À La Réunion, certains métiers semblent peu à peu s’effacer du paysage. Face à l’industrialisation et aux objets fabriqués en série, les artisans qui perpétuent encore des savoir-faire deviennent de plus en plus rares. Parmi eux, Samuel Hoarau est aujourd’hui le seul coutelier de l’île. Derrière chacune de ses lames se cache un métier exigeant, mais aussi la volonté de transmettre un savoir-faire qui pourrait disparaître.
Sur les traces de la Réunion lontan, nous avons suivi les pas d’un artisan particulier. Enfin avant tout il a fallu réussir à trouver son chemin. Après quelques détours et passages dans les routes sinueuses du Tampon c’est presque par hasard que nous tombons enfin sur l’atelier de Samuel Hoarau, 48 ans, unique coutelier présent sur l’île.
En cette matinée ensoleillée d’hiver austral, l’air frais des hauts vient délicatement faire rosir nos joues. La brise est légère mais suffisante pour nous faire frissonner. Mais très vite l’endroit où nous nous dirigeons va vite nous réchauffer. Adossé dans l’encadrement de sa porte, Samuel nous attend les bras croisés et sourire aux lèvres, impatient de nous faire découvrir son univers. Après avoir franchi les quelques marches qui nous séparent, nous arrivons directement dans son atelier. À l’intérieur nous ne savons plus où donner de la tête : dans sa petite boutique sont entreposées ses créations, du petit couteau jusqu’au katana de guerrier. Les lames aiguisées luisent face au soleil, les sabres exposés fièrement reflètent les rayons qui tapent contre le fer luisant. Chaque pièce semble être à sa place attendant patiemment que son propriétaire vienne la chercher.
La forge, un savoir-faire déjà connu sur l’île
Samuel est aujourd’hui l’unique coutelier-forgeron de La Réunion. Pourtant, le travail du métal n’est pas inconnu sur l’île. Autrefois, les forgerons occupaient une place essentielle dans la vie quotidienne. Ils fabriquaient ou réparaient les outils agricoles, les ustensiles de cuisine ou encore les roues de charrette. Les couteaux existaient déjà, mais ils répondaient avant tout à un besoin pratique. Le métier de coutelier, lui, n’était pas véritablement implanté. Il y a près de dix-sept ans, Samuel décide tout de même de faire naître cette spécialité à La Réunion. Les débuts sont difficiles. Faire comprendre qu’un couteau artisanal peut représenter des dizaines d’heures de travail n’est pas chose aisée sur une île où la culture de la coutellerie reste encore méconnue. Dans son « petit atelier », comme il aime l’appeler, il assemble, ajuste et affine chacune de ses pièces avec une précision presque instinctive. Chaque geste est répété avec la même rigueur, jusqu’à obtenir une pièce unique. « Un couteau, c’est un héritage. Il peut se transmettre de génération en génération. »
Dans l’atelier, le bourdonnement de la ponceuse couvre presque les conversations. Concentré, Samuel affine le manche, polit la lame puis vérifie son tranchant. Des gestes répétés des centaines de fois, devenus presque instinctifs. Depuis qu’il est enfant, il a toujours été attiré par les lames et plus particulièrement par les sabres japonais. En grandissant, les années passent mais l’engouement reste intact. Toujours autant fasciné par les couteaux, il se découvre une nouvelle passion : la cuisine. C’est ce qui fera naître le déclic. Lassé de ne pas trouver les couteaux qu’il recherche dans le commerce, il se dit un jour : « Pourquoi ne pas les faire moi-même ? » S’ensuit alors une période d’apprentissage en autodidacte.
« À 11 mille kilomètres c’était des livres, internet quand on pouvait et puis de la patience »
Plus qu’une passion, une véritable voie
Aujourd’hui, il a fait de sa passion son métier. Chaque manche de bois poncé, chaque lame aiguisée et chaque commande donnent naissance à une création unique. Derrière chacune d’elles se cachent plusieurs heures, parfois plusieurs semaines de travail rude et rigoureux. Dans son atelier, la poussière de bois flotte dans l’air tandis qu’avec une grande sérénité il répète les mêmes gestes, affinés au fil des années, jusqu’à développer sa propre technique. Cela fait désormais dix-sept ans qu’il travaille avec la même fougue que celle qui l’animait à ses débuts.
Dans ses ateliers situés chez lui et à la Plaine des Cafres, il a su innover et se réinventer en ajoutant à sa technique une touche de technologie. Découpe laser ou encore jet d’eau viennent compléter son savoir-faire dans ses créations sans pour autant remplacer le travail de ses mains. Pour sublimer ses créations, il privilégie également les bois locaux, comme le tamarin ou le letchi, mettant ainsi à profit les richesses de l’île. Mais travailler à La Réunion comporte aussi ses contraintes. L’île reste un territoire isolé où certains matériaux, comme l’acier, sont parfois difficiles à se procurer. Malgré cela, Samuel essaie autant que possible de limiter les importations et de faire rayonner l’artisanat réunionnais à travers chacune de ses créations. Parmi toutes ses créations, deux occupent une place particulière : un sabre japonais et un rasoir coupe-chou à l’ancienne réalisé avec une lame damassée et un manche en ivoire de mammouth fossilisé. Des mois de travail ont été nécessaires avant qu’il ne considère cette pièce comme terminée.
La transmission oui, mais quand y penser ?
Jusqu’à aujourd’hui, Samuel ne s’était jamais vraiment posé la question de la transmission. À 48 ans, il commence seulement à y réfléchir. Pour lui, contrairement à certains petits métiers d’artisanat, les grands métiers d’art ne disparaîtront jamais totalement. « On ne peut pas tout mécaniser », affirme-t-il. Il restera toujours une part d’humain que la machine ne pourra remplacer. Pourtant, il sait qu’un jour viendra le moment de passer le flambeau. Celui ou celle qui reprendra son atelier devra, selon lui, être animé du « feu sacré ». Des jeunes se sont déjà intéressés à la coutellerie, mais leur enthousiasme est souvent de courte durée. « Ils attendent trop le manger cuit », confie-t-il avec le sourire. Or, ce métier demande de la patience, de la rigueur et des années de pratique. Les résultats ne viennent pas du jour au lendemain.
À notre question : « Si votre métier disparaissait dans vingt ans, qu’est-ce que La Réunion aurait perdu ? », sa réponse ne tarde pas : « Bah dans 20 ans, s’il n’y a plus de coutelier, le souci, c’est que tout passera en industriel, tout passera par l’importation. C’est vraiment dommage de perdre un savoir-faire local. C’est un métier que j’espère ne verra pas disparaître. D’où la transmission. On verra comment transmettre, mais il faut vraiment que la personne ait, comme on dit, le feu sacré. »
Aujourd’hui, dans son atelier, la flamme est toujours bien présente. Reste désormais à savoir qui acceptera, demain, de l’entretenir à son tour.
Voula Myris







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