.

En dessous ? Les gens confortablement installés s’accommodent d’une position qui les arrange, et finissent par la croire méritée.
Là encore : est-ce vrai ? Oui.
Là encore : est-ce un problème ? Oui.
Mais là encore : qui ne sait pas ça ?

Je ne vous reproche pas de penser en concepts : vous êtes Docteur. Et un concept, c’est un outil précieux qui fait gagner du temps à la réflexion. Mais un outil qui pèse trois fois le poids de ce qu’il soulève, il faut alors se demander ce qu’il porte d’autre.

Camarão

Alors, c’est comme ça qu’après la vigne marron, je me retrouve à penser aux crevettes.

Mais pas n’importe lesquelles : celles de chez nous. Celles qui sont belles, grosses, dodues, et qui vivent dans nos rivières.
Ici, on appelle ça un Camaron.
Avec un ou deux R, on ne sait pas trop.
Comme pour pas mal d’autres choses chez nous, on n’a jamais vraiment réussi à se mettre d’accord. En tout cas, ça vient du portugais camarão. Alors moi, si on me demande, je trouve qu’un seul R, ça se tient. Mais bon.
Bref.
Un camaron, c’est rare, c’est cher et c’est précieux. Alors ici, quand ça arrive sur une table, c’est qu’on fête quelque chose.

Mais voilà qu’aujourd’hui, aux supermarchés comme aux restaurants, ils étiquettent la moindre chevaquine comme « Camarron» pour la revende trois fois plus cher. Non seulement c’est devenu un métier, mais en plus il y en a qui achètent.

Le pacte narcissique, la blanchitude, la créolisation des maîtres. Vos concepts arrivent sur l’étal avec ce même étiquetage.
Je ne conteste certainement pas qu’il y a bien quelque chose dans le sachet. Je dis seulement qu’appeler une crevette un Camaron n’a jamais fait grandir, ni l’un, ni l’autre. Une idée simple habillée en concept philosophique devient difficile à contredire, surtout lorsque, dans le même texte, vous déguisez son contre-argument en slogan publicitaire.

Vous schématisez ce que certains pensent pour les disqualifier et vous alambiquez votre argumentaire en espérant que cela le valide. Ce procédé n’est pas seulement malhonnête. Il est insultant, et surtout, il est dangereux. Car ce faisant, vous transformez la fierté que les uns ont pour la créolisation que cette île a accomplie en un tract d’office du tourisme, et vous utilisez, dans le même geste, la frustration légitime des autres pour leur vendre un concept importé, prémâché, purement racial, et surtout bien trop binaire pour être vrai.

Et c’est dommage. Car un débat demande plusieurs voix qui se parlent et se respectent pour exister. Et vous, en misant sur le sceau de votre diplôme plutôt que sur la rigueur qu’il vous impose, vous venez de tout réduire à deux camps : un à discréditer, l’autre à enrôler.
Alors que vous vous dites l’artisan d’une discussion, votre plume se révèle l’ouvrière d’un face-à-face entre gens d’une même île, parfois d’une même rue, et dont aucun n’obtiendra ce qu’il était venu chercher.

Un Clash, disons-nous en 2026.

Je crois que beaucoup, ici, partagent votre inquiétude sans pour autant partager votre grille, ni de lecture, ni d’écriture. À ceux-là, votre texte ne laisse aucun endroit où se tenir et les réduit à un panneau d’annonceur. Et si certains arrivent peut-être à y trouver de quoi mal nommer une frustration juste, ils n’y trouveront certainement pas de quoi la résoudre.
C’est du gâchis, car si réparer quoi que ce soit était vraiment votre but, c’est de tout le monde que vous auriez besoin pour y parvenir.

ZOREY MAKOT’ ET KAF MALBAR

Kaf. Malbar. Zarab. Sinoi. Yab. Zorey.
Six mots. Six lexèmes, cette fois.

Ces six mots, ici, on les apprend avant de savoir lire. On les dit à la boutique, dans la cour, au marché, à table, à l’école. Ils ne se murmurent pas. Ils se disent simplement, et ils ne demandent pas plus de courage qu’ils n’appellent de honte.

Votre thèse, elle, repose sur l’exact inverse.
Elle tient en une idée : le blanc serait devenu invisible. Si normal, si ordinaire, qu’on ne le remarquerait même plus, et qu’il faudrait un effort, ou même du courage, pour oser le désigner comme blanc.
C’est ce que vous empruntez à Françoise Vergès, qui dit que nommer cette catégorie passerait pour une attaque, une insulte, une menace à l’ordre établi.
Et à George Yancy, vous reprenez la phrase qu’il faudrait, selon vous, du courage pour prononcer : « Look! A white! », « Regarde ! Un blanc ! »

Je veux bien croire que ce soit vrai chez M. Yancy en Pennsylvanie. Et je veux bien croire que ce le soit aussi à Paris.

