L'Europe

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L’océan Indien se négocie sans nous

KOZÉ LIBRE

Pendant que Madagascar, Maurice, les Comores, les Seychelles et l’Union européenne décident des règles qui structureront l’économie régionale de demain, La Réunion regarde depuis le rivage. Concernée par les conséquences, absente des négociations. Européenne lorsqu’il faut appliquer les accords, invisible lorsqu’il faut les discuter.

Un nouvel Accord de partenariat économique vient d’être signé entre l’Union européenne et plusieurs États de l’océan Indien. Les commentaires se concentrent sur les semences, les marchés agricoles, les exportations ou les normes commerciales. Ces débats sont légitimes. Pourtant, ils masquent une question plus fondamentale encore. Une question qui touche directement à la place de La Réunion dans son environnement régional. Qui décide de l’avenir économique de l’océan Indien occidental ? Et comment accepter que des règles appelées à organiser les échanges entre La Réunion, Madagascar, Maurice, les Comores, les Seychelles et l’Europe puissent être négociées sans qu’aucune institution réunionnaise ne dispose d’une place autour de la table ?


Le véritable sujet est peut-être là.
Lorsqu’un Européen regarde une carte du monde, l’océan Indien apparaît souvent comme une périphérie lointaine. Lorsqu’un Réunionnais regarde cette même carte, il voit pourtant tout autre chose. Il voit Madagascar à quelques centaines de kilomètres. Il voit Maurice. Il voit les Comores. Il voit les Seychelles. Il voit l’Afrique australe. Il voit l’Inde. Il voit l’un des espaces maritimes les plus stratégiques de la planète.

Union européenne APE


Depuis plusieurs décennies, tous les discours institutionnels répètent la même promesse : La Réunion doit devenir une plateforme régionale, un pont entre l’Europe et l’océan Indien, une porte d’entrée vers l’Afrique, un carrefour économique, universitaire et culturel. Les mots sont connus. Ils reviennent à chaque mandat. À chaque visite ministérielle. À chaque document de programmation. À chaque conférence économique. Mais lorsque vient le moment où se décident concrètement les règles qui encadreront les échanges régionaux, La Réunion disparaît du paysage. L’île est située au centre de la région. Elle n’est pas située au centre des décisions. Et cette contradiction mérite d’être examinée.


Madagascar négocie pour Madagascar. Maurice négocie pour Maurice. Les Comores négocient pour les Comores. Les Seychelles négocient pour les Seychelles. Cela paraît évident. Chaque gouvernement défend ses producteurs, ses pêcheurs, ses exportateurs, ses priorités stratégiques et sa vision du développement. Personne ne s’en étonne. Personne n’y voit une menace. C’est même le fonctionnement normal du monde. Chaque peuple tente d’influencer les règles qui façonneront son avenir.


Mais lorsqu’il s’agit de La Réunion, le raisonnement change brusquement. L’île n’est pas représentée en tant qu’acteur régional. Elle est intégrée à une représentation beaucoup plus vaste : celle de la République française au sein de l’Union européenne. Juridiquement, le dispositif est parfaitement cohérent. Politiquement, la question demeure entière. Car les intérêts de La Réunion ne se confondent pas automatiquement avec ceux de l’ensemble européen. Pas davantage avec ceux de l’Hexagone. L’économie réunionnaise n’est pas celle de la Belgique. Elle n’est pas celle de l’Allemagne. Elle n’est pas celle des Pays-Bas. Elle n’est même pas celle de la France continentale. Elle possède sa propre géographie, ses propres contraintes et ses propres vulnérabilités.


La Réunion se trouve dans une situation singulière. Elle est suffisamment européenne pour appliquer les décisions prises à Bruxelles. Mais elle n’est pas suffisamment autonome pour participer directement à leur élaboration. Cette contradiction traverse de nombreux domaines. Les politiques commerciales. Les politiques maritimes. Les politiques de voisinage. Une partie des politiques agricoles. Certaines négociations internationales. Le paradoxe est simple. Les conséquences sont locales. Les décisions sont éloignées. L’impact est réunionnais. Le pouvoir est extérieur. Cette réalité ne constitue pas nécessairement une injustice. Mais elle constitue une anomalie démocratique qui mérite d’être discutée publiquement.