Mais ici ?

Ici, un Blanc n’est pas invisible.
À La Réunion, nous avons le Gros, le Petit, le Créole ou celui des hauts. Même le bois.
Tous blancs.
Il y a le Yab qui n’est pas le créole des grandes familles, qui lui-même n’est pas le Zorey étranger, qui lui-même n’est pas toujours makote. Ou makot’, sans E. Sur ça non plus on n’a toujours pas réussi à se mettre d’accord.
En tout cas, il y a chez nous, pour tous ces blancs, autant de mots que d’histoires et de places différentes dans notre société. Et tout le monde ici sait très bien lesquelles.
Contrairement à vos exemples transposés, à La Réunion, le blanc est nommé. Et il l’est de tant de façons différentes qu’il en devient l’exact contraire de ce Blanc invisible dont vous parlez.
Alors que votre thèse a besoin de Blancs qu’on ne voit plus, il se trouve que chez nous, on en a plein, et croyez-moi, ils se voient tous.

Vous ne les voyez pas tous ces Gros Blancs ?
Vous ne les voyez pas non plus tous ces Petits ?
Et ceux des hauts, les Yab ? Ces descendants de colons sans terre et souvent pauvres depuis des générations.
Ils sont pourtant nommés, ils sont connus, ils sont charriés, et même, malheureusement, parfois méprisés.
Alors ceux-là, où donc allez-vous les ranger dans votre savant triptyque ?
Car si on peut objectivement vous concéder leur blancheur, qu’en est-il de la blanchité dont ils devraient jouir ? Et quelle grâce la blanchitude leur a jamais accordée ?
Vous aurez beau les dire invisibles, ils sont là. Ils votent, ils travaillent, et ils attendent un logement comme tous les autres.
Et que faites-vous de cette « petite bourgeoise de couleur locale », dont j’espère que, dans votre texte, vous avez juste oublié le I, et que vous survolez si vite qu’on en vient à se demander si votre argument ne se porterait pas mieux sans elle ?

Mais c’est en repensant à votre mot, Blanc, que je ne peux m’empêcher de remarquer quelque chose de cocasse.

Ici, avec nos six mots qui désignent six origines différentes, nous avons réussi à faire ce dont vos trois mots, qui n’en désignent qu’une seule, sont incapables : ne pas trier.

Car chez nous, on peut être plusieurs à la fois. Et d’ailleurs, que vous le vouliez ou non, la plupart d’entre nous le sommes, et depuis des générations. Une grand-mère Malbar, un grand-père Kaf, un nom chinois et des milliers de visages qui, en ne cachant rien, disent tout.
Nos six mots, eux, ne découpent pas une population en races, ils sont la matière pour en raconter les morceaux.
Et il me semble, sans se vanter, que c’est exactement comme ça que nous avons été le plus intelligents : Nous les avons assemblés, ces morceaux.
Nous n’avons pas résolu la question des origines en interdisant les mots, comme l’universalisme nous y a pourtant si gentiment invités : nous avons justement tout nommé, et puis nous avons laissé les noms se mélanger.

Alors, je vous en prie, quand vous nous faites la leçon sur le courage de nommer, permettez-moi de sourire un peu.

Ici, nous nommons tout, depuis toujours et sans courage parce qu’il n’en fallait pas. Ce que votre doctrine nous apporte n’est pas la parole : c’est le poids.
Et c’est pour ça que je prends le temps d’écrire ce texte aujourd’hui. Parce que ce poids, il commence sérieusement à se faire sentir.

Hier encore, Zorey était une description.
Il désignait celui qui arrivait. Le plus souvent de France, comme on dit ici. Il pouvait se dire en riant, en raillant, ou en râlant. Même affectueusement.
Aujourd’hui, il devient une pièce à conviction.

Et j’ai le sentiment amer que c’est justement à cause de prophètes qui voudraient nous rendre la parole qu’il nous faudra pourtant bientôt baisser la voix pour le nommer, ce blanc.

K comme créole

Je devais sûrement avoir un peu faim en écrivant, car après les camarons, pour conclure, c’est mon goûter d’école qui me vient à l’esprit.
Une faim d’enfance, comme qui dirait.