Chaque fois que cette question est soulevée, la même réponse apparaît. Les élus réunionnais seraient consultés. Les collectivités seraient associées. Les acteurs économiques seraient entendus. Les chambres consulaires pourraient faire remonter leurs observations. Tout cela est vrai. Mais être consulté ne signifie pas décider. Être entendu ne signifie pas arbitrer. Être informé ne signifie pas négocier. Les réunions de concertation ne remplacent pas une place autour de la table. Dans toutes les grandes négociations internationales, la différence entre consultation et codécision est fondamentale. Un acteur consulté peut exprimer son avis. Un acteur décisionnaire peut défendre une position. La nuance est immense. Or c’est précisément cette capacité d’influence réelle qui fait aujourd’hui défaut.
Pendant longtemps, les débats politiques réunionnais se sont concentrés sur les questions statutaires. Départementalisation. Autonomie. Indépendance. Décentralisation. Évolution institutionnelle. Ces débats sont importants. Mais ils ont parfois fini par masquer des interrogations plus concrètes. Qui fixe les règles des échanges régionaux ? Qui définit les priorités économiques ? Qui arbitre entre les intérêts parfois contradictoires des territoires concernés ? Qui détermine les orientations commerciales à long terme ? Ces questions relèvent du pouvoir réel. Et le pouvoir réel ne se mesure pas seulement au nombre d’élus ou à la taille des administrations. Il se mesure à la capacité d’influencer les décisions stratégiques. Sous cet angle, La Réunion demeure largement dépendante de choix élaborés ailleurs.
Les décideurs européens ne sont peut-être pas hostiles à La Réunion. Les fonctionnaires de Bruxelles ne cherchent peut-être pas à nuire à l’île. Ce n’est pas la question. Le problème est plus simple.
Personne ne connaît parfaitement un territoire qu’il ne vit pas. Personne ne comprend totalement les réalités quotidiennes d’une société située à neuf mille kilomètres. Personne ne perçoit avec la même intensité les conséquences d’une mesure lorsqu’il n’en subit pas directement les effets. C’est précisément pour cette raison que les peuples cherchent partout dans le monde à participer aux décisions qui les concernent. La proximité géographique n’est pas seulement une donnée cartographique. Elle produit une connaissance du réel. Cette connaissance constitue une richesse politique. Lorsqu’elle est absente des lieux de décision, les erreurs deviennent plus probables.


L’une des difficultés du regard européen réside dans la perception de l’espace indianocéanique. Depuis Bruxelles ou Paris, cette région apparaît souvent comme une marge. Depuis La Réunion, elle constitue pourtant l’environnement immédiat. Les échanges humains, culturels, économiques et historiques s’y développent depuis plusieurs siècles. Les routes maritimes mondiales y passent. Les enjeux énergétiques y grandissent. Les rivalités géopolitiques s’y renforcent. Les investissements asiatiques y progressent. Les intérêts africains y convergent. Les ambitions européennes y demeurent importantes. L’océan Indien n’est plus une périphérie. Il devient progressivement un centre stratégique. Et c’est précisément au moment où cette centralité s’affirme que La Réunion demeure institutionnellement périphérique dans sa propre région.


Une autre question mérite d’être posée. Combien de temps un territoire peut-il construire son avenir économique principalement à travers des décisions prises ailleurs ? Les mécanismes de solidarité européens ont apporté des infrastructures. Ils ont soutenu des filières. Ils ont accompagné des projets. Personne ne peut sérieusement nier cette réalité. Mais le développement ne consiste pas seulement à recevoir des financements. Il consiste aussi à participer aux choix. Un territoire mature ne se définit pas uniquement par les ressources qu’il obtient. Il se définit par sa capacité à peser sur son destin. La différence est considérable.


C’est peut-être pour cette raison que cette question reste relativement peu abordée. Elle échappe aux clivages habituels. Les indépendantistes peuvent s’en emparer. Les autonomistes aussi. Mais également ceux qui ne souhaitent ni indépendance ni autonomie. Car il ne s’agit pas d’abord d’un débat idéologique. Il s’agit d’un débat démocratique. Faut-il considérer normal qu’un territoire de près d’un million d’habitants soit concerné par des accords régionaux sans disposer d’un véritable mécanisme de participation aux négociations ? La question est simple. Elle ne présuppose aucune réponse. Mais elle mérite d’être posée.


Depuis plusieurs années, les débats publics réunionnais tournent souvent autour des mêmes oppositions. Identité contre universalité. Autonomie contre départementalisation. Mémoire contre modernité. Privilège contre mérite. Ces discussions occupent l’espace médiatique. Pourtant, l’enjeu décisif pourrait être ailleurs. Comment permettre aux Réunionnais de participer davantage aux décisions qui structurent leur environnement régional ? Comment construire une voix réunionnaise dans l’espace indianocéanique ? Comment faire en sorte que l’île ne soit plus seulement un territoire concerné, mais également un territoire acteur ? Voilà peut-être la véritable question du siècle réunionnais.
L’Accord de partenariat économique signé entre l’Union européenne et plusieurs États de l’océan Indien passera probablement comme beaucoup d’autres textes avant lui. Quelques articles de presse. Quelques communiqués. Quelques déclarations officielles. Puis l’actualité poursuivra sa route.


Mais une interrogation demeurera. Tant que La Réunion restera absente des lieux où se décident les règles qui organiseront son environnement régional, d’autres parleront en son nom. D’autres négocieront en son nom. D’autres arbitreront en son nom. Et les Réunionnais continueront de découvrir des décisions déjà prises, des accords déjà conclus et des orientations déjà fixées.
Le véritable sujet n’est peut-être pas cet accord.


Le véritable sujet est qu’une île placée au cœur de l’océan Indien demeure encore spectatrice lorsque se dessine l’avenir économique de cet océan. Et aucun peuple ne peut durablement prétendre maîtriser son destin lorsqu’il regarde l’histoire s’écrire depuis la salle d’attente.

Patrice Sadeyen

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