À l’époque, il y avait dans ma classe un garçon arrivé de France. Laurent. Un Zorey, donc. Son papa était militaire, alors il bougeait tout le temps et il avait été dans plein de pays différents.
On était un peu copains tous les deux, alors pendant les récrés, quand je sortais de ma poche de la colle pistache, je lui en proposais. J’adorais ça et je partageais volontiers.
Et c’était systématique : à chaque fois que je disais colle pistache, il me reprenait. « C’est pas de la pistache, disait-il, c’est de la cacahuète ».
Et il disait ça, en insistant lourdement sur le U.
« Cacahüüüète »…

Il voulait m’expliquer que la pistache, c’était autre chose.
Et il avait raison, puisque chez lui, la pistache c’est vert, et ça a le goût de la glace goût pistache dechez LGM.
Chez moi, non.
Chez moi, une pistache c’est une pistache, c’est marron, et en plus on dit un.

Et je dois avouer que même aujourd’hui, il m’arrive encore de me faire reprendre, par certains, lorsque je parle de Caméléon, de Millet, de Figue, de Safran ou de Taquet…
Lorsque j’utilise un de ces mots de là-bas, posés ici, il y a longtemps et de travers.

Lorsque je fais ces fautes. Mais ces fautes qui ont fini, par habitude, par devenir nos vérités.
Des mots qui veulent dire quelque chose de différent selon à qui on les dit.

Et nous, ce jour-là, nous étions deux enfants, un créole,et un zorey, qui se chamaillaient à propos d’une cacahuète. Aucun de nous deux n’avait d’intention.

Aucun de nous deux n’avait tort.
Et aucun de nous deux n’avait raison.
Mais une chose était certaine : l’un de nous deux avait un avantage sur l’autre.

Alors, ce n’est pas sur les bancs de l’école mais plutôt dans sa cour, et en offrant de la kol pistas à un fils de militaire, que je compris la chose qui changea ma vie à jamais :

De nous deux, l’avantage, c’est moi qui l’avais.

Je sais très bien ce qu’est une cacahuète, là-bas.
Et je sais très bien aussi ce qu’est une pistache, ici.

Mais je suis capable d’envisager les deux.

Là où moi, qui n’avais encore jamais bougé, je pouvais déjà discerner deux vérités, lui, qui avait tant voyagé, ne voyait qu’une faute à corriger.

Et c’est peut-être ce qui nous définit le mieux en tant que Kréol : Sans avoir jamais rien demandé, nous avions reçu plusieurs réalités, quand d’autres n’en avaient reçu qu’une. Ou plus exactement, nous avions compris que les choses sont complexes, plutôt que vraies.

Et ce n’est pas que nous serions plus tolérants, ni plus sages, ni meilleurs. C’est juste que nous avons été mis, très tôt et sans choix, dans une situation où une multitude de vérités s’opposaient et où il fallait quand même avancer.
Une langue à l’école, une autre, et parfois même deux, en famille. Des dieux multiples aux temples et un autre, unique, à l’église. Une histoire de France apprise par cœur et une histoire d’ici apprise avec le kèr.
Un K ou un C
Nous avons appris à recoller des morceaux de certitudes qui n’allaient pas ensemble, et sans que personne ne nous ait expliqué comment faire tenir le tout. Mais nous l’avons fait quand même, parce qu’il n’y avait pas d’autre issue que de nous inventer, sans nous diviser.

Je ne sais pas ce qu’est devenu Laurent aujourd’hui. Mais je me souviens qu’un jour, avant de partir, il avait sorti de sa poche un sachet de pistaches. Les vertes, celles de là-bas. Il m’a regardé, m’a souri, et en me faisant un clin d’œil complice, il m’a demandé si je voulais des cacahuètes.
Nous avons ri, tous les deux, comme des imbéciles.

« Chaque génération doit, dans une relative opacité, découvrir sa mission, la remplir ou la trahir. »

— Frantz Fanon, Les Damnés de la terre

M. Tétry-Rivière, je ne suis pas sûr qu’ici nous ayons tous lu Fanon, Césaire, Du Bois, Morrison, Mills, Curry, Wynter ou même Vergès. Et je ne sais pas non plus combien, sur l’île, nous comptons de Docteurs en philosophie.

Mais je sais qu’en offrant, dans une cour d’école, une part de son goûter à un étranger, on peut apprendre une chose que votre thèse semble avoir oubliée : avec un peu de sucre fondu, on arrive à faire tenir ensemble des pistaches et des cacahüüüètes.

Xavier Box

